Société

Belle-mère, moi?

Une famille sur cinq compterait une blonde de papa. Les 20-40 ans seraient même les championnes de la famille recomposée! Le hic, c’est qu’on a oublié de leur fournir le mode d’emploi…

Unlisted Images/Corbis

Ce n’était assurément pas dans mes plans. J’en suis pourtant à ma deuxième expérience de belle-mère. À tout juste 39 ans… Et quelle expérience ! Entrer en collision avec les enfants de son prince charmant – de purs étrangers – qu’on doit aimer et chérir comme les siens. Vivre dans l’ombre de leur mère jusqu’à ce que leur père trace les frontières. Se faire accepter par cette famille d’adoption, en résistant au choc des cultures…

Et je ne suis pas la seule à la vivre, loin de là. Au Canada, 13 % des familles sont recomposées – 20 %, avancent les statisticiens, qui tiennent compte du fait qu’un foyer recomposé ou monoparental en masque souvent un autre. Une famille sur cinq compterait donc une blonde de papa. Chez nos voisins du Sud, plus d’une femme sur deux s’unirait un jour ou l’autre à un père.

En fait, les femmes de ma génération sont les plus « à risque » de devenir belle-mère au moins une fois dans leur vie. Pourquoi? Parce qu’au Canada les femmes de moins de 40 ans n’ont jamais vécu autant de transitions familiales – deux séparations en moyenne, rapporte Julie Gosselin, directrice du Laboratoire de recherche sur la famille recomposée à l’Université d’Ottawa.

Beaucoup de papas se retrouvent ainsi sur le marché… et ils s’engagent plus vite que leur ex dans une nouvelle union. Bref, les « chances » de tomber sur un prince charmant chef de tribu sont immenses. Si vous n’êtes pas déjà belle-mère, ça pourrait donc vous arriver!

Mais une fois qu’on met le pied dans l’engrenage de la famille recomposée, quel destin nous attend? Quel est notre rôle, notre place dans cette constellation ? À quelles grâces et disgrâces s’expose-t-on? Comment faire pour unifier tout ce beau monde – soi-même, le chum, sa marmaille (et la nôtre s’il y a lieu) – sans y perdre trop de plumes (et l’amour de son conjoint) ? Difficile à dire. Il n’existe aucun guide de la parfaite belle-mère et pratiquement pas de recherches sur le sujet au Québec. Comme si elle évoluait en marge de la société…

Inspirée par le documentaire de Mireille Paris, La blonde de papa (voir encadré), j’ai fait enquête auprès de six belles-mères apprivoisées (dont trois qui ont préféré taire leur nom – leur nom fictif sera suivi d’un astérisque) et de la psychologue Julie Gosselin, seule chercheuse au pays à s’intéresser de près au phénomène de la marâtre (diabolisée au fil des siècles par les histoires de Blanche-Neige, de Cendrillon et d’Aurore, comme si la méchanceté était l’apanage des belles-mères).

Verdict : leur vie n’est pas tous les jours un conte de fées… ni un pur cauchemar.

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« Tu savais qu’il avait des enfants avant de t’embarquer! » La phrase à ne jamais assener à une belle-mère… Le savoir, c’est une chose, vivre le quotidien avec la progéniture de son conjoint – et pas juste les petites sorties du week-end –, c’en est une autre.

Et puis, quand on aime, on est prête à tenter le coup!

Or, c’est souvent quand on emménage avec son chéri et sa tribu que la lune de miel (si courte soit-elle en raison des considérations domestiques) se transforme en lune de fiel. Que la gentille dame des débuts épouse les traits de la marâtre devant les défis en série qui l’attendent. Les voici donc, basés sur les histoires entendues.

1. Sur le deuil tu construiras
Aucune d’entre nous ne s’est réveillée un bon matin en se disant : « Chouette, je vais être belle-mère! » Ça ne fait pas partie de notre imaginaire. Si ce rôle existe, c’est qu’il y a un couple, quelque part, qui n’a pas fonctionné. Un rôle qui se bâtit sur un terrain endeuillé, occupé par l’ombre de la mère… Au bel-enfant, on demande de se remettre de la séparation de ses parents et d’accepter la nouvelle amoureuse de papa. De la belle-mère, on attend qu’elle fasse le deuil du couple-seul-au-monde et de la famille nucléaire avant même de l’avoir connue – à moins qu’elle ne soit déjà mère. Et puis, si elle tombe enceinte, c’est pour elle le premier bébé, la première échographie, le premier accouchement. Pas pour lui!

« J’avais un peu de peine du fait que mon chum avait vécu avec son ex des choses que moi, je n’avais pas vécues, se souvient Sophie, 32 ans. Ils avaient connu la vie de couple, la naissance des enfants… » Une fois la jeune femme enceinte, son ressentiment s’est toutefois dissipé. « Je me suis dit que, comme c’était son troisième bébé, il serait plus à l’aise! Ça m’a rassurée. »

2. Ses enfants tu aimeras
« La croyance populaire veut que les femmes aiment tous les enfants, qu’elles puissent tout comprendre et tout accepter. C’est de la pure hypocrisie! » s’insurge Pascale*, 42 ans.

Séparée depuis un an, cette mère de deux enfants et ex-belle-mère d’une fil­lette pose aujourd’hui un regard critique sur ce « rôle ingrat », devenu trop lourd pour elle. « Déjà, éduquer ses propres enfants, c’est du sport. Quand ce ne sont pas les tiens, que tu ne les as pas élevés, qu’ils ne te ressemblent pas et qu’ils ont des réactions que tu ne comprends pas, c’est tout un contrat! »

Et gare à celle qui osera dire à son conjoint que ses enfants lui tapent sur les nerfs ! « C’est inavouable et socialement inacceptable de ne pas être bienveillant avec les enfants », dit Sylvie Cadolle, sociologue et auteure de Familles recomposéesUn défi à gagner (Marabout). Et ce, même si la belle-mère éprouve parfois de la frustration face au peu d’intimité avec son compagnon.

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En revanche, les attentes envers elle sont extrêmement élevées. « On continue d’escompter que la femme, quel que soit le type de famille, assume le gros des responsabilités sur le plan des soins et de l’éducation », remarque Julie Gosselin. Malgré l’évolution des mentalités et les avancées du féminisme…

Quand Pascale a quitté le nid, sa belle-fille a piqué du nez. Normal. Pascale s’occupait d’elle, l’aidait dans ses devoirs, la gardait quand son père était en voyage. « Comme belle-mère, on donne beaucoup, observe-t-elle. On veut se faire aimer. Mais on reçoit peu en retour. On est toujours évaluée à l’aune de ce qu’on accomplit pour l’enfant. » Elle aurait tant souhaité que son conjoint fasse son bout de chemin. Qu’il lui dise : « Je tiens à toi et ma fille devra s’adapter. » « Ce n’est pas seulement à la belle-mère de se livrer à des contorsions pour se faire accepter! »

3. Illégitime tu te sentiras
À 41 ans, Nadine* entame sa deuxième « carrière » de belle-mère. Avec toujours le même problème en toile de fond : l’absence de frontière entre son chum et ses enfants. « J’ai l’impression d’être illégitime, de n’avoir ni territoire ni repères. » Le cœur grand ouvert, elle se lançait pourtant avec bonheur dans l’aventure de la famille recomposée. La première fois, l’idylle tourne vite au cauchemar. Face à son conjoint qui entretient un rapport symbiotique avec ses filles, elle finit par se sentir comme la maîtresse ! « Je n’arrivais pas à trouver ma place. J’aurais voulu qu’il fixe des limites à ses enfants. » Pour lui montrer le chemin, elle tend à être plus stricte avec sa propre fille. Mais son homme reste hermétique. « Quand j’abordais la question, il se sentait pris en défaut. » Elle endure en silence, de peur de passer pour la méchante. Son corps se couvre de boutons. « Mon médecin m’a demandé ce qui me stressait tant. Je me suis mise à pleurer de honte : je n’arrivais plus à supporter ses filles! » Et rebelote, même absence de frontière entre son nouvel amoureux et l’ado de celui-ci.

« Plusieurs se plaignent de cette relation fusionnelle entre le papa et ses enfants », constate Julie Gosselin, qui rencontre de nombreuses belles-mères en consultation. Elles ont l’impression de lutter pour l’amour du père. »

S’il impose des limites à ses enfants, le papa craint que ceux-ci refusent de le voir ou s’en aillent vivre avec l’autre parent, analyse Emily B. Visher, psychologue américaine et pionnière de la recherche sur les familles recomposées, dans le documentaire La méchante belle-mère  – L’envers du mythe, d’Andrée Pelletier et Hélène David. « Le père a très peur de perdre leur affection et de se faire rejeter. Ainsi, les enfants ont un pouvoir énorme. » Dans cette relation exclusive qui lie le père à ses enfants, la belle-mère se sentira souvent mise à l’écart. Certaines verseront dans les reproches. D’autres préféreront se taire pour ne pas perdre l’affection de leur compagnon. Pas étonnant alors que la présence des enfants leur soit plus pénible.

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split Le sentiment de culpabilité viendrait aussi brouiller les cartes. Parce qu’ils se sentent souvent responsables de l’échec de la famille, les pères ont tendance à devenir laxistes avec leurs enfants et à les gâter. Mais cette explication, mise de l’avant dans de nombreux ouvrages français, ne convainc pas Julie Gosselin. « Les hommes n’ont pas appris d’emblée à prendre soin des enfants et à gérer les relations familiales, fait-elle valoir. Ils comptent beaucoup sur leur conjointe. Placés au centre des débats entre l’ex, les enfants et la nouvelle blonde, les pères se sentent pris au dépourvu. » Le conseil qu’elle leur donne : «Mettez vos culottes ! Vous êtes le pont entre tous les membres de la famille, c’est à vous de prendre le contrôle et de conférer une légitimité à votre nouvelle partenaire. » Un impératif! Déjà qu’elle partage tout avec tout le monde – son homme, son territoire, son nouveau bébé… – jusqu’à son titre de belle-mère, avec la grand-mère des enfants! «Or, souvent le conjoint ne reconnaît pas suffisamment cette nouvelle épouse, observe Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste français. Il se place dans un conflit de loyauté avec ses enfants par rapport à l’ancienne. » À la belle-mère alors d’imposer ses valeurs et de conquérir ce terrain occupé!

4. Avec l’ex tu composeras
Dans une famille nucléaire, n’importe quel membre peut arriver sans cogner, s’asseoir et retirer ses chaussures. Dans une famille recomposée, c’est plus délicat. Certains ont la «carte or » – accès en tout temps –, d’autres la « carte bronze » – accès limité. C’est le cas de la fameuse ex. Elle n’est pas ici chez elle!

La psychologue Julie Gosselin en sait quelque chose, elle qui a été belle-mère pendant sept ans. Un matin, les voix de ses belles-filles la tirent du sommeil. Soudain, une autre voix. Celle de leur mère venue leur porter des effets avant le travail. « Elle était assise avec les petites devant la télé ! s’exclame-t-elle. Il n’y avait rien de mal en soi. Simplement un problème de frontière. »

Une frontière que les mères n’hésiteront pas à transgresser par maladresse, jalousie ou possessivité. « Il y a une difficulté à partager le rôle maternel, observe Julie Gosselin. Le culte de la mère place la belle-mère dans la marge. »

« Partager ma place, partager mon chum… c’est mon plus gros défi », lance Geneviève, 35 ans. Même si elle juge « très bonne » sa relation avec la mère de ses beaux-enfants, qui vivent avec elle une semaine sur deux, elle trouve « parfois difficile de rester zen » avec l’ex dans sa vie. Heureusement,celle-ci lui a fait une fleur : elle a « autorisé » ses enfants à l’aimer! «À partir de ce moment, tout a été plus facile. »

Pour Caroline*, 39 ans, en famille recomposée depuis cinq ans, aucune entente possible avec sa rivale, qui monte le fils adolescent contre son père – ce que les experts appellent « aliénation parentale ». Face à cette flagrante mésentente entre ses deux parents, le jeune homme a pris le pli de rapporter les propos de l’un et de l’autre. « J’aurais aimé avoir une relation de coparentalité avec la mère, dit Caroline. Qu’on puisse dialoguer pour le bien de son enfant. » Mais devant cette fin de non-recevoir, Caroline en est venue à la détester. « Je lui en veux de faire souffrir mon conjoint. »

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5. La place de la mère tu n’usurperas pas
À la belle-mère, on demande de jouer un rôle de mère idéale sans usurper pour autant celui de la vraie maman. Au risque de se faire balancer un odieux « T’es pas ma mère ! ». Alors, qui est-elle? Ni tante, ni amie, ni grande soeur, ni intruse (souhaitons-le!), elle se définit par la négative. Difficile pour elle d’avoir une idée claire de ce qu’elle doit faire! Le Club des Marâtres, une association de belles-mères née il y a 11 ans en France, les présente ainsi : « Nous sommes des femmes, parfois mères, qui élevons, voire aimons, des enfants qui ne sont pas les nôtres. »

Élever des enfants, cela suppose un certain rapport d’autorité, un droit d’intervenir. À condition bien sûr qu’une relation de confiance se soit établie avec le temps entre la belle-maman et l’enfant, qu’elle soit attentive à lui et s’investisse dans ses activités. Petit à petit, elle adoptera la figure d’un parent. D’un coparent. « Aujourd’hui, la famille, ce n’est plus seulement un père et une mère, rappelle le psychiatre Serge Hefez. C’est un certain nombre d’adultes qui, au même moment, exercent une responsabilité et une autorité envers des enfants. »

Il y a six ans, Rose est entrée dans la vie de Mariève. Elle avait trois ans. « Dès le départ, Patrick m’a demandé d’agir avec elle comme si c’était mon enfant », dit la jeune femme de 36 ans. Aujourd’hui, elle considère Rose comme sa fille. Elle la conduit à l’école, la prend avec elle au magasin, la borde au coucher et fait de la discipline au besoin. Pour la gamine, Mariève est sa « maman chez papa ». À l’arrivée de Félix, son petit frère, Rose a craint un peu pour sa place. Mariève a tôt fait de la rassurer. « Tu es la grande sœur et tu resteras toujours notre grande fille… » Bien sûr, l’amour qu’elle éprouve pour l’une et pour l’autre diffère. « Je le sens dans mon cœur, mais pas dans mes actions. » Les jours de houle, elle se souvient de son choix. « Dans la vie, rien n’est jamais parfait. Mais je laisse le positif prendre le dessus. » Comme lorsque Rose la serre dans ses bras et lui dit : « Je t’aime comme si t’étais ma mère… »

6. Surmonter les défis tu pourras!

Il ne suffit pas d’un simple coup de baguette pour que la vie de la belle-mère se transforme en conte de fées. Toute la maisonnée doit y mettre du sien!

Voici les conditions gagnantes pour devenir une belle-maman épanouie.

D’abord, l’amour! Sans amour, pas de belle-mère. Et encore moins de famille recomposée… Préserver des moments d’intimité sans les enfants. « Oui, le bonheur et le bien-être des enfants sont importants, insiste la psychologue JulieGosselin. Mais si le couple ne survit pas, eux aussi seront perdants au bout du compte. »

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Prendre son temps avant de tous emménager sous le même toit. Laisser d’abord le couple développer sa maturité. Et des liens directs se créer entre la belle-mère et l’enfant – ce n’est pas instantané!

Négocier. Comme il n’existe pas de code pour la belle-mère, c’est à elle de l’inventer de concert avec son conjoint. Mettre cartes sur table dès le départ en établissant clairement les attentes de chacun, le territoire, les règles, le partage des tâches.

Expliquer à la mère le fonctionnement de la nouvelle famille. « Voici comment cela va se passer quand les enfants seront sous notre toit. » Gérer les divergences avec les enfants : chez papa, c’est comme ci, chez maman, c’est comme ça.

La règle de base : le civisme. Les enfants ne sont pas tenus d’aimer belle-maman. En revanche, ils lui doivent le respect.

Faire preuve de résilience. Développer la capacité à surmonter les obstacles et à maintenir le cap. « Plus de la moitié des familles recomposées ne survivent pas au-delà de cinq ans », indique Julie Gosselin. La communication, l’adaptation et la résolution de conflits sont la clé de la réussite… et de la lune de miel, qui survient généralement après quatre ans en famille recomposée.

Le soutien du conjoint. Sans lui, point de salut. Faire front commun devant les enfants. C’est vous deux, les chefs de meute!

La blonde de papa, le film
Dépoussiérer l’image de la marâtre. Sortir des clichés. Tendre un miroir actuel à celles qui ont rencontré un prince charmant déjà papa. Il était temps ! « C’est un sujet qui touche plein de monde, mais dont personne ne parle », dit la réalisatrice Mireille Paris, qui pose un regard neuf sur cette réalité occultée. Elle-même belle-mère depuis 16 ans et nouvellement maman, elle a longtemps évité de se nommer comme telle et de s’interroger sur son rôle – « Même si j’ai toujours eu mes deux belles-filles très à cœur ! » Devant l’absence de références, elle a eu envie d’entendre d’autres femmes qui, comme elle, réinventent au quotidien le conte de la belle-mère. Avec humour et sensibilité, cinq blondes de papa (dont moi-même !) livrent à la caméra leurs doutes, leurs peines, leurs solutions et leurs joies. Un constat émane du film : oui, l’amour existe entre elles et leurs beaux-enfants! « Cet amour est difficile à avouer, presque subversif  », remarque Mireille, qui souhaite que son documentaire fasse jaser dans les chaumières.

La blonde de papa, le 4 octobre à 20 h, à Canal Vie (rediffusion les 6, 7, 8 et 11 octobre).

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