Psychologie

Pardonner... pour éviter la discorde durant les fêtes

Le pardon est un cadeau qui ne coûte rien, qui fait extrêmement plaisir et qui, en plus, est excellent pour la santé.

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Les fêtes sont en principe le temps des réunions familiales agréables: un grog bien chaud siroté sous un jeté de laine, des tourtières qui embaument la maison, des cantiques entonnés en chœur… Mais si on enlève ses lunettes roses, on constate souvent que, en réalité, les repas de famille tiennent plutôt du règlement de compte. Le grog de papa? Du scotch presque pur. Notre sœur? Elle ne peut s’empêcher de décocher un commentaire perfide sur les quelques kilos que nous avons pris. Les chants? Plutôt des cris. Qu’on le veuille ou pas, les fêtes sont souvent le moment choisi pour déterrer les vieilles histoires. Et comme le démontrent les études, tout ce ressentiment peut avoir des effets dévastateurs sur la santé. Alors, ne serait-il pas temps de pardonner?

On peut refuser de l’admettre, mais les conséquences physiques de la douleur émotive sont un fardeau, particulièrement en ce qui concerne le ressentiment. Une analyse des études réalisées sur le pardon – un domaine de recherche récent qui n’est apparu qu’au milieu des années 1980 – a permis d’établir un lien entre les vieilles rancœurs et une kyrielle de problèmes de santé, entre autres: sudation accrue, augmentation de la tension artérielle et affaiblissement du système immunitaire. Et le terme fardeau s’applique peut-être de façon plus littérale qu’on le pense: dans une étude de 2015 publiée dans la revue Social Psychological and Personality Science,des étudiants de niveau universitaire à qui l’on avait demandé de se remémorer une occasion où ils avaient pardonné à quelqu’un ont atteint dans une compétition de saut des hauteurs nettement plus élevées que ceux qui avaient refusé de pardonner et ceux du groupe témoin. Le poids de l’amertume, selon la conclusion des chercheurs, est écrasant pour le corps.

«Si vous êtes rancunier, vous vous envoyez en fait constamment le message que vous avez été blessé. De telles pensées sont perçues par l’organisme comme une énorme source de stress», explique Frederic Luskin, psychologue et fondateur du Stanford Forgiveness Project, en Californie, un centre novateur de recherche et d’intervention sur le pardon. Selon le chercheur, le fait d’entretenir du ressentiment déclenche une réponse neuroendocrinienne en activant l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HHS). Celui-ci contrôle les réponses au stress en libérant des hormones comme l’adrénaline, qui induisent la réaction de lutte ou de fuite – et ce, même si la menace perçue est de nature émotionnelle. Avec le temps, l’hyperactivité de l’axe HHS peut accentuer l’usure générale de l’organisme (phénomène appelé «charge allostatique»). C’est un mécanisme tellement corrosif que Frederic Luskin le compare à un surplus de Drano dans la tuyauterie.

Lâcher prise

Et que dit la recherche à propos des personnes qui suppriment ce Drano émotionnel? Plusieurs études offrent des résultats encourageants: une étude américaine publiée en 2016 dans le Journal of Health Psychologya établi un lien prévisible entre un niveau élevé de stress et une détérioration de la santé mentale et physique, confirmant la théorie de Frederic Luskin. La conclusion la plus étonnante, toutefois, est que chez les personnes qui étaient les plus enclines à pardonner, le lien entre stress et maladie mentale était, selon l’auteur principal Loren Toussaint, «presque complètement atténué». Ces résultats suggèrent que la capacité de pardonner pourrait agir comme un tampon protecteur entre soi et les revers de la vie. Alors pourquoi ne pourrions-nous pas tout simplement lâcher prise?

Le pardon est prôné par presque tous les grands textes religieux – et maintenant par une quantité croissante d’observations issues de la recherche empirique. Pourtant, il n’en demeure pas moins terriblement sous-exploité. Robert Enright, psychopédagogue du Wisconsin connu pour être le père de la recherche sur le pardon, croit savoir pourquoi nous mettons parfois notre santé en jeu plutôt que de lâcher prise. Premièrement, nous n’avons aucune idée de la façon dont fonctionne le pardon. «Très tôt, nous apprenons à nous comporter selon un modèle de justice: vous mâchez de la gomme en classe, vous êtes puni. Vous travaillez fort, vous êtes récompensé. Le corollaire de la vertu de pardon, qui consiste à se pardonner à soi-même ses propres erreurs, n’est jamais enseigné. Et c’est un drame», dit le spécialiste, qui compte parmi ses clients des conjointes abandonnées, des toxicomanes et des veuves de victimes du terrorisme.

Pour arriver à se libérer d’une partie de la colère toxique, indique Robert Enright, il faut d’abord définir ce qu’est le pardon et, tout aussi important, ce qu’il n’est pas. «Se débarrasser du ressentiment, qui peut nous tuer, n’est que la moitié de la solution. Le pardon comporte aussi une forme de compassion. On se débarrasse d’une émotion négative, et on offre une émotion positive.» Cela dit, il est essentiel de noter que la ligne qui sépare le pardon du simple fait de refouler sa rancœur (une tradition familiale répandue) est très mince. «Il ne suffit pas de passer l’éponge ou d’excuser», souligne Robert Enright.

Fuir la haine, offrir la bonté

On ne doit pas croire que le pardon s’opère de lui-même avec le temps ou que, pour pardonner, il faut avoir reçu des excuses. Le pardon n’est pas non plus synonyme de réconciliation – une supposition qui serait une très grave erreur, insiste Robert Enright, particulièrement dans les cas d’agression sexuelle. «Il n’y a aucune obligation de revivre une situation qui pourrait causer du mal. L’objectif est de se libérer de la haine et, paradoxalement, d’offrir de la bonté à ceux qui n’ont pas su être bons avec nous», dit-il. Le pardon dépend également du contexte. Une étude de 2010 publiée dans le Journal of Social & Clinical Psychologydémontrait que toutes les fautes ne peuvent être mises sur un pied d’égalité. Ainsi les trahisons (infidélités, promesses non tenues) se situent en tête des offenses les plus susceptibles d’être jugées impardonnables.

Robert Enright fait aussi tomber le vieux précepte selon lequel on doit «pardonner et oublier». En fait, il ne s’agit pas d’effacer sa mémoire, mais plutôt de se souvenir d’une autre façon. Les effets neurologiques de ce type de recadrage empathique sont si puissants qu’ils sont observables dans le cerveau. Lors d’une étude menée en 2013 et publiée dans la revue Frontiers in Human Neuroscience,des chercheurs ont demandé aux participants de penser au pardon, et ils ont pu observer leur activité cérébrale grâce à l’IRM. Leurs lobes frontaux – qui correspondent à la régulation émotionnelle et à l’habileté à percevoir les dispositions mentales et les sentiments chez les autres – se sont activés, ce qui laisse entendre que le pardon joue un rôle important pour équilibrer agressivité et empathie. Comme le résume Robert Enright: «Nous pouvons concevoir que l’autre a des faiblesses, tout comme nous.»

Dans le but de mettre les résultats de leurs recherches en pratique, Frederic Luskin et Robert Enright ont tous les deux élaboré leur propre processus de pardon. Frederic Luskin a mis sur pied en 1998 le Stanford Forgiveness Project, sorte de camp d’entraînement affectif comportant des objectifs déterminés. Les étudiants qui y ont participé ont affirmé ressentir moins de colère et davantage d’optimisme, même à l’étape du suivi, 10 semaines plus tard. Robert Enright a quant à lui créé un modèle de processus thérapeutique en 20 étapes pour aider les personnes aux prises avec la rancune à cheminer de la rage à la libération.

La famille, source de bien des maux?

La psychothérapeute Andrea Moses anime des séminaires sur le pardon à Toronto. Elle avance que, même si le pardon consiste à se débarrasser de blessures anciennes, il faudra finalement entreprendre un travail de détective pour découvrir la source de la rage sourde qui couve – et c’est là où (surprise!) intervient souvent la famille. «Pendant les fêtes, certaines personnes peuvent vraiment se fâcher pour des riens, par exemple à cause d’une sœur qui ne lève pas son verre à leur santé à table. En remontant dans le temps, on réaliserait probablement que cette personne considérait sa sœur comme l’enfant chérie de la famille ou qu’il existait une rivalité entre elles. En retournant à la source, on pourra faire la paix. Mais si on ne le fait pas, c’est là que peuvent apparaître les problèmes de santé. Le corps se fatigue des mensonges», insiste Andrea Moses.

Heureusement, Andrea Moses, Frederic Luskin et Robert Enright s’entendent pour dire qu’on peut faire beaucoup dans la période pré-pardon afin de minimiser la discorde pendant le temps des fêtes. Pour prévenir les symptômes physiques, Frederic Luskin suggère de s’exercer à rester positif avant les réunions familiales. «Vous devez répéter une technique de gestion du stress avant d’arriver chez vos parents, prévient-il. Et si vous sentez votre pression monter, prenez quelques grandes respirations plutôt que de disjoncter.» Andrea Moses prône quant à elle des objectifs de nature émotionnelle, comme le fait d’établir des limites. «Vous ne pouvez pas vous croiser les doigts et espérer que les choses changent, dit-elle. Avant la réunion familiale, parlez à la personne qui vous ignore habituellement ou vous traite de manière odieuse devant les autres. Dites-lui à l’avance: “Je me sens très mal à l’aise quand tu fais x et je te demande de ne plus le faire.” C’est un énorme pas que de songer qu’on peut effectivement intervenir dans un système établi comme celui-là.»

Le pardon est peut-être une prérogative divine, mais ce que nous dit la recherche, c’est qu’il est aussi à la portée des humbles mortels que nous sommes. C’est cette foi dans le pouvoir transformateur du lâcher-prise et, par-dessus tout, dans l’idée qu’on puisse s’approprier ce pouvoir, qui motive le travail de Frederic Luskin. «Depuis des siècles, les humains s’efforcent de trouver le moyen de se pardonner, dit-il. C’est ce qui prouve que ça n’a pas à se faire à l’église, que ça n’a rien d’ésotérique et que c’est à la portée de chacun d’entre nous.» Robert Enright ajoute que, même si la réunion familiale se transforme en arène, il est possible de faire la paix. «Nos défauts ressortent plus spontanément quand nous sommes en famille. Comme des sentiments très intimes sont en cause ici, les blessures subies peuvent être très profondes – et très durables.» Et pourtant, «le pardon guérit».