Société

Ce que nous devons savoir sur les communautés noires

Pour les communautés noires du Québec, l’année 2020 aura été marquante. La mort violente de George Floyd, aux États-Unis, a fait déferler sur la planète entière une vague d’indignation et de sympathie envers les Noirs comme on en a rarement vu.

Au printemps dernier, le meurtre de George Floyd par un policier américain a créé une onde de choc partout dans le monde. Au Québec et dans le reste du pays, des voix se sont élevées pour dire « moi aussi », « nous aussi », « ici aussi » : la brutalité policière et le racisme systémique font partie de notre quotidien. Et des milliers de personnes, de Montréal à Rimouski, en passant par Trois-Rivières et Québec, ont marché dans les rues pour affirmer leur solidarité.

Afin de mieux saisir et comprendre les enjeux auxquels font face les communautés noires au pays, Châtelaine s’est entretenu avec trois femmes noires engagées socialement : Marlihan Lopez, coordonnatrice à l’Institut Simone de Beauvoir, affilié à l’Université Concordia et consacré à l’étude de la condition féminine et du rapport entre les sexes, Stéphanie Germain, intervenante jeunesse et animatrice culturelle, et Ariane Métellus, accompagnante à la naissance et consultante en santé sexuelle et reproductive des femmes noires. Cinq questions, et des réponses pour y voir plus clair.

Des institutions comme la GRC commencent à reconnaître l’existence du racisme systémique. Pourquoi a-t-on tant de mal à accepter l’idée qu’il y en ait ici ?

Marlihan Lopez « Au Canada, comme partout, on se heurte à des résistances quand on parle de remises en question. Il est beaucoup plus facile de voir le racisme comme étant le problème de quelques pommes pourries que de considérer la façon dont les rapports de pouvoir inégalitaires ont forgé le pays et d’avoir la volonté politique de les transformer. Les francophones, qui sont minoritaires dans bien des espaces, peuvent avoir de la difficulté à reconnaître la position dominante qu’ils occupent désormais au sein de bien des institutions. »

Ariane Métellus « On critique souvent la police, mais ce n’est pas la seule institution problématique. Plus j’en apprends sur les violences obstétricales envers les Noires et sur le racisme présent dans le système de santé, plus je vois que les disparités font partie de nos réalités là aussi. Quand les femmes blanches tentent de dénoncer les mauvais traitements qu’elles subissent au moment de leur grossesse ou de leur accouchement, les médecins se braquent. Dans ces circonstances, peut-on vraiment prêter attention à ce que les femmes noires, doublement minorisées, ont à dire ? »

Stéphanie Germain « Les personnes en position d’autorité continuent de nier l’existence du racisme systémique. Cela n’encourage donc pas le reste de la population à nous écouter. Quand le premier ministre du Québec lui-même refuse de nommer le problème, c’est toute notre capacité à nous exprimer et à être entendues qui en est affectée. »

Quels liens peut-on faire entre les réalités des communautés autochtones et celles des communautés noires au Canada ?

Ariane Métellus « On oublie souvent qu’en Nouvelle-France, des Noirs et des autochtones étaient mis en esclavage. Nos histoires s’entrecoupent donc depuis plusieurs siècles. Au pays, la stérilisation forcée a longtemps été pratiquée sur des femmes autochtones, mais aussi sur des Noires et sur des personnes handicapées. J’accompagne présentement une femme noire qui a porté plainte contre un médecin pour stérilisation sans consentement, ici même au Québec… »

Stéphanie Germain « Nos deux peuples ont été marginalisés depuis la colonisation des Amériques. Nos réalités ne sont pas exactement les mêmes, mais plusieurs de nos expériences ont été similaires. On a tenté de nous déshumaniser, d’effacer nos cultures, de nous déposséder de nos terres et de nos croyances. On a même voulu nous javelliser, c’est-à-dire nous imposer une identité et des références uniquement européennes. »

Marlihan Lopez « Il est important de créer des espaces de guérison dans nos communautés, afin de briser ce cycle de transmission de la douleur. Il faut également qu’il y ait réparation au plan gouvernemental. »

Est-ce que certains médias contribuent à encourager le racisme au Québec ?

Stéphanie Germain « Lorsqu’on parle de nous, c’est souvent à travers des faits divers. La couverture est très négative : on nous associe à la criminalité. On oublie de s’intéresser à nous dans le quotidien, à l’extérieur de ces moments de drame. C’est comme si on ne faisait pas vraiment partie de la société. Il y a également un manque criant de diversité dans les médias. Il est important que des personnes racisées occupent aussi les fonctions d’éditeurs ou de producteurs parce que ça influe sur le choix et l’angle de traitement de la nouvelle. »

Marlihan Lopez « L’un des problèmes, c’est qu’il n’y a pas de mises en contexte des réalités négatives. Si on ne comprend pas que le racisme systémique appauvrit – par la discrimination à l’emploi, par exemple –, certaines représentations de cette pauvreté peuvent devenir très stigmatisantes pour les communautés noires, et même encourager les préjugés. »

Ariane Métellus « À l’inverse, quand une personne noire porte plainte pour un incident lié au racisme, les médias francophones sont particulièrement “frileux” dans la manière de rapporter la nouvelle. On remet en doute la parole de la victime bien au-delà du simple souci d’objectivité. Ou encore, on coiffe le texte d’un titre sensationnaliste. » Certaines personnes disent : « Je ne vois pas les couleurs entre les gens. Pour moi, nous sommes tous égaux. »

Est-ce une bonne façon d’aborder la question ?

Stéphanie Germain « Bien sûr qu’on les voit, les couleurs ! Prétendre le contraire est tout simplement faux. Nous sommes tous différents, et cette différence enrichit la société. »

Ariane Métellus « Le danger dans cette affirmation, c’est de ne pas reconnaître le racisme systémique, qui existe bel et bien. Par exemple, on m’a souvent dit que tout le monde recevait le même traitement dans le milieu hospitalier. Mais il faut vraiment ne pas connaître l’histoire de la médecine ni l’impact des inégalités sociales sur la santé pour affirmer une telle chose. »

Marlihan Lopez « Il y a également le contexte dans lequel cette phrase émerge. Souvent, c’est un mécanisme de défense qui s’enclenche quand une réalité difficile – et à laquelle on préférerait ne pas faire face – est nommée. Cette phrase annonce, la plupart du temps, un refus de prendre position contre les iniquités. On a au contraire besoin que chacun s’engage à lutter contre toutes les formes de discrimination, même celles qui ne nous concernent pas. »

Quelle serait la plus grande bataille à mener pour les femmes noires au Québec ?

Ariane Métellus « Avec la mort de George Floyd, nous avons constaté à quel point nos vies peuvent se terminer dans la violence. Il faudrait aussi voir ce qui peut arriver aux femmes noires lorsqu’elles mettent au monde de petits George Floyd. Je suis enceinte et j’ai ressenti douloureusement, jusque dans mes tripes, les nouvelles des violences racistes aux États-Unis. »

Marlihan Lopez « Je fais partie d’un groupe ayant tenté de mettre sur pied un centre d’aide pour les victimes d’agressions à caractère sexuel, répondant aux besoins des femmes noires en particulier. Le projet n’a toujours pas été concrétisé. Nous faisons face à beaucoup de résistance dans le milieu féministe, qui n’est pas très ouvert à discuter des types d’interventions préconisés au sein des centres d’aide existants et qui peuvent ne pas convenir à toutes les femmes, dans toute la complexité de leurs expériences. »

Stéphanie Germain « Il faudrait d’abord qu’on commence par nous considérer comme partie prenante de la société, et qu’on nous respecte comme telle. Et qu’on cesse de nous reléguer au dernier rang, tant dans la lutte contre le racisme que sur le plan du combat féministe. Moi, ce sont les images des travailleuses essentielles noires qui ont circulé dans les derniers mois qui m’ont frappée. Nous nous occupons de la société entière, mais qui s’occupe de nous ? Qui nous protège ? »

Stéphanie Germain (Photo: Rose Napoléon); Marlihan Lopez (Photo: Naska Demini); Ariane Métellus (Photo: Danielle Cohen).

L’anthropologue Emilie Nicolas est conférencière et consultante sur les enjeux de politiques publiques, de racisme et de genre, notamment, en plus de tenir une chronique dansLe Devoir. Elle collabore à Châtelaine pour la première fois.

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