Livre du mois

La faille souterraine et autres enquêtes de Henning Mankell

Wallander avant Wallander.

La faille souterraine et autres enquêtes
Par Henning Mankell, Seuil, 480 pages

L’intrigue
La faille qui donne le titre à une des cinq nouvelles de ce recueil vient de l’effritement souterrain de la société suédoise que perçoit le commissaire de police Kurt Wallander – le héros de Henning Mankell –, fêlure qui permet une évolution affolante du crime. Wallander est encore jeune quand il pressent ce chaos alors qu’il doit faire face au meurtre d’une vieille femme la veille de Noël. Il n’a pas encore 30 ans, vient d’emménager à Ystad. Il espère devenir un bon enquêteur. On le voit vieillir de quelques années quand il s’interroge sur un écrasement d’avion et la mort étrange de deux mercières ou celle d’un photographe qui déforme les visages des gens qu’il déteste (dont celui de Kurt Wallander lui-même). Ces formidables nouvelles ont en commun de nous éclairer sur la vie de ce commissaire aujourd’hui célèbre dans le monde entier.

Les thèmes
L’apprentissage :  Wallander amorce sa carrière ; il observe son supérieur pour tirer le meilleur parti de son enseignement, tente d’éviter les erreurs commises par sa précipitation… Il est aussi question des hauts et des bas de la vie conjugale, pas si évidente avec Mona.

Points forts
Renouer avec Wallander, dont on s’ennuie depuis sa retraite prématurée, et déguster ces nouvelles dans lesquelles on trouve des intrigues solides, des personnages tout en nuances, un questionnement sur la société et un style empreint d’une musique mélancolique irrésistible.

L’inspiration
C’est à la suite de la demande répétée de ses lecteurs, qui souhaitaient mieux connaître son héros, que Henning Mankell s’est décidé à écrire ces histoires se passant avant Meurtriers sans visage, qui a marqué les débuts du fameux commissaire Wallander en 1990.
par chrystine brouillet

Bio express
Henning Mankell est né en Suède en 1948. Il partage aujourd’hui son temps entre ce pays et le Mozambique. Il est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre, de livres pour enfants ainsi que de romans qui se situent souvent en Afrique, mais c’est la série Wallander qui a fait de lui l’auteur suédois probablement le plus connu, traduit en 36 langues.

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Extrait:

Au commencement tout n’était que brouillard.

Ou peut-être comme une mer épaisse, blanche, silencieuse. Le paysage de la mort. Ce fut d’ailleurs la première pensée de Wallander lorsqu’il revint à lui. Il était déjà mort. Il n’aurait pas dépassé l’âge de vingt-deux ans. Un jeune policier, à peine adulte. Voilà. Et puis un inconnu s’était précipité sur lui avec un couteau et il n’avait pas pu l’éviter.

Après, il n’y avait eu que le brouillard blanc. Et le silence.

Lentement il se réveillait, lentement il revenait à la vie. Les images étaient brouillées, confuses. Il essayait de les capturer, comme on chasse les papillons. Mais elles se dérobaient et ce fut pour lui un grand effort que de reconstituer le fil des événements…

 

Il était de repos. C’était le 3 juin 1969 et il venait de laisser Mona au terminal des ferries vers le Danemark. Pas les bateaux récents, ces aéroglisseurs qui allaient à toute allure, mais un ferry à l’ancienne, où on avait encore le temps de déjeuner durant la traversée. Elle devait retrouver une amie, elles iraient peut-être à Tivoli mais, surtout, l’objectif était de lécher les vitrines. Wallander avait voulu l’accompagner puisqu’il était de repos. Mais elle avait dit non. Ce voyage était pour sa copine et pour elle. Interdit aux hommes.

Il regarda le bateau quitter le port. Mona devait revenir le soir même et il avait promis d’être là. Si le beau temps persistait, ils iraient se promener. Puis ils rentreraient chez lui. Il louait un appartement dans la banlieue de Rosengård.

