Santé

Microbes : sommes-nous paranos ?

Nous craignons de plus en plus les microbes. Légitime prudence ou phobie injustifiée ? Les deux !

Le temps des fêtes, c’est aussi celui des becs à la parenté (parfois grippée) ou des repas de bureau où tous les collègues se servent dans la même trempette… Des occasions qui favorisent la propagation des maladies infectieuses comme le rhume, la grippe ou la gastroentérite. Pour les phobiques des microbes, c’est une véritable descente aux enfers !

Mais la peur des bactéries, des virus, des champignons et des parasites (les quatre grandes familles de microbes) s’étend au-delà du temps des fêtes. Après une apparition remarquée dans les corridors des hôpitaux, les distributrices de gel désinfectant pour les mains se multiplient dans les bureaux. Plusieurs d’entre nous transportent leur propre petit flacon dans leur sac, histoire d’aseptiser leurs mains après avoir touché une poignée de porte douteuse, appuyé sur les touches d’un guichet automatique ou utilisé un téléphone public.

Ces craintes sont-elles fondées ?

« Les microbes ne sont pas plus nombreux qu’autrefois », assure le docteur Gaston De Serres, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Au contraire. Il rappelle que la découverte d’antibiotiques dans les années 1940 et la mise au point de vaccins ont permis de mettre en échec les microbes considérés comme les plus dangereux de la planète, dont ceux à l’origine de la variole, de la tuberculose ou de la poliomyélite.

« Au début du XXe siècle, les maladies infectieuses étaient la cause numéro un de mortalité en Amérique du Nord. Aujourd’hui, elles ne sont responsables que de 1 % des décès. » Il faut aussi souligner que parmi les milliers d’espèces de bactéries connues, seulement une centaine peuvent causer des problèmes de santé. Les autres sont bénéfiques.

Les nouveaux agresseurs
Cela dit, le docteur De Serres ne nie pas que les pays industrialisés assistent à la naissance de nouvelles maladies infectieuses. L’apparition de souches de bactéries résistantes aux antibiotiques, tant dans la population que dans les milieux hospitaliers, inspire de lourdes craintes aux spécialistes. « En raison de prescriptions abusives d’antibiotiques, certaines bactéries ont développé des mécanismes de défense », explique le médecin.

La multiplication des voyages internationaux joue aussi un rôle de premier plan dans l’émergence de nouveaux microbes. Dans les pays en développement, les maladies infectieuses font encore énormément de dégâts à cause de la forte concentration urbaine, des conditions d’hygiène souvent déficientes, de la non-disponibilité des médicaments ou de la proximité entre les hommes et les animaux contaminés. Les visiteurs et les immigrants en provenance de ces pays contribuent à leur propagation.

« On ne sera jamais entièrement à l’abri des agents infectieux, admet le docteur Gaston De Serres. Mais en Amérique du Nord, les personnes en bonne santé courent peu de risques. Si on exclut les infections transmises sexuellement et les pneumonies, les principales menaces restent celles associées à la grippe, au rhume ou à la gastroentérite. Les grands classiques. » Des propos rassurants qui ne signifient pas pour autant qu’il faille faire fi des mesures élémentaires de prévention, toujours efficaces.

Au bureau
Au bureau, doit-on prendre garde aux sièges de toilette, aux poignées de porte, aux claviers d’ordinateur ? « En général, ces surfaces inertes ne représentent qu’un faible risque ; les microbes y sont peu concentrés et n’y survivent que quelques heures », explique le docteur Réjean Dion, un autre médecin-conseil à l’INSPQ. C’est avant tout de ses propres mains et de celles de ses collègues qu’il faut se méfier.

En effet, les personnes atteintes d’une infection à transmission respiratoire comme la grippe ou le rhume toussent fréquemment dans leurs mains. Le virus de l’influenza ou les quelque 100 virus responsables du rhume, contenus dans les sécrétions, se concentrent dans leurs paumes. On n’a qu’à serrer la main d’un collègue contaminé, de porter la main à sa bouche ou à ses yeux… et on est infectée.

Les toilettes publiques, elles, sont le royaume des microbes provoquant la gastroentérite, comme le virus Norwalk ou les bactéries Salmonella et Campylobacter, qui se concentrent dans les selles des malades. Quelques particules du virus Norwalk suffisent pour s’infecter.

L’arme numéro un, on l’aura deviné, est le lavage régulier des mains, autant pour les personnes contaminées que pour celles qui tentent de se protéger. Minimalement, on devrait les laver avant de manger, après être allée aux toilettes, après s’être mouchée ou avoir toussé. « On utilise du savon, on frotte de 10 à 15 secondes – jusqu’à 30 si les mains sont sales – et on rince, recommande le docteur Dion. Pour le séchage, on utilise du papier ou le séchoir. »

Quand on sait que seulement 37 % des hommes et 47 % des femmes se lavent les mains avant de sortir des toilettes (selon un sondage mené au Canada pour le compte des fabricants du désinfectant Purell), on peut en effet avoir des doutes sur la salubrité des poignées de porte des toilettes publiques. Par prudence, on peut toujours faire appel aux gels désinfectants à base d’alcool une fois la porte passée. « Ils sont en général moins efficaces qu’un bon lavage de mains au savon, dit le docteur Dion, mais ils peuvent dépanner. Ils éliminent plusieurs microbes, dont ceux à l’origine du rhume, de la grippe ou de la gastro. »

À noter : les savons dits « antibactériens » sur le marché ne sont pas plus efficaces que le savon ordinaire pour éliminer les bactéries.

À la maison
À moins de s’occuper d’un malade à la maison, les risques de contracter une maladie infectieuse chez soi sont minces. Mais elles ne sont pas nulles.

Zone danger numéro un : la cuisine. En effet, les viandes et la volaille peuvent contenir diverses bactéries comme les Salmonella, les Campylobacter ou E. coli 0157 : H7. « Les animaux en sont parfois porteurs avant l’abattage, dit le docteur Dion. La chair animale peut aussi entrer en contact avec des microbes plus tard, lors de l’équarrissage ou du découpage. » D’où l’importance de bien faire cuire la viande et de nettoyer à fond les outils et surfaces de travail.

Les fruits et les légumes causent aussi leur lot de problèmes. Récemment, par exemple, on a vu des épinards contaminés par la bactérie E. coli 0157 : H7, probablement à la suite d’épandage d’eau souillée dans les champs. Un incident qui rappelle qu’il faut rincer abondamment les fruits et les légumes avant de les consommer.

Après la cuisine, le sous-sol représente la deuxième zone à risque, en raison de l’humidité qui favorise la croissance des moisissures – des champignons microscopiques, présents sous forme de taches de différentes couleurs (souvent noires et velues). On les trouve aussi près de la baignoire, sur le bord des fenêtres ou à l’intérieur des placards. Selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), on relève plus de 270 espèces de moisissures à l’intérieur des maisons au Canada.

Les moisissures ne posent pas de problème de santé si les surfaces où elles prolifèrent sont nettoyées régulièrement. Toutefois, lorsqu’elles se multiplient et commencent à se disperser dans l’air, elles peuvent engendrer de sérieuses infections respiratoires. Pour empêcher cela, on veille à garder la maison bien sèche. On favorise la circulation d’air et, au besoin, on s’équipe d’un déshumidificateur. Pour éliminer les petites taches de moisissure, on frotte la surface avec un détergent en prenant soin de porter des gants et un masque. On rince à fond et on assèche rapidement. Dans le doute, on consulte un professionnel.

Les animaux domestiques constituent une autre source potentielle de microbes. Par exemple, les chats expulsent dans leurs selles les parasites responsables de la toxoplasmose : une maladie dangereuse pour le fœtus. Les femmes enceintes doivent renoncer à l’entretien de la litière. Les animaux domestiques peuvent nous transmettre d’autres microbes, principalement par morsure, par griffure ou par les selles. Mais ils représentent quand même, lorsqu’ils sont bien traités, un risque moins grand que les collègues du bureau !

À l’hôpital
C’est sûrement à l’hôpital que la peur de contracter un microbe atteint son sommet. Et pour cause. Selon les chiffres rapportés par le docteur Karl Weiss, microbiologiste-infectiologue à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à Montréal, les infections nosocomiales entraînent plus de décès que les accidents de la route (environ 4 000 décès par année par rapport à 600, au Québec). L’essor des microbes dans les milieux hospitaliers est dû, entre autres, à la sélection naturelle : seuls les plus résistants survivent dans les établissements où l’utilisation d’antibiotiques et d’antiseptiques est abondante.

Le staphylocoque doré (Staphylococcus aureus résistant à la méthicilline ou SARM) et l’entérocoque résistant à la vancomycine (ERV) sont les deux superbactéries les plus redoutées. Le staphylocoque se trouve généralement sur la peau. Il reste inoffensif jusqu’à ce qu’il arrive à pénétrer dans une plaie. C’est alors qu’il cause de douloureuses infections. L’ERV est surtout responsable d’infections urinaires. Les deux superbactéries se transmettent d’un patient à l’autre par les mains contaminées du personnel soignant.

La bonne nouvelle : elles ne provoquent généralement pas d’infection chez les personnes en santé. Pas plus que la bactérie Clostridium difficile, qui fait aussi des ravages dans les milieux de soins. « Dans l’intestin, la C. difficile ne cause aucun problème lorsqu’elle est en équilibre avec les autres bactéries intestinales, explique le docteur De Serres. Chez les patients qui prennent des antibiotiques, toutefois, les bactéries protectrices sont détruites. La C. difficile prend le dessus, se multiplie et produit une toxine qui engendre de fortes diarrhées et parfois une inflammation grave de l’intestin. »

Selon le docteur De Serres, si les infections nosocomiales font autant de dégâts, c’est justement parce que les patients sont plus fragiles qu’autrefois. « On vit plus vieux aujourd’hui, même lorsqu’on est atteint de maladies graves. Or, les personnes dont le système immunitaire est déficient sont très vulnérables aux infections. »

Dans ce contexte, le docteur Weiss plaide pour l’adoption de la politique « un patient par chambre ». Certes, la construction de nouveaux pavillons requerrait des investissements faramineux, mais il rappelle que les infections nosocomiales seraient responsables de 320 000 à 360 000 journées supplémentaires d’hospitalisation par an, selon le Comité sur les infections nosocomiales du Québec.

Et l’école ?
Les employeurs et les directeurs d’écoles en font-ils assez pour prévenir la propagation des microbes ? « À partir du moment où ils fournissent le savon et un évier propre, ils font 90 % du travail, dit le docteur Réjean Dion de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Idéalement, ils devraient aussi installer des affichettes pour sensibiliser le personnel et les écoliers à l’importance du lavage des mains. »

Devraient-ils aussi encourager les malades à rester à la maison ? « Ce serait mieux, mais il faut demeurer réaliste, note le docteur Gaston De Serres, également de l’INSPQ. Dans le cas du virus de la grippe, on peut être contagieux jusqu’à une semaine après les premières manifestations des symptômes. Un enfant peut excréter le virus pendant 21 jours ! On ne peut pas forcer les gens à rester chez eux. Mais on peut les inciter à prendre des précautions pour ne pas propager leurs microbes. 

La grande frousse
C’est immanquable. Périodiquement, un virus ou une bactérie mute, puis devient extrêmement dangereux. Surgit alors un microbe qui fait frémir la population entière. On se souvient de l’éclosion du virus du sida, au début des années 1980. Plus récemment, le SRAS a fait trembler Toronto.
C’est sans parler de la fameuse « bactérie mangeuse de chair » (la fasciite nécrosante), qui détruit férocement les tissus et peut causer la mort en 12 à 24 heures. Heureusement, cette infection demeure rare. On estime qu’il y a chaque année entre 90 et 200 cas au fatals. « Pour des raisons mystérieuses, les streptocoques du groupe A, les principales bactéries à l’origine de la maladie, ne causent que des infections mineures chez la majorité des personnes », dit le docteur De Serres.

D’où viendra alors la grande pandémie que redoutent tant les experts de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et qui pourrait faire, selon les projections, des millions de morts ? Probablement du virus influenza, responsable de la grippe. L’influenza de type A est connue pour subir périodiquement des changements radicaux donnant naissance à des souches dévastatrices. Au cours des années 1918-1919, la grippe espagnole avait fait des dizaines de millions de morts, soit plus que la Première Guerre mondiale.

Extrêmement virulent, le virus de la grippe aviaire H5N1, qui a fait les manchettes ces dernières années, semble avoir toutes les caractéristiques pour lancer une pandémie. Toutes sauf une : pour l’instant, le virus ne se transmet pas d’une personne à une autre. Un contact avec un oiseau contaminé est nécessaire. On pense cependant que le virus pourrait muter et devenir contagieux entre humains. Il pourrait alors faire de 5 à 150 millions de morts, selon l’OMS.

Le Québec se prépare tant bien que mal à une éventuelle pandémie. La province a acheté 13 millions de doses d’antiviraux (Tamiflu et Relenza). « Tant que le virus n’aura pas muté pour atteindre sa forme définitive, toutefois, on ne sait pas contre quoi il faut se battre, dit le docteur De Serres. C’est là tout le problème : on a des plans d’action, mais on ne sait pas comment, où ni quand le virus va frapper. »

Mais les efforts du gouvernement ne sont pas perdus pour autant. Ils forcent les milieux hospitaliers à prendre des mesures strictes pour freiner la propagation des infections en général.

La vraie vie
En entendant ces perspectives d’épidémie planétaire, doit-on se mettre à porter un masque ? Éviter d’embrasser parents et amis ? « Ces précautions sont exagérées », répond le docteur De Serres. Il ajoute que les mesures d’hygiène excessives font plus de tort que de bien. Après tout, notre corps contient 10 fois plus de bactéries que de cellules ! La presque totalité d’entre elles jouent un rôle bénéfique, en tenant notamment les microbes nocifs en échec. De nombreux chercheurs ont montré que les enfants élevés dans des milieux aseptisés couraient plus de risques de souffrir de troubles du système immunitaire une fois adultes : de l’asthme ou des allergies, par exemple.

Le lavage régulier des mains avec du savon suffit à se protéger contre la plupart des agresseurs microscopiques. « Surtout, ne vous empêchez pas d’embrasser vos proches durant la période des fêtes, dit le docteur Dion. Ce serait passer à côté de beaux moments de la vie. » En fait, la bise présente moins de risques de transmission d’infection respiratoire que la poignée de main, et elle est bien plus agréable ! 

Pour en savoir plus

Dans On s’en lave les mains (Flammarion), un livre sérieux mais plein d’humour, le docteur Frédéric Saldmann révise les règles d’hygiène. Ses conseils judicieux… sont parfois surprenants !