L'édito

Ne tuons pas la beauté du monde

Notre rédactrice en chef, Crystelle Crépeau, se donne quatre défis pour chasser la morosité.

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Sortir du boulot dans l’obscurité pour ce qui me semble être le 662e soir de l’hiver. Sautiller sur les rares îlots d’-asphalte qui émergent encore du fleuve de sloche qu’est devenue la ville. Me rappeler que, la semaine dernière, je patinais sur les trottoirs, fixant le sol pour repérer la moindre petite roche noire qui me donnerait de l’adhérence. Les orteils crispés, les deux bras prêts à se déployer au premier signe de déséquilibre.

Sur le quai du métro, les gens ont les pieds mouillés, le dos courbé, le teint gris. Un écran diffuse les dernières manchettes : terrorisme, austérité, drame conjugal, re-terrorisme. Soudain, le poids du monde s’abat sur moi. Je pèse à présent toute la misère humaine.

Trois ados arrivent en rigolant, les bottes couvertes de gadoue, le regard pétillant. Si ce soir-là je suis Charlie, elles sont l’Espoir. Je leur envie cette joie de vivre qui, sans être insensible ou déconnectée, sait détecter le plaisir comme un aimant le pôle Nord magnétique. Au moment où le métro arrive, je prends une décision : je me mets en train… pour retrouver mon optimisme.

Une tâche ardue, car je refuse le repli. Hors de question de me désintéresser de ma société. De m’asseoir dans mon nid confortable, la tête tournée vers le tronc pour ne pas voir la forêt.

J’ai donc ressorti mentalement tous les trucs grappillés ici et là au fil des ans. Des idées qui me ressemblent, mais que, happée par d’autres urgences de la vie, j’ai fini par archiver au sous-sol de mes priorités.

1

Agir… là où je le peux

Rien n’est plus satisfaisant à mon sens que d’avoir le sentiment de faire sa part pour changer une situation. Je ne peux rien contre Boko Haram ou le taux de chômage. Mais je peux m’informer, poser des questions, essayer de comprendre. Et apporter ensuite un éclairage différent dans une discussion ; mettre des lunettes sur un regard obtus. Je peux aussi donner. Du temps, des sous, un manteau que je ne porte plus… Au festival des clichés trône le célèbre « Chaque petit geste compte ». Eh ben, moi, j’y crois.

2

Partir en quête de beauté

Elle existe toujours, mais encore faut-il la voir. Cette saison, qui ne veut plus lever le camp comme de la visite qui abuse, apporte aussi son lot de féerie. Il faut aller à sa rencontre lorsqu’elle est à son meilleur, pas seulement la subir au quotidien. Se rendre dans un coin de nature après une tempête, quand les arbres sont chargés de neige. Se mettre à la fenêtre quand la lumière perce le givre. Vous n’en pouvez plus malgré tout ? Paraît que regarder des images de
paysages exotiques ou des vidéos de chatons procure presque le même apaisement. L’effet vivifiant en moins.

3

Retomber en enfance

L’univers qu’on construit autour des tout-petits est fait de candeur, de gaieté et d’optimisme. Lire une histoire pour enfants ou regarder des dessins animés permet de redécouvrir les bonheurs simples, l’entraide, la gentillesse et la capacité de s’émerveiller. Dans leur royaume, tout est possible. Et un peu facile, direz-vous. Alors ? Ce n’est pas parce que c’est naïf que c’est faux.

4

Côtoyer l’humain

Nous, mammifères bipèdes, sommes la plus grande source de souffrance sur la planète. Mais, c’est l’ironie de la chose, nous sommes aussi essentiels au bonheur de nos semblables. Comme l’écrivait ma collègue Marie-Hélène Proulx dans un reportage publié en janvier (« Trouver son village »), l’écoute, les rires, les câlins et le soutien matériel de nos proches contribuent à endiguer les réactions négatives que provoquent les hormones de stress dans notre organisme. Cependant, cet effet salvateur sur notre santé physique et mentale ne s’obtient pas seulement en fréquentant les copines ou en soupant avec la famille une fois par semaine. Il faut se joindre à des cercles plus larges. Faire partie d’un club, d’une association, s’impliquer dans sa communauté… Et si on revenait au point 1 ? 

 

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