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Janvier : Quatre romans noirs

On se réfugie sous la couette avec l’un de ces quatre polars.

Le titre : Mapuche

L’auteur : Caryl Férey (45 ans)

L’histoire : Argentine, aujourd’hui : c’est l’histoire improbable d’une rencontre entre une ex-prostituée d’origine amérindienne (Mapuche) devenue sculptrice et un ancien prisonnier politique devenu détective privé pour les grands-mères de la Plaza de Mayo. Dans cette histoire, où la notion du bien et du mal semble avoir disparu, le meurtre d’un travesti retrouvé castré dans le port de la Boca expose ce tandem saugrenu aux miasmes d’un système politique corrompu.

L’univers : L’Argentine traumatisée par la barbarie d’une junte militaire (1976-1983) et une crise économique gravissime (2001).

La voix : Directe, comme un crochet au menton. Inspirée et poignante.

Les premières phrases : « Un vent hurlait par la portière de la carlingue. Parise, sanglé, inclina son crâne chauve vers le fleuve. On distinguait à peine l’eau boueuse du Rio de la Plata qui se déversait depuis l’embouchure.

Le pilote avait mis le cap vers le large, en direction du sud-est. Un vol de nuit comme il en avait fait des dizaines dans sa vie, bien des années plus tôt. L’homme au bomber kaki était moins tranquille qu’à l’époque : les nuages se dissipaient à mesure qu’ils s’éloignaient des côtes argentines et le vent redoublait de violence, secouant le petit bimoteur. Avec le vacarme de la portière ouverte, il fallait presque crier pour se faire entendre.

— On va bientôt sortir des eaux territoriales!, prévint-il en balançant sa tête vers l’arrière.

Hector Parise consulta sa montre-bracelet; à cette heure, les autres devaient déjà avoir expédié le colis… Les crêtes des vagues miroitaient sur l’océan, ondes pâles sous la lune apparue. Il s’accrocha aux parois de la carlingue, géant chancelant, sous les trous d’air. Le ʺpaquetʺ reposait sur le sol, immobile malgré les soubresauts de l’appareil. Parise le fit glisser jusqu’à la portière. Six mille pieds : aucune lumière ne scintillait dans la nuit tourmentée, juste les feux lointains d’un cargo, indifférent. Sa sangle de sécurité battait dans l’habitacle exigu.

— O.K.!, rugit-il à l’intention du pilote.

L’homme dressa le pouce en guise d’assentiment.

Le vent fouettait son visage; Parise saisit le corps endormi par les aisselles et ne put s’empêcher de sourire.

— Allez, va jouer dehors, mon petit… »

La raison de le lire : Parce que cet auteur, ancien baroudeur qui a fait le tour du monde à 20 ans et écrit pour Le guide du routard, s’impose avec Mapuche comme le nouveau chef de file du roman noir français.

En un mot : Troublant.

Éditeur : Série Noire Gallimard – 450 pages.

 

 

Le titre : La demeure éternelle

L’auteur : William Gay (1941-2012)

L’histoire : Tennessee, années 40. La demeure éternelle est l’histoire d’une confrontation entre deux générations, deux types d’hommes. D’un côté, un salopard obsédé par le fric et le pouvoir, qui impose sa volonté par la force et la ruse. De l’autre, un jeune homme dont le père a été tué par le premier et qui n’a que son courage et ses poings pour se défendre. Entre les deux éclatera une guerre sans merci, qui fera couler le sang.

L’univers : « Le Tennessee des années 1940 n’est pas une terre bien riante, la plupart des cultivateurs sont pauvres et, souvent, méchants, alcooliques et superstitieux. »

La voix : William Gay oppose une écriture poétique à un monde sale et poussiéreux : le vieux sud américain.

Les premières phrases : « Prologue : 1993. Thomas Hovington traversait la cour lorsqu’il entendit un bruit qui lui fit lâcher le sac d’aliments pour animaux qu’il portait, et le figea sur place. C’était une étrange sorte de bruit qui semblait monter des entrailles de la terre, d’un endroit situé sous ses pieds, une détonation sourde, étouffée, qu’il sentit se répercuter jusque dans ses dents, et qui fit vibrer derrière lui les vitres dépourvues de mastic. Tandis qu’il restait là sans bouger, le bruit se fit entendre de nouveau, quelque part sous le ruisseau, comme si d’énormes pierres rondes dévalaient de longues galeries souterraines ou quelque violente tempête intérieure éclatait dans les gouffres du globe, des éclairs jaillissant, invisibles, dans des sépulcres obscurs, lisses et humides, la surface de la terre tremblant sous les coups de boutoir du tonnerre.

Hovington rejoignit le bord de sa véranda et s’assit, perplexe, fixant la terre compacte dont il n’avait jamais mis en doute la solidité. Il avait une vingtaine d’années, alors, et son dos ne s’était pas encore voûté. Tout récemment, il s’était lancé dans le commerce d’alcool de contrebande, et de vagues vestiges d’éducation religieuse hérités de son enfance troublant sa conscience, il regarda autour de lui, redoutant quelque châtiment divin. Ce bruit pouvait être un signe. Un avertissement. Si c’était le cas, la semonce se voulait claire et sans équivoque. »

La raison de le lire : Parce que c’est un grand polar qui fait de William Gay (décédé en février 2012) un descendant direct de William Faulkner.

En cinq mots : Violent comme un orage d’été.

Éditeur : Policiers Seuil – 338 pages.

