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Daphné B. : être à un clic du bonheur…

Notre existence s’apparente de plus en plus à une virée au casino. Nous voilà joueurs compulsifs, accros aux clics, aux likes et aux promesses de fortune rapide. Attention, danger.

Il y a quelques mois, motivée par le fameux FOMO (Fear Of Missing Out, ou la peur de rater quelque chose), j’ai englouti quantité d’informations afin de bien comprendre les enjeux que soulève la cryptomonnaie. J’ai même pensé négocier sur ce marché volatil, mais il serait beaucoup plus juste de dire que j’ai songé à prendre des risques plutôt qu’à faire de véritables investissements.

Longtemps, en dépit des fluctuations du marché, j’ai pensé que si je ne faisais pas un move, je resterais pauvre toute ma vie. Encore aujourd’hui, j’ai l’impression que la seule façon de devenir indépendante de fortune consiste à pousser les portes de ce système monétaire qui s’apparente au casino.

C’est que la pandémie a entraîné une ruée vers la spéculation. En fait, 15 % des investisseurs individuels ont intégré le marché au cours de 2020, selon la maison de courtage Charles Schwab. De son côté, l’appli mobile d’investissement Wealthsimple Trade a connu un boom spectaculaire : six mois après le début de la crise sanitaire, l’entreprise torontoise disait compter 24  % plus de clients. Cette dernière permet à des gens ordinaires de jouer à la Bourse sur leur téléphone. La spéculation est désormais à la portée de tous.

De cette mouvance spéculative découle l’idée selon laquelle les personnes pauvres peuvent désormais agir comme si elles étaient riches, c’est-à-dire comme si elles avaient les moyens de perdre de l’argent. Car si on me rappelle depuis longtemps l’importance d’économiser et de placer mes avoirs, jamais on ne m’avait présenté la prise de risques financiers comme une condition nécessaire à mon bien-être.

Or, les gens aisés ont le risque facile. Ils n’ont rien en commun avec mon ancien amant, dont la santé mentale a chancelé lorsqu’il a perdu ses économies en investissant dans les cryptomonnaies.

Selon Statistique Canada, les gens à faible revenu sont moins susceptibles de s’adonner à des jeux de hasard que le reste de la population, mais plus enclins à développer des problèmes liés au jeu. Car eux ne risquent pas qu’une somme d’argent, mais leur vie entière.

Quand on entre dans un casino, on en sort difficilement… tout l’aménagement est conçu pour qu’on s’y attarde, de la lumière tamisée aux stimulus sonores. Les applis comme Wealthsimple Trade et même Instagram s’en inspirent pour garder les utilisateurs le plus longtemps possible sur leurs interfaces. Par exemple, leurs notifications me font l’effet des crécelles des machines à sous. Elles me dopent juste assez pour que je continue de « jouer », c’est-à-dire de cliquer, de miser, de publier des stories, de « liker » . Bref, mon identité s’est « gamifiée ». Dans bien des aspects de ma vie, je suis devenue une joueuse.

En tant qu’artiste, j’ai l’impression que ma valeur médiatique est proportionnelle à la taille de mon audience. Je scrute mon nombre d’abonnés, je souffre de la moindre perte, comme si ma capacité à vivre de mon écriture dépendait de ces chiffres.

Je me perçois comme un actif dont la valeur fluctue. Je deviens mon propre jeu d’argent. Et comme je le ferais au casino, je perds la notion du temps. Accro à mon téléphone, je passe des heures à « scroller » , je compromets ma santé mentale.

Le casino s’est introduit dans ma tête, dans mes oreilles. Il est partout : sur mon écran de téléphone, au bout de mon pouce. Et tout ce qu’il me reste à faire, c’est de croiser mes doigts derrière mon dos.

 

Poète, essayiste et traductrice, Daphné B. est l’autrice de l’essai à succès Maquillée (Marchand de feuilles). Elle anime aussi son propre balado, Choses sérieuses.

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