Il s’aperçut que, rien que d’y penser, ça l’excitait. Il ajusta son pantalon et traversa la rue en direction de la gare. Il acheta un paquet de cigarettes, des John Silver comme d’habitude, et en alluma une avant même d’être de nouveau dehors.

Il n’avait pas de projets pour cette journée. C’était un mardi, il était de repos. Il avait fait beaucoup d’heures sup, entre autres à cause des grandes manifs contre la guerre du Vietnam qui se succédaient partout, tant à Lund qu’à Malmö. À Malmö, il y avait eu des échauffourées. Wallander avait trouvé l’expérience désagréable. Ce qu’il pensait des revendications des manifestants – US go home –, il n’en savait trop rien. La veille encore, il avait essayé d’en discuter avec Mona, mais son opinion à elle se bornait à estimer que « ces gens-là cherchent les embrouilles ». Il avait insisté, allant jusqu’à lui affirmer qu’il n’était pas juste, de la part de la première puissance militaire mondiale, de bombarder un pays agricole pauvre situé dans un autre continent avec l’objectif de le faire « retourner à l’âge de pierre », comme l’avait dit un officier américain cité dans le journal de la veille ; elle lui avait rétorqué qu’elle n’avait pas l’intention d’épouser un communiste.

Cette réplique l’avait soufflé, et la discussion en était restée là. S’il était certain d’une chose, c’était qu’il allait bien épouser Mona, aux cheveux châtains, au nez effilé et au menton pointu, qui n’était peut-être pas la plus belle fille qu’il eût jamais rencontrée ; mais qu’il voulait avoir pour lui, quoi qu’il arrive.

Ils s’étaient rencontrés l’année précédente. Avant cela, il était sorti plus d’un an avec une prénommée Helena qui travaillait en ville pour un bureau de transport maritime. Jusqu’au jour où, sans crier gare, elle l’avait informé que tout était fini entre eux et qu’elle avait rencontré un autre homme. Il en était resté pétrifié de surprise. Il avait passé un week-end entier à pleurer dans son appartement. Hors de lui, fou de jalousie. Puis il avait séché ses larmes et s’était rendu au pub de la gare centrale, où il s’était mis à boire avec méthode. De retour chez lui, il avait continué de pleurer. Quand il lui arrivait de passer devant ce pub, encore maintenant, il avait des frissons. Pour rien au monde il n’y aurait remis les pieds.

Après cet épisode, il y avait eu quelques mois très lourds pendant lesquels il avait tenté de la persuader de changer d’avis. Helena n’avait rien voulu entendre, allant même jusqu’à le menacer de déposer une main courante pour harcèlement. Il avait battu en retraite et, curieusement, comme par un coup de baguette magique, ça lui avait permis de passer à autre chose. Helena pouvait bien garder son nouveau type si ça lui chantait. Grand bien lui fasse. C’était un vendredi.

Le soir même, il avait traversé le détroit jusqu’à Copenhague et plus tard, sur le ferry du retour, il s’était retrouvé assis à côté d’une fille qui tricotait et s’appelait Mona.

Wallander avait fini sa cigarette mais continuait de marcher au hasard dans les rues. Il se demanda ce que Mona et sa copine faisaient en cet instant précis. Puis ses pensées dérivèrent vers les événements de la semaine précédente. Les manifs qui avaient dégénéré. À moins que la faute n’en revînt à ses supérieurs, qui n’avaient pas évalué correctement la situation. Lui-même faisait partie d’une force d’assaut improvisée qui devait se tenir en retrait, prête à intervenir. Après coup, en plein chaos, ils avaient été appelés en renfort et ça n’avait fait qu’aggraver la situation.