 

 

Le titre : Les Apparences

L’auteure : Gillian Flynn (41 ans)

L’histoire : Nick et Amy forment un couple parfait… ou presque. Le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, Amy disparaît brutalement. L’enquête qui s’ensuit révèle vite que le couple a bien des secrets et que Nick ferait le coupable idéal. Mais cela serait bien trop simple pour Gillian Flynn…

L’univers : Peut-être l’un des suspenses les plus intenses parus depuis longtemps. Avec son humour piquant et mordant, Gillian Flynn est carrément machiavélique comme son histoire ponctuée de rebondissements.

La voix : Flynn alterne la narration avec deux points de vue : celui du mari et celui de sa femme, qui racontent leur version de l’histoire jusqu’au jour de sa disparition. Versions qui se contredisent sans cesse. Au point que l’on ne sait plus à quel saint se vouer… jusqu’à la fin.

Les premières phrases : « Quand je pense à ma femme, je pense toujours à son crâne. À la forme de son crâne, pour commencer. La toute première fois que je l’ai vue, c’est l’arrière de son crâne que j’ai vu, et il s’en dégageait quelque chose d’adorable. Comme un épi de maïs dur, luisant, ou un fossile trouvé dans le lit d’une rivière. Elle avait ce que les Victoriens auraient appelé une tête bien faite. Il n’était pas difficile d’imaginer la forme de son crâne.

Je reconnaîtrais son crâne entre mille.

Et ce qu’il y a dedans. Je pense à ça, aussi : à son esprit. Son cerveau, toutes ses spires, et les pensées qui circulent dans ses spires telles des mille-pattes impétueux frappés de frénésie. Comme un enfant, je m’imagine en train d’ouvrir son crâne, de dérouler son cerveau et de le passer au crible afin de tenter d’attraper et de fixer ses pensées. À quoi tu penses, Amy? La question que j’ai posée le plus souvent pendant notre mariage, même si ce n’était pas à haute voix, même si ce n’était pas à la personne qui aurait pu y répondre. Je suppose que ces questions jettent une ombre funeste sur tous les mariages. À quoi penses-tu? Comment te sens-tu? Qui es-tu? Que nous sommes-nous fait l’un à l’autre? Qu’allons-nous faire? »

La raison de le lire : Pour la manière dont l’auteure manipule les lecteurs et se joue d’eux.

En deux mots : Lâchetés et trahisons.

Éditeur : Sonatine – 570 pages.

 

 

Le titre : Dernière nuit à Montréal

L’auteure : Emily St. John Mandel

Les histoires : C’est l’histoire de Lilia, enlevée à sept ans par son père, et de la cavale qui dura toute son adolescence, l’amenant à changer sans cesse de ville et d’identité. C’est l’histoire de Christopher, le détective engagé par la mère de Lilia pour la retrouver et de sa fille Michaela, qui rêvait d’être funambule avant de finir dans une boîte minable de Montréal.

L’univers : « L’univers poétique et sensible d’une femme envoûtante, qui blesse tous ceux qui cherchent à percer son mystère, imprègne ce polar très original, mélancolique et fascinant. »

La voix : Son style sensible, voire poétique, détonne dans le monde du polar. Récit de fuites et de poursuites, ce premier roman de la Canadienne Emily St. John Mandel est un road story mystérieux entre les États-Unis et le Canada.

Les premières phrases : « Personne ne reste pour toujours. Le matin de sa disparition, Lilia se réveilla de bonne heure et demeura un moment immobile dans son lit. C’était le dernier jour d’octobre. Elle dormait nue.

Eli était déjà levé et travaillait sur sa thèse. Pendant qu’il tapait ses notes de la veille, il entendit les bruits qu’elle faisait, le froufrou de la couette, le frôlement de ses pieds nus sur le plancher, puis elle l’embrassait tout doucement sur le sommet du crâne en allant à la salle de bains — il émit un ronronnement satisfait, mais ne leva pas la tête — et la douche se mit en marche de l’autre côté de la porte presque fermée. Des bouffées de vapeur et un parfum de shampoing à l’abricot s’échappèrent par l’entrebâillement. Elle resta quarante-cinq minutes sous la douche, mais cela n’avait rien d’inhabituel; la journée était encore tout à fait ordinaire. Eli jeta un bref coup d’œil lorsqu’elle sortit de la salle de bains. Lilia, nue : corps pâle enveloppé dans une moelleuse serviette blanche, courts cheveux bruns mouillés, mèches collées sur le front. Elle sourit quand leurs regards se croisèrent.

— Bonjour, dit-il en lui rendant son sourire. Tu as bien dormi?

Il s’était déjà remis à taper.

Au lieu de répondre, elle déposa un baiser sur ses cheveux et regagna la chambre, laissant dans son sillage une piste d’empreintes humides. Il entendit sa serviette glisser par terre et eut envie, en cet instant, d’aller lui faire l’amour; mais il était profondément immergé dans son travail, ce matin, il réalisait des choses, et il ne voulait pas rompre le charme. Il entendit, à côté, l’un des tiroirs de la commode se refermer. »

La raison de le lire : Parce que Dernière nuit à Montréal est « une œuvre originale et bouleversante sur le thème de la perte et ses répercussions sur tous ceux qui n’en guériront jamais. La ville de Montréal n’est pas seulement un cadre, elle compose un univers glacé où les perspectives sont floues, où les héros titubent dans la neige et disparaissent tôt ou tard, dans un silence de mort », dixit le magazine culturel français Télérama.

En deux mots : À découvrir.

Éditeur : Rivages / Thriller – 236 pages.