Société

Avoir 35 ans en 2008

C’est remplis d’espoir que les jeunes adultes ont abordé le XXIe siècle. Huit ans plus tard, ils ont perdu leurs illusions, mais gagné le goût d’agir.

Nicolas Langelier est journaliste et chroniqueur télé et radio. Il a 35 ans, est célibataire sans enfant. Il nourrit une fascination pour la décennie mouvementée qui s’achève. Il ressent aussi pour les gens de son âge de l’admiration et de la tendresse. Une génération qui n’a pas eu son Refus global, son Mai 68 ou son projet national – rien pour la mobiliser, diriger ses actions et ses rêves. Même qu’au contraire, tout, la technologie, l’air du temps, le morcellement toujours plus grand des communautés, des modes de vie, des styles musicaux, ont œuvré à la diviser.

Pourtant, Nicolas Langelier croit que, malgré tout, il reste un « nous » qui unit les Québécois de 25 ans à 40 ans. Pour en avoir le cœur net, il a rassemblé la vision de 40 d’entre eux, autant d’hommes que de femmes, qui ont vécu, subi et inventé ces années. Ces auteurs, journalistes, designers, cinéastes, illustrateurs, musiciens, professeurs et politiciens ont eu carte blanche, tant pour le fond que pour la forme. Le résultat passionnant de cette juxtaposition de points de vue vient d’être publié sous le titre Quelque part au début du XXIe siècle. Laissons parler Nicolas Langelier.

Longtemps, les années 2000 ont enflammé l’imaginaire collectif. Si certaines prévisions étaient sombres – totalitarisme, antéchrists et autres désagréments –, la plupart étaient splendidement optimistes – des voitures volantes, des cités ultramodernes, des existences paisibles remplies de loisirs. À moins de développements aussi fulgurants qu’inattendus dans l’industrie de la voiture volante, on peut déjà conclure que la réalité aura été… différente, disons.

Comment caractériser la première décennie du XXIe siècle ? On connaît aujourd’hui les années 1920 comme les « années folles » et les années 1960 comme les « Swinging Sixties ». Et les années 2000 ?

« Sans grande surprise, il y a une belle déprime dans ce livre », m’a écrit mon éditeur, Frédéric Gauthier, après avoir lu le manuscrit. Ce trentenaire s’y attendait. Moi, pourtant, j’étais surpris. Et probablement un peu déçu, aussi. Peut-être mon éternel optimisme m’avait-il porté au déni, à croire que les gens de ma génération avaient été heureux malgré les changements climatiques, le 11 septembre, la guerre et un certain désabusement face à la classe politique. D’ailleurs, il n’y a aucun doute qu’ils ont été souvent heureux : avec les amis et la famille, dans des bars et en pleine nature, ou en regardant des vidéos un peu nounounes sur YouTube.

Mais je dois reconnaître qu’en filigrane une tristesse a marqué la décennie. Un malaise corroboré par les statistiques : recours aux antidépresseurs, taux élevé de burnout et de suicide, etc. En ce sens, la morosité qu’on trouve dans le livre est le reflet de celle qui habite la société depuis 10 ans.

Pourquoi cette tristesse ? Peut-être que les attentes étaient juste trop grandes. C’est ce qu’affirme la romancière et chroniqueuse Rafaële Germain en parlant de notre génération : « 2000 : des années déjà que nous collions nos rêves les plus fous à ce chiffre. Il autorisait les débordements d’espérance. À 15 ans, nous savions qu’en 2000 nous en aurions 25, âge de tous les possibles et des grands espoirs. Alors nous rêvions sans vergogne, nous nous vautrions dans l’image d’un futur parfait et glorieux. Égoïstes et voraces, nous écrivions sur cet avenir pourtant si proche nos rêves d’amours et de maisons, de carrières brillantes, de renommée, de destins tragiques et exemplaires, d’Oscars et de prix Goncourt, de médailles et de Pulitzer, de royaumes, de voyages, de fortune et de bonheur. » Le 1er janvier 2000, elle s’est réveillée à côté d’un gars aux cheveux « bleachés » et d’une bouteille vide de Labatt Bleue, et elle a compris que rien ne ressemblerait plus jamais à ses rêves.

L’auteur et comédien François Létourneau, lui, est remonté encore plus loin, dévoilant une prédiction écrite en… 1985 : « Corey Hart sera mon ami et nous irons sur son bateau de croisière. » Avec des attentes comme celles-là, bien sûr, les déceptions sont inévitables… Il est d’ailleurs intéressant de noter combien les personnages créés par Létourneau au cours des années 2000 – du film Cheech à la télésérie Les Invincibles en passant par la pièce Gestion de la ressource humaine – sont des êtres en butte à leurs propres désillusions.

Au-delà des espoirs individuels, quelque chose dans cette insatisfaction semble lié à l’époque. Pourtant, nous, les adultes qu’on qualifie encore de jeunes à 35 ans, avons tout ce que nous voulions (ou pensions vouloir). Nous sommes plus riches et plus en santé que les générations qui nous ont précédés, vivons dans des logements plus grands, mangeons mieux, voyageons plus, disposons d’une liberté à laquelle nos ancêtres pouvaient seulement rêver. Le taux de chômage est bas, la croissance économique est constante. Mais voilà, toutes les études sur le bonheur le démontrent : nous sommes moins heureux qu’il y a 50 ans.

Les années 2000 auront été la décennie de l’excès : d’information, de technologie, de concurrence, d’hédonisme, de possibilités consommatoires, sexuelles, existentielles. Le préfixe même de l’excès, « hyper », s’est répandu dans le vocabulaire : hypersexualisation, hyperindividualisme, hypersocialisation (merci, Facebook, de ce lien avec nos 517 meilleurs « amis »). Comment hyperindividualisme et hypersocialisation peuvent-ils cohabiter ? Les années 2000 ont vu se développer un concept expliquant à merveille ce paradoxe : l’hypermodernité, caractérisée – on l’aura compris – par les excès en tous genres. Dans ce contexte, pas étonnant que pour résumer la décennie le réalisateur Stéphane Lafleur (Continental) ait choisi de raconter un récent cauchemar : « Je conduisais en pleine tempête, en plein verglas, en pleine panne d’électricité, dans une pente descendante. J’allais vite, je n’avais plus de freins et je cherchais du stationnement. » Les années 2000 auront souvent ressemblé à une panne de freins.

Inévitablement, cette démesure se retrouve aussi dans la recherche du bonheur. Depuis 2001, le nombre de livres de croissance personnelle offerts sur Amazon a plus que triplé. Autrefois champ d’études marginal, la recherche scientifique sur le bonheur est en explosion. Mais cette quête effrénée ne peut mener qu’au désappointement. Quand le bonheur individuel est promis à tous, le ronron du quotidien est bien décevant. Alors nous nous lançons dans une existence qui se résume à une série d’expériences, une recherche incessante de la « qualité de vie » et du plaisir. Simon-Olivier Fecteau, réalisateurde Bluff et des Bye Bye de RBO, l’illustre bien dans sa « liste de choses à faire » : « Faire des choses que j’aime à chaque seconde ; être productif ; faire beaucoup d’argent ; faire moins de burnout ; trouver l’amour ; ne pas m’engager trop jeune ; ne pas avoir des enfants trop vieux ; réussir ma carrière ; préparer ma retraite ; m’accomplir dans toutes les sphères de ma vie ; ah oui ! et acheter du pain. »

Trop souvent, ma génération a choisi le cynisme et l’apathie comme remparts contre la bêtise humaine. Volontairement, nous laissions à d’autres le soin de gérer les affaires du monde, préférant nous concentrer sur nous-mêmes et nos amis. Puis quelque chose s’est passé : serait-ce les manifestations de Seattle contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1999 ? les manifestations du Sommet des Amériques de Québec en 2001 ? l’effet combiné des Naomi Klein, Michael Moore, Richard Desjardins et Laure Waridel ? ou seulement parce qu’on a réalisé la gravité de la situation ? Chose certaine, les attitudes ont commencé à changer.


 

Dans plusieurs des contributions du livre Quelque part au début du XXIe siècle, on sent un désir marqué d’engagement. Un engagement qui se vit hors des grands partis politiques. Pas pour rien que les années 2000 ont vu le développement de l’altermondialisme, du « proxiglobalisme », d’un militantisme décentralisé et inventif.
Peut-être échaudée par l’échec des grandes utopies du XXe siècle, ma génération a préféré la responsabilité individuelle aux actions collectives. Jusqu’ici, l’environnementalisme, principal mouvement politique actuel, s’est surtout manifesté dans la sphère privée : changer ses habitudes, ses modes de transport et ses ampoules.

Idem dans notre nouveau rapport au travail : de plus en plus d’individus « rejettent le modèle de société pour lequel on les avait formés. Ils réorientent leur vie, leur carrière, pour maintenir une plus grande cohérence avec leurs valeurs », souligne Carle Bernier-Genest, qui a lui-même suivi cette trajectoire, quittant le monde du journalisme pour un emploi chez Équiterre avant de se lancer en politique et d’être élu conseiller municipal à Montréal.

Le féminisme aussi a connu ce rapport au public par le domestique. Sauf peut-être pour l’équité salariale, les batailles ont eu lieu dans l’intimité. Les nouvelles familles (étonnamment nombreuses, d’ailleurs, ce qui en soi est significatif) sont plus égalitaires que jamais.

Oui, il faudra bien un jour transformer en véritable force politique ces énergies individuelles. Pour l’instant, contentons-nous de pousser un soupir de soulagement. Les « jeunes adultes » semblent avoir (re)trouvé le goût d’agir, et c’est la meilleure nouvelle depuis longtemps.

La décennie qui se termine aura donc été un mélange de contradictions : anticonformiste mais conventionnelle, individualiste mais connectée, technologique mais attachée à un passé idyllique, conscientisée mais inconsciente, hédoniste mais obsédée par la santé. Cependant, avec le temps, le recul, l’oubli, sa définition se précisera et un jour nos petits-enfants apprendront que les années 2000 ont été caractérisées par_______ , _______ et _______ . L’Histoire ne fait pas dans la nuance.

Alors que je cherche une conclusion à la fois à ce texte et à mon expérience avec Quelque part au début du XXIe siècle, ce qui me vient est plus flou, absolument pas quantifiable : le sentiment que ce qui ressort le plus, après tout, c’est la recherche grandissante d’un sens à la vie.

Devant les différents culs-de-sac sociaux, économiques ou environnementaux, chacun ressent le besoin de réfléchir à ce qui est important, à ce qui mérite l’attention. Une quête d’authenticité, autrement dit, en réaction directe à une époque où le « vrai » est si rare, entre les identités virtuelles, la téléréalité scénarisée et les bungalows de banlieue déguisés en manoirs victoriens.

Les années 2000, c’est aussi la redécouverte de cette chose toute simple qui avait été oubliée au cours de quelques décennies de néolibéralisme : le sens de la vie se trouve dans le rapport aux autres, dans le social plutôt que dans l’individuel.

Dans l’amour, aussi, même si ça peut sembler un peu fleur bleue, dit comme ça. Tous ont pu constater les effets dévastateurs de l’hyperindividualisme : destruction de la planète, pauvreté, solitude et aussi, sûrement, cette tristesse omniprésente. La dramaturge et comédienne Evelyne de la Chenelière le dit joliment dans le livre : « Je suis d’une époque où l’exceptionnel semble à portée de main, une époque où on nous fait croire que les grands destins sont distribués à parts égales, que nous sommes tous hors du commun, si bien que, au bout du compte, à force d’être tous hors du commun, il n’y a plus personne dans le commun, de sorte qu’il n’y a plus de commun pour faire la communauté. » Dans sa vie personnelle comme dans son œuvre, aux mirages d’un ailleurs plus beau et plus glorieux elle a préféré les gens autour d’elle, la famille, le groupe.

Le contraire de l’individualisme, c’est la solidarité, l’identification à quelque chose de plus grand que sa petite personne. Chez ma génération, on devine un retour vers les communautés : celles d’Internet, bien sûr, mais aussi celles, bien concrètes, de la famille et des projets locaux. Le « nous » n’est pas mort.