La seule autre personne avec qui il eût jamais essayé de parler politique – en vain, là aussi – était son père. Celui-ci, à presque soixante ans, venait de prendre la décision de quitter la ville et d’emménager dans l’Österlen. Son père était un être capricieux aux réactions imprévisibles. Capable de se mettre dans des colères insensées – comme le jour où il avait failli couper définitivement les ponts avec son fils parce que celui-ci lui avait annoncé son intention d’entrer dans la police. Le père se trouvait comme d’habitude ce jour-là dans son atelier qui sentait le café et la térébenthine. De rage, il lui avait balancé un pinceau à la tête en lui criant de disparaître et de ne jamais revenir. Il ne tolérerait pas l’existence d’un policier dans la famille, avait-il crié. Une violente dispute s’en était suivie. Wallander lui avait tenu tête, il allait bel et bien entrer dans la police, rien ne changerait quoi que ce soit à cet état de fait. La dispute avait cessé de façon abrupte. Le père s’était muré dans un silence hostile. Reprenant sa place devant son chevalet, il avait commencé à tracer, en s’aidant d’un carton, les contours d’un coq de bruyère. Il peignait toujours le même motif : un paysage de forêt auquel il ajoutait parfois ce coq.

Il s’aperçut que penser ainsi à son père lui faisait plisser le front. Aucune réelle réconciliation n’avait jamais eu lieu. Mais, d’une façon ou d’une autre, ils s’adressaient à nouveau la parole. Il s’était souvent demandé comment sa mère – qui était décédée pendant ses études à l’école de police – avait réussi, pendant toutes ces années, à supporter son mari. Sa sœur Kristina, elle, avait eu la sagesse de quitter la maison dès qu’elle avait pu, et vivait désormais à Stockholm.

Dix heures du matin. Une brise légère animait les rues de Malmö. Il entra dans un bistrot voisin du grand magasin NK, but un café et mangea un sandwich en feuilletant les deux quotidiens de la ville, Arbetet et Sydsvenska Dagbladet. Dans l’un comme dans l’autre, les courriers de lecteurs louaient ou critiquaient, c’était selon, l’action de la police lors des manifestations. Il tourna la page. Il n’avait pas la force de les lire. Il espérait ne plus être appelé à intervenir dans les manifs. Depuis le début, il désirait rejoindre la brigade criminelle et il ne s’en était jamais caché. Sa mutation était prévue, mais il devait patienter. Encore deux ou trois mois à attendre.

Soudain une ombre se dressa devant lui. Surpris, il leva la tête, sa tasse de café à la main. Une fille qui pouvait avoir dans les dix-sept ans, les cheveux longs, le teint très pâle, le regardait avec un air de colère extrême. Elle se pencha vers lui, ses cheveux masquèrent presque son visage et elle lui montra sa nuque.

– Là, dit-elle. Tu m’as frappée.

Wallander posa sa tasse. Il ne comprenait rien. La fille, entre-temps, s’était redressée.

– J’ai peur de ne pas bien saisir… – Tu es de la police, oui ou non? – Oui. – Tu étais à la manif.

Il comprit d’un coup. Elle l’avait reconnu, là dans le café, alors qu’il était en civil.

– Je n’ai frappé personne.

– Je me fous de savoir qui tenait la matraque. Tu étais là. Tu fais partie du lot.

– Tes amis et toi contreveniez aux règles en vigueur pour les manifestations, répondit-il, en entendant au moment même où il les prononçait combien ses paroles sonnaient creux.

– Je hais les flics. Je pensais boire mon café ici, mais je vais changer de boutique.

L’instant d’après, elle avait disparu. La serveuse le dévisageait d’un air sévère derrière le comptoir. Comme s’il venait de lui voler une cliente.

Il paya et sortit. Il n’avait même pas fini son sandwich.

Cette rencontre l’avait mis en colère. Soudain, il lui sembla que tout le monde le regardait dans la rue. Comme s’il était en uniforme, alors qu’il portait juste un pantalon bleu, une chemise claire et une veste verte.

Je dois absolument changer de service, pensa-t‐il. Échanger la rue contre un bureau, des réunions, un groupe d’enquête, des scènes de crime. Les manifs, moi, c’est terminé. Je préfère encore me mettre en arrêt de travail.

Il accéléra le pas dans l’intention de prendre le bus et rentrer à Rosengård. Puis il changea d’avis. Il avait besoin d’exercice. Folkparken n’était pas loin. Il aurait voulu pouvoir se rendre invisible, et ne croiser aucune connaissance.

Bien entendu, à peine arrivé devant le parc, il tomba sur son père : celui-ci trimballait un de ses tableaux enveloppé de papier kraft. Wallander, qui regardait ses pieds, le reconnut trop tard pour avoir la moindre chance de l’éviter. Le vieux était coiffé d’un étrange bonnet à pompon et engoncé dans un manteau épais sous lequel il portait ce qui ressemblait à un survêtement. Aux pieds, des chaussures de sport sans chaussettes.

Wallander poussa un gémissement silencieux. Son père ressemblait à un clochard. Pourquoi ne pouvait-il pas au moins s’habiller comme tout le monde ?

Le père avait posé son tableau.

– Tu n’as pas d’uniforme ? demanda-t‐il abruptement. Pourquoi ? Tu as quitté la police ?

– Je suis de repos aujourd’hui.

– Ah. Je croyais que vous étiez toujours en service. Pour nous protéger du mal et des méchants.

Wallander se maîtrisa de justesse.

– Et toi ? Pourquoi te promènes-tu en manteau et en bonnet ? Il fait vingt degrés dehors.

– C’est bien possible. Mais moi, je reste en bonne santé grâce à une bonne sudation. Tu devrais en faire autant.

– Ce n’est pas normal de s’habiller comme ça en plein été.

– Si tu veux tomber malade, ça te regarde. Tant pis pour toi.

– Je ne suis jamais malade. – Peut-être. Mais ça va venir. – Tu t’es vu? Tu as vu à quoi tu ressembles? – Je ne perds pas mon temps à m’admirer dans la glace. – Un bonnet sur la tête au mois de juin. Je rêve. – Essaie de me l’enlever, si tu oses. Je porterai plainte contre toi pour coups et blessures. Au fait, je suppose que tu étais à ton poste l’autre jour pour taper sur les jeunes qui manifestaient ?

Ah non, pensa Wallander. Il ne va pas s’y mettre, lui aussi, alors qu’en plus, il ne s’est même jamais intéressé à la politique…

Mais là, il se trompait.

– Toute personne digne de ce nom devrait prendre ses distances avec cette guerre-là, déclara son père sur un ton ferme.

– Toute personne digne de ce nom est censée faire son travail, répliqua-t‐il avec un calme forcé.

– Tu sais ce que j’en pense, de ton travail. Tu n’aurais jamais dû entrer là-dedans. Je te l’ai dit, mais tu ne m’as pas écouté. Regarde maintenant quels dégâts tu causes. À frapper des enfants innocents avec des barres de fer.

– Je n’ai jamais frappé quelqu’un de ma vie entière, bordel de merde ! D’ailleurs ce ne sont pas des barres de fer mais des matraques. Laisse tomber. Où vas-tu avec ce tableau ?

– Je vais l’échanger contre un humidificateur. – Quoi ? Un humidificateur ? Pour quoi faire ? – L’échanger contre un matelas neuf. Celui que j’ai est pourri. Il me fait mal au dos. Wallander savait que son père se livrait souvent à des transactions étranges, qui se décomposaient en nombreuses étapes avant qu’il n’entre enfin en possession de l’objet convoité.

– Tu veux que je t’aide ?

– Je n’ai pas besoin d’escorte policière, merci. Par contre tu pourrais passer me voir un de ces soirs pour une partie de cartes. Si ce n’est pas trop te demander.

– Je passerai quand j’en aurai le temps. Les cartes, pensa-t‐il. Le dernier fil qui nous relie encore. Le père souleva son tableau. – Pourquoi ne me donne-t‐on pas de petits-enfants ? Il s’éloigna sans attendre la réponse. Wallander resta bras ballants sur le trottoir. Il se dit que la décision qu’avait prise le vieux de déménager était tout compte fait une bonne nouvelle. Comme ça, à l’avenir, il ne risquerait plus de le croiser à l’improviste.