Ma parole!

La femme qui fuit, ou le rapport difficile entre maternité et création

Le roman coup de cœur de Geneviève Pettersen? La femme qui fuit, un livre d’Anaïs Barbeau-Lavalette qui raconte la conciliation parfois impossible entre maternité et destin d’artiste.

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C’est rare que je vous parle de livres. C’est peut-être parce que j’en écris et que je veux me garder une petite gêne. Je ne voudrais pas être en conflit d’intérêt ou avoir l’air de prêcher pour ma paroisse. J’ai décidé de faire une exception cette semaine pour vous parler de l’ouvrage incandescent de beauté que signe Anaïs Barbeau-Lavalette aux Éditions Marchand de feuilles.

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Photo: Éditions Marchand de feuilles

J’avais envie de vous parler de son roman parce qu’il m’a profondément chavirée. Dans La femme qui fuit, Anaïs raconte l’histoire de la mère de sa mère, une femme qu’elle n’a pratiquement pas connue. Suzanne Meloche, peintre, poète, personnage au cœur du Refus Global, découvre très tôt qu’elle détonne dans le Québec sombre de Duplessis. Fille de la campagne, elle s’exile à Montréal, où elle fait la connaissance de Paul-Émile Borduas, de Claude Gauvreau, de Françoise Sullivan, de Muriel Guilbault, et de Marcel Barbeau, qui deviendra son époux. Elle lui donnera deux enfants, une fille et un garçon. C’est cette fille et ce garçon qu’elle décidera d’abandonner dans une garderie des Laurentides quand ils auront respectivement trois et un an. Laissant tout derrière elle, Suzanne embrassera sa liberté et n’entretiendra que des rapports épisodiques avec sa fille Mousse (Manon Barbeau) et son fils François.

À travers l’histoire très personnelle de cette femme, le livre dresse le portrait d’un Québec qui sort peu à peu de la grande noirceur et qui plonge dans le mouvement de protestation et de dénonciation mis en branle par les signataires du Refus Global. Surtout, le roman met le doigt sur le point aveugle de la maternité, c’est-à-dire la possibilité d’abandonner ses enfants au profit d’un destin plus grand que celui d’être mère. Suzanne ne se sacrifiera pas pour ses enfants. Elle les sacrifiera pour pouvoir vivre une vie qu’elle croit impossible s’ils sont avec elle.

Comme femme et comme artiste, j’ai beaucoup réfléchi à ma condition de mère et à son lien avec la création. Je me suis demandé si mes enfants étaient un frein à mon écriture. Ne nous voilons pas la face : la réponse, c’est oui. Il est clair que si je n’avais pas d’enfants, je serais beaucoup plus productive. Mais j’ai la chance d’avoir autour de moi des gens formidables qui me permettent de créer tout en élevant des enfants. Suzanne, elle, n’avait pas cette possibilité. Ou si elle l’avait, elle n’était pas au courant tant elle évoluait dans un monde où être une mère, et seulement une mère, était l’une des seules voies possibles pour les femmes.

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Lisez le livre d’Anaïs, donc. Divisé en courts chapitres comme autant de petits poèmes, polaroïd d’une époque, La femme qui fuit raconte notre histoire à toutes.

* Pour ceux et celles qui s’intéressent à la littérature au féminin, je vous invite à lire Le bal des absentes, un blogue créé par deux professeures de littérature, Julie Boulanger et Amélie Paquet, désireuses de mettre en valeur le travail des écrivaines, trop souvent oubliées dans les salles de cours.

Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com
Pour réagir sur Twitter: @genpettersen
Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)