Blogue La course et la vie

Les effets de la course sur ceux qui nous entourent

Parfois, avec la course à pied, ce n’est pas seulement notre corps qui avance; c’est toute notre vie qui se met en marche.

GenevieveLefebvre

Un jour, on s’est mis à courir.

On n’allait pas mal. On n’allait pas bien non plus. Une sorte de naufrage tranquille, où le poids de l’inertie nous entraînait vers le fond sans qu’on s’en rende compte.

Et tout à coup, on a un sursaut. Un coup de pied au fond pour remonter vers le haut, pour chercher de l’oxygène. Réflexe de survie? Sans doute.

On se met à courir, de peine et de misère, en râlant beaucoup. Pourquoi la course? Parce que c’est l’incarnation parfaite de l’action plutôt que de l’intention.

Un jour, t’es assis. Le lendemain, t’es en train de courir.

C’est un choc.

Avec la course, personne ne peut remettre en question le fait que tu es dans l’action, même si l’action te fait ressembler à un cachalot asthmatique. T’avances, un pied devant l’autre, et il est impossible pour quiconque d’ignorer que l’effort est là. Ça s’entend à des milles à la ronde.

Ça ne peut pas faire autrement que de secouer l’entourage.

Mettez-vous à leur place. Ils nous connaissaient assis, ils nous découvrent en route. Le message est clair. Voilà quelqu’un qui a décidé de se prendre en main, voilà quelqu’un qui avance, voilà quelqu’un qui fait ce qu’il faut pour que sa vie soit meilleure.

Forcément, ça insécurise. Les époux, la famille, les amis. Il y a de quoi. C’est exactement comme quand on décide de repeindre les armoires de la cuisine, et qu’en les voyant toutes fraîches, toutes pimpantes, on constate – parfois brutalement – l’état délabré du reste de la cuisine, de la salle à manger, du salon… Des maisons entières ont été rénovées parce qu’un matin on avait décidé de repeindre les armoires de la cuisine.

La course, c’est comme la peinture fraîche sur les armoires de la cuisine. Du coup, tout le reste de la maison tremble.

Et si, dans cette meilleure vie qu’elle décide de se donner, il n’y avait pas de place pour moi?, se disent les autres.

Fort possible…

Et si, pour la suivre dans cette meilleure vie, il fallait que je me grouille le derrière?, angoissent-ils.

Fort possible…

Et si cette femme que je vois s’épanouir devant mes yeux depuis qu’elle s’est mise à la course, ne voulait plus de moi qui ne s’épanouit pas pantoute?

Mec, il va falloir songer à t’épanouir toi aussi parce qu’elle court de plus en plus vite, ta femme…

Ce n’est évidemment pas que de course dont on cause. La course, c’est la manifestation de quelque chose de bien plus profond. C’est le désir d’aller de l’avant. De voir plus grand. D’espérer plus de la vie, de notre vie, et de se donner les moyens d’y arriver.

Sentez-vous la panique de ceux et celles qui se trouvent toujours des excuses pour ne pas aller au bout de leurs désirs? Qui, parfois, ne se permettent même pas d’en avoir tant cela suppose d’efforts de les satisfaire ?

Entendez-vous toutes ces petites phrases pseudo amicales mais où on sent l’irritation devant le statu quo ébranlé? Des phrases comme celles-là:

–       T’as pas une shape de coureuse.

–       T’es trop grosse.

–       T’es trop maigre.

–       Tu vas te massacrer les genoux.

–       T’es trop vieille.

–       Les gens meurent en courant des marathons.

–       T’es pas un peu rendue folle avec ça?

–       Je sais pas pourquoi tu t’entêtes, c’est pas comme si t’avais des chances d’aller aux Olympiques.

–       Tu négliges tes enfants.

–       Ça doit pas être bon pour le bébé de se faire barouetter comme ça.

–       Tu négliges ton mari (!), il va se sentir délaissé, non?

–       Moi, je le ferais, mais j’ai un problème de cheville, de genou, d’asthme, d’arthrose, alouette.

–       Moi, je le ferais, mais avec ma job (bien plus importante que la tienne), j’ai pas le temps.

–       On te voit pus depuis que tu cours.

–       C’est ben «à mode», on dirait.

–       Il faut apprendre à s’accepter comme on est (à se résigner tu veux dire ? Non merci).

–       Je t’aimais mieux avant.

Ça bouscule, je vous dis.

Bien sûr, c’est l’expression d’une peur. Celle de perdre l’autre, celle de confronter les failles de sa propre vie, celle d’être largué, abandonné. C’est une peur normale, humaine. On peut écouter cette peur, la comprendre, montrer de la gentillesse, de la patience et de l’indulgence.

On ne peut pas s’empêcher d’avancer parce que l’autre a peur de bouger. Ça, non.

Dans l’idéal – et ce sera la preuve qu’on est bien entouré – il y aura un effet d’entraînement (pareil comme pour les armoires de cuisine). Tout à coup, ton chum arrête de fumer. Tout à coup, ta femme entreprend de terminer ce MBA dont elle a toujours rêvé. Tout à coup, ta grande amie décide que le Kilimandjaro, ou les cours de violoncelle, c’est là là.

Drette-là. Maintenant. Carpe diem, et toutes ces sortes de choses.

Il y a un dicton qui dit que « seul on va plus vite, mais à plusieurs, on va plus loin ». Nuançons la chose; avec les bons compagnons, on va plus loin. Et plus haut. 

Ceux qui refusent de bouger, on ne peut pas les traîner de force. Et encore moins les porter sur notre dos.