L'édito

Il y a trop de chiffres dans ma vie

Pourquoi cette obsession de la performance chiffrée?

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Douze longueurs de piscine, 22 retweets, 43 heures de boulot, 82 % d’efficacité, 10 calories, 3 % d’intérêt… Arrrrrrrgh!

Je n’en peux plus! Sortez ces chiffres de mon quotidien. Ces satanés chiffres qui nous font tout quantifier, tout comparer. Tout le temps. Ne prenez pas cet air détaché, Lectrices. On le fait toutes, dans une certaine mesure. Mine de rien, on compile, on soupèse, on décortique, on évalue.

Tout ça pourquoi? Pour s’assurer qu’on fait « ce qu’il faut » pour atteindre les standards en vigueur. Et, éventuellement, les dépasser. Qu’on le veuille ou non, une grande partie de l’identité est aujourd’hui définie par une série de chiffres. L’évaluation de rendement du patron, le nombre d’amis Facebook, la richesse personnelle, le chrono au demi-marathon…

la peur de linsignifiance nous rend fousC’est aussi le constat que fait le psychanalyste suisso-israélien Carlo Strenger dans un livre incisif, La peur de l’insignifiance nous rend fous, traduit en français l’automne dernier. Dans cet essai plutôt dur pour l’Homo globalis que nous sommes – c’est son expression –, il surligne au marqueur néon cette obsession du calcul du « moi ». En prenant tout de même soin de nous dire d’où elle vient : de la mondialisation, qui a rendu pratiquement infini le champ de nos possibilités, mais qui fait également en sorte que seules la performance et la célébrité nous permettent de nous démarquer.

Notre individualité ressemble aujourd’hui à une action cotée en Bourse, qui, écrit-il, « monte et descend au cours de la journée, selon le nombre de clics, d’avis favorables, ou en fonction de notre positionnement dans tel classement professionnel, social, amical ».

Le fait de vivre plus que jamais dans le regard des autres a évidemment un revers. Il génère chez beaucoup une pression insupportable ou un sentiment de déprime. Carlo Strenger a d’ailleurs eu l’idée de son livre après avoir remarqué que de plus en plus de gens venaient consulter à son cabinet parce qu’ils se trouvaient… sans intérêt. Tout simplement.

Ce dépit est aussi la conséquence de ce que l’auteur appelle le mythe du Just do it (référence au slogan publicitaire de Nike), cette tendance à se faire croire collectivement que tout est possible si on y met les efforts. Que les fameuses 15 minutes de gloire, l’argent, les honneurs sont à la portée de tous. Que nous avons en nous tout ce qu’il faut pour devenir ce que l’on veut.

Or, on sait que la volonté et la force de caractère ne suffisent pas. Le talent, les relations familiales, le hasard des rencontres forgent aussi nos destins. Et, on s’entend, il y a un monde entre tenter de devenir une meilleure personne et carrément décrocher la lune. Avec ces lunettes roses sur le nez, bon nombre d’entre nous ne pourront qu’être déçus, à un moment ou l’autre de la Grande Course vers la réussite. Comme le dit Carlo Strenger, « il vaudrait mieux accepter que nous ayons des capacités d’invention de nous-mêmes très relatives ».

Comment freiner la machine du surmoi, alors ? En découvrant qui nous sommes vraiment, d’abord. Tiens, pourquoi ne pas profiter de la pause estivale pour se regarder le nombril d’un autre œil. Car ce n’est qu’en prenant conscience de nos limites que nous pourrons évoluer et remettre en perspective cette obsession de la performance chiffrée.

Non, nous ne serons pas tous capables de gravir le Kilimandjaro (est-ce encore un exploit?), d’avoir un corps de rêve, de devenir la prochaine grande voix du Québec. Ouin, pis?

Crystelle Crépeau, rédactrice en chef

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