Noël 2017

Conte de Noël: Chez nous

Une conte de Noël inédit, créé pour Châtelaine par l'autrice Sophie Bienvenu.

Illustration: Katrinn Pelletier (agence Colagene)

Pour traverser l’avenue Pierre-De Coubertin, Sylvain doit enjamber un banc de neige façonné sous ses yeux par une déneigeuse. Il calcule mal son coup et manque de se retrouver les fesses au frais. Résultat de l’opération: ses souliers sont remplis de glace, ses chevilles sont gelées et il soupçonne s’être fait un tour de reins. S’il n’avait pas promis à sa blonde qu’il mettrait un deux dollars dans un pot Mason chaque fois qu’il sacrerait, il aurait répété pour un bon quarante dollars d’«ostie d’hiver à marde». Lorsque Sylvain essaie de planter sa pancarte sur le tas de neige, sa main glisse sur le manche, une écharde vient se loger dans son index, et la douleur le surprend : il devra deux dollars à la cagnotte.

En claudiquant jusqu’à l’avenue Aird, où il a stationné sa voiture, Sylvain se questionne sur la pertinence de s’être rendu au stade par une telle température. Après un été pourri, l’hiver s’annonce à l’avenant. N’aurait-il pas mieux fait de rester chez lui dans ces conditions?

Il fallait pourtant qu’il fasse quelque chose. À l’approche de Noël, le nombre de réfugiés illégaux ne fait qu’augmenter, le gouvernement promet aide financière sur aide financière… Bientôt, les étrangers se feront distribuer des certificats-cadeaux pour le spa à la frontière, alors que lui, à la retraite depuis quelques années, doit faire du Uber pour réussir à conserver un train de vie décent. Et ça, c’est en attendant que sa femme et lui se retrouvent en CHSLD, emprisonnés dans leur propre crasse parce que le gouvernement préfère sauver les étrangers plutôt que prendre soin de ses vieux.

Deux dollars de plus dans le pot Mason.

Non… à bien y réfléchir, Sylvain a bien fait de venir signaler son mécontentement à l’entrée du stade. Veille de Noël ou pas, ces soi-disant réfugiés doivent savoir qu’on ne veut pas d’eux. Du moins, pas tant qu’on ne sera pas capable de déneiger les rues comme du monde.

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Sylvain s’assoit dans sa voiture et part le chauffage à fond pour faire sécher ses bas et chasser le froid qui s’est insinué jusque dans ses os. Il allume son application Uber. Vu l’heure qu’il est, il a encore une bonne heure de trafic pour passer le tunnel, alors autant rentabiliser son temps et prendre une course ou deux avant de regagner la Rive-Sud. Machinalement, il ouvre Facebook sur son téléphone et en profite pour regarder si des photos de la manifestation sont déjà en ligne. Rien. Il faut dire que peu de monde s’est déplacé. Probablement le mauvais état des routes. Pas étonnant que les contre-manifestants aient été plus nombreux : tous des gogauches montréalais brainwashés qui aiment mieux pelleter des nuages que de faire face à la réalité. Sylvain sait de quoi il parle: c’est à Montréal qu’il travaille et qu’il prend la plupart de ses courses. Il les côtoie au quotidien, ceux qui veulent changer le monde à grands coups de kale et de Bixi, et une chose est sûre: ils sont bien contents de monter à bord d’un char du diable qui pollue leur belle planète quand ils sont feeling à trois heures du matin ou qu’il fait trop froid pour marcher jusqu’à leur cours de yoga.

Absorbé par une vidéo sur son téléphone et par ces considérations, alors que de gros flocons s’accumulent sur son pare-brise, Sylvain est surpris lorsqu’une jeune femme, de la neige jusqu’aux genoux, frappe à la vitre de son auto.

Deux dollars dans le pot Mason.

Sylvain descend sa vitre. La première chose qu’il voit, c’est un ventre énorme dépassant d’un gros gilet en laine, deux mains noires posées dessus.

«Monsieur, s’il vous plaît, je cherche les taxis, s’il…» La jeune fille crie, se recroqueville sur elle-même en se tenant le ventre. Sylvain est hébété et répond sans réfléchir:

«Elle est sur Bennett, la station de taxis. Ici, on est sur Aird.»

Tordue de douleur, la femme ne l’écoute pas. Sylvain est désemparé:

«Vas-tu accoucher?»

Se sentant un peu niaiseux d’avoir posé une question aussi évidente, Sylvain sort de sa voiture et invite la future maman à prendre place à bord. La contraction se calme.

«Je dois aller à l’hôpital, monsieur.

– Ben ouais, on dirait… Quel hôpital?

– Oui, l’hôpital.

– OK… mais à quel hôpital que t’es suivie?»

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La jeune femme n’a pas de réponse à lui offrir. Une contraction qui semble encore plus douloureuse que la précédente la prend. Il va falloir que Sylvain improvise. Ça fera une belle histoire à raconter à sa femme en rentrant. Elle qui lui reproche tout le temps de ne pas avoir l’esprit d’initiative. La voiture démarre, mais ne fait que quelques mètres avant de devoir s’arrêter, au coin des avenues Aird et Pierre-De Coubertin. Sylvain a assisté à l’accouchement de ses trois enfants, il sait reconnaître quand c’est le temps. Là, c’est quand la jeune fille a crié: «Oh! non! Seigneur aidez-moi!»

Deux dollars dans le pot Mason.

911 sur le speakerphone, Sylvain essaie de suivre les instructions de la répartitrice.

«OK… c’est quoi ton prénom?

– Nicole.

– OK… Y a-tu quelqu’un qu’on peut appeler, ton chum, de la famille?

– Non… je suis toute seule ici.

– OK… ben on va pousser ensemble, alors. T’es prête, ma belle?»

Sylvain lui tend la main. Nicole la serre très fort et hurle.

La sirène de l’ambulance se fait entendre alors que Sylvain enrobe le petit garçon dans son manteau et le tend à sa mère. Elle est épuisée mais sourit, le visage plein de larmes, comme si on venait de lui offrir le monde.

«Quelques heures de plus, pis t’avais un petit Jésus!

– C’est un signe, ça, monsieur. C’est Dieu qui me dit qu’on va être bien, ici.»

Par la vitre de son auto, Sylvain contemple sa pancarte, toujours plantée dans le banc de neige: «Ici, c’est chez nous!» et c’est la gorge serrée qu’il répond:

«Ouais ma belle. Vous allez être bien.»

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Illustration: Katrinn Pelletier (agence Colagene)


Sophie Bienvenu a publié des poèmes, des romans (Et au pire, on se mariera; Chercher Sam; Autour d’elle) et plusieurs livres pour enfants, dont La Princesse qui voulait devenir générale.

L’illustratrice Katrinn Pelletier a un intérêt marqué pour l’esthétique des années 1950. Passionnée par le monde de l’enfance, elle sait créer des images sensibles et poétiques.