L'édito

Les selfies et les rebelles

On lance ses complexes au fond du placard!

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Qui n’a pas déjà eu le sentiment que sa vie était fichtrement drabe en furetant sur Facebook un jeudi soir ? Il y a toujours cette superbe amie du secondaire, qui change sans cesse sa photo de profil, des selfies qui la montrent sous son meilleur jour, et si possible en compagnie d’Homo sapiens de catégorie A. Et ce cousin bourlingueur, qui se fiche bien de son image, mais semble faire le tour du monde quatre fois par année, alors qu’on peut compter sur les doigts d’une main les pays qu’on a visités. Ou encore cette collègue qui passe sa vie dans les restos les plus courus et prend bien soin de le signaler sur les réseaux sociaux en publiant une image assurément floue de son plat.

Difficile de ne pas avoir un goût amer en bouche, en avalant sa petite soupe au comptoir de la cuisine et en constatant, après cette démonstration de vies exaltantes, qu’il est à peine 20 h et qu’on est déjà en pyjama. Sommes-nous seulement pathétiques ou envieux ? Non, bien normaux. Car ce besoin d’intéresser les autres pour se sentir vivre pleinement est très humain. « Les gens ont besoin d’attirer les regards pour exister. Le psychanalyste français Serge Tisseron appelle cela l’extimité, dit Mariette Julien, professeure à l’École supérieure de mode de Montréal. C’est ce que font les gens sur Facebook : ils se mettent continuellement en scène, comme s’ils étaient la vedette du film dont ils sont le réalisateur. Ça les renforce dans la construction de leur identité. »

Ce besoin n’a rien de contemporain. Sauf que, autrefois, il était codifié par des règles sociales différentes et restreint par des moyens de communication évidemment plus limités. Aujourd’hui, tout permet d’exhiber son « moi ». Mais, en exposant autant nos vies personnelles au regard d’autrui, on se soumet au jugement, notamment en ce qui a trait à la réussite et à l’apparence. De quoi exacerber le besoin de performance des uns et alimenter les complexes des autres. « Avec cette vision matérialiste de la personne, il devient très difficile d’avoir de l’estime de soi », poursuit Mariette Julien.

Et comment ! Je vous révélais dans un numéro récent des statistiques aussi déprimantes qu’une tempête en avril : quatre femmes sur cinq admettent qu’elles évitent de se faire photographier ou se sentent gênées devant la caméra parce qu’elles n’aiment pas l’image qu’elles projettent, selon une étude menée par Dove. Ouch !

Pour faire un pied de nez à ce fâcheux réflexe, Châtelaine et Dove ont lancé la campagne « Fière de mon image » en invitant les lectrices à soumettre un cliché d’elles sans filtre ni retouche. Plus de 1 000 personnes ont participé ! Nous avons été charmées par ces rebelles de l’image qui, en raison d’une expérience de vie, d’une réflexion personnelle ou simplement d’une confiance innée, assument fièrement ce qu’elles sont. Je vous invite à découvrir quelques-unes d’entre elles. Ça donne envie de lancer ses complexes au fond du placard, à côté des tuques et des mitaines !

crystelle-crepeauCrystelle Crépeau, rédactrice en chef

Des réactions ? N’hésitez surtout pas à m’écrire ! redaction@chatelaine.rogers.com