L'édito

J’ai faim!

J’aimerais nourrir sainement ma famille, contribuer à préserver l’environnement et faire rouler l’économie locale. Mais j’aimerais bien qu’on m’aide à y arriver.

Julie Artacho

Mardi soir, 17 h 50. Je dépose les sacs à dos dans l’entrée, vide les boîtes à lunch, ouvre la porte du frigo. Sur mes talons, deux petits affamés. Le chat s’en mêle, réclame de l’eau fraîche. Le téléphone se fait entendre, je laisse sonner. Le voyant lumineux de mon BlackBerry m’indique que j’ai des messages. Ça peut attendre. Pour l’heure, une seule préoccupation. Nourrir ma famille. Le mieux possible. Dans un délai raisonnable. Car après, il faudra s’atteler aux devoirs, remplir les boîtes à lunch tout juste vidées. À travers tout ça, se raconter notre journée, rigoler un peu. Se doucher, lire. Se dire qu’on s’aime. Respirer un bon coup.

Classique, cette scène se vit dans nombre de foyers québécois, soir après soir. L’âge des protagonistes varie, un peu. La préoccupation, celle de bien manger, si peu. On sait que la clé d’un repas sain et équilibré repose en grande partie sur la planification. L’étude Tout le monde à table!, menée l’an dernier par les chercheurs d’Extenso, la clinique de nutrition de l’Université de Montréal, a cependant montré qu’à 17 h, plus de 40 % des parents d’enfants de 0 à 12 ans ne savent toujours pas ce qui se retrouvera dans leur assiette et ce, trois fois par semaine. De quoi garantir des affaires d’or à Monsieur Poulet. À moins que notre famille soit plus de type pizza al congelatore.

J’aime manger. Mes enfants aussi. Je suis soucieuse de la qualité des aliments qui entrent chez moi et je fais des efforts pour cuisiner petits-déjeuners, lunchs et soupers équilibrés. Mais vous savez quoi? Il y a des jours où je suis épuisée. Des moments où je trouve ça compliqué. Entre vous et moi, je ne sais plus quel poisson manger pour booster mon taux d’oméga-3 ET protéger les espèces menacées. Je trouve insultant de dénicher à l’épicerie du coin des poivrons bon marché qui ont fait le tour de la planète, alors que ça pousse partout chez nous. Je rêve de manger du poulet bio sans devoir ajouter 10 kilomètres à mes courses hebdomadaires. En somme, j’aimerais nourrir sainement ma famille, contribuer à préserver l’environnement et faire rouler l’économie locale. Mais j’aimerais bien qu’on m’aide à y arriver.

Je sais, je sais, il y a de plus en plus de solutions. Et je salue chacune d’entre elles. Des fermiers de famille aux marchés publics qui se multiplient, ces initiatives qui contribuent à nous rapprocher toujours un peu plus de l’origine de nos aliments méritent d’être soulignées. Mais ce n’est pas suffisant. C’est une industrie entière qui doit être repensée. Un système économique qui doit accepter d’être remis en question.

La vente de livres de cuisine atteint des sommets inégalés au Québec (environ le tiers des livres vendus en librairie, selon différents estimés), alors que l’espace occupé par les aliments surgelés et le prêt-à-manger gagne du terrain dans les grandes surfaces. Cette schizophrénie collective témoigne d’un malaise certain. Préoccupés comme jamais par la nourriture, nous abdiquons une fois dans les allées du supermarché. Est-ce par réel manque de temps? De planification? En raison d’une trop grande pression combinée à la culpabilité de n’en faire jamais assez? Faute d’avoir la réponse, je cherche mes solutions. Et je lève mon chapeau à nos cuisinières du mois et à leurs émules, dont la mission est de nous faire saliver, version santé. Mon corps et mes petits les en remercient.