Mars : 4 romancières

Quatre femmes de conviction qui n’ont jamais eu froid aux yeux.

 

»BLe titre : Tous les hommes sont mortels

L’auteure : Simone de Beauvoir

L’histoire : C’est le roman d’une désillusion. En 1311, Raymond Fosca devient prince de Carmona, modeste cité d’Italie. Mais si le prince a de grandes ambitions pour sa petite principauté, il comprend vite que ses ambitions sont démesurées pour le commun des mortels. Du coup, le jour où l’occasion lui est offerte de boire un élixir d’immortalité et d’échapper à la mort, Fosca n’hésite pas : il s’offre un grand voyage dans le temps. Mais à quoi bon? Quel est le destin d’un homme éternel au milieu de mortels?

L’univers : « À travers cette rêverie sur une immortalité hors d’atteinte, ce qui est également mis en cause, c’est le mythe de l’Humanité », écrit Simone de Beauvoir dans son prologue.

La voix : Grande féministe et intellectuelle, Simone de Beauvoir a la plume philosophique, mais elle sait aussi adapter son style aux différentes époques que traversent ses personnages.

L’extrait du prologue : « Le rideau se releva; Régine s’inclina et sourit; sous les lumières du grand lustre, des taches roses papillotaient au-dessus des robes multicolores et des vestons sombres; dans chaque face, il y avait des yeux, Régine s’inclinait et souriait; le grondement des cataractes, le roulement des avalanches remplissaient le vieux théâtre; une force impétueuse l’arrachait à la terre, la précipitait vers le ciel. Elle s’inclina de nouveau. