Lettre ouverte aux mères carriéristes

La pression pour être une mère parfaite est de moins en moins forte, mais ne soyons pas dupes, elle existe toujours.

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Photo: Priscilla Du Preez/Unsplash

Si vous espérez trouver ici une recette miracle ou des réponses aux questions sur la conciliation travail-famille, un biscuit chinois vous serait probablement d’un plus grand secours. Tout ce que je sais, c’est que la première fois que j’ai déposé mon fils à la garderie il y a quatre ans, j’étais profondément heureuse de travailler et qu’en travaillant, j’ai pleuré parce qu’il était à la garderie. Et chaque jour depuis n’est qu’une autre déclinaison de cette scène.

Le quotidien s’est immiscé dans mon sentiment d’insuffisance et a creusé les sillons de l’habitude. J’ai pris de l’assurance comme mère, comme professionnelle, comme femme, j’ai appris à jongler avec mes différents chapeaux et surtout, à accepter d’en échapper un de temps en temps.

J’ai eu la chance, chaque fois qu’un virus de garderie a pris d’assaut mon horaire, d’avoir des collègues et des clients compréhensifs. Maintes fois, j’ai traîné mon fils au boulot ou demandé un délai supplémentaire au nom de l’illusoire conciliation. La parentalité se fout des plans mais elle n’est pas un frein au succès. C’est, au fond, une forme de chaos organisé.

Je le sais parce qu’autour de moi, nombreuses sont les mères carriéristes qui foncent et doutent et échouent et pleurent et tombent et se relèvent et réussissent et célèbrent et rebelote. Elles arrivent, en haussant les épaules, à rire du ménage qui ne finit jamais et du p’tit deuxième qui se nourrit exclusivement de macaroni et des courriels qui s’accumulent.

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La mode de la «mère imparfaite» a fait lever bien des sourcils, mais elle a aussi fait tomber des tabous, allégé la maternité et déconstruit les attentes irréalistes qui s’étaient érigées en idéal. Le vernis de la superwoman en talons hauts qui change le monde avec un enfant sur chaque hanche pendant que mijote un potage maison a craqué. On sait qu’elle court vers le burnout.

Alors on se tire vers le haut les unes les autres et l’on se déleste peu à peu de la pression d’être partout entière en même temps. Sororité, comme tu m’émeus.

Toujours est-il que la première fois que j’ai déposé mon fils à la garderie il y a quatre ans, j’étais profondément heureuse de travailler et qu’en travaillant, j’ai pleuré parce qu’il était à la garderie et ce sentiment d’insuffisance, bien qu’en sourdine la plupart du temps, ne s’est en fait jamais tu. Il s’est accaparé un espace dans ma cage thoracique et comme une patte de table, son existence se fait oublier jusqu’à ce qu’elle se manifeste avec violence.

Mon fils ne me parle presque jamais de mon travail. Quand il m’en parle, ce n’est certainement pas pour me demander si je pense y arriver. L’égocentrisme des enfants a ça de bon; ils se foutent éperdument de nos ambitions. Par contre, on me parle rarement de mon travail sans me parler de mon fils. Dans un contexte professionnel, on – même les femmes – parle aux femmes de leur vie privée et aux hommes de leur carrière.

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On demande certes aux papas des nouvelles de leurs enfants et l’on s’attendrit de leurs réponses, mais je n’entends personne leur dire «comment tu fais pour travailler autant?», «c’est ta blonde qui garde en ce moment?» ou encore «t’es courageux». C’est aux femmes, en entrevue, qu’on demande c’est quoi le secret. Rien pour nous faire grimper aux rideaux ou nous convaincre qu’on n’a pas nos places. Un simple rappel amical, admiratif, perpétuel, que nous sommes là parce que nous sommes absentes ailleurs.

La mère imparfaite nous a prises dans ses bras but it’s a man’s world, ne soyons pas dupes. Le baume de la sororité ne fait pas le poids devant les lieux communs depuis longtemps adoptés.

Je nous pardonne cette maladresse parce que le changement prend du temps et que nous sommes sur la bonne route, mais il faut rendre à César ce qui est à César et cette impression de ne pas suffire ne nous appartient pas.

Chères mères, conjuguer grandes ambitions et maternité, ce n’est ni l’enfer ni le paradis. Ni facile ni impossible. Je pense à toutes les mères carriéristes à qui l’on rappelle chaque jour avec étonnement qu’elles se sont choisies. Je pense à toutes les femmes qui hésitent à devenir mères de peur d’être prisonnières de la maternité, à toutes celles qui hésitent à suivre leurs rêves de peur d’être absentes, et aux femmes qui ne veulent pas d’enfants à qui on répète qu’elles se gaspillent.

Quand le sentiment d’insuffisance frappe de plein fouet l’orteil de la culpabilité, la tête et le cœur nous tombent dans le ventre et cette manie de sans cesse nous ramener à nos entrailles réduit notre élan vers le plafond de verre.

Chères mères carriéristes, je m’en excuse, je n’ai ni solution ni recette. Seulement une saine colère et la certitude que nous sommes légion dans ce silence coupable. Mais soyons sérieuses, combattre le patriarcat ne peut pas être pire que marcher régulièrement sur des !$%#?&?$# de Lego.

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Manal est chroniqueuse, conférencière, procrastinatrice et aime se dire «ironiste» de profession. Elle nous livre chaque mois des réflexions tout en humour et en humeurs sur les aléas de la vie d’une femme moderne.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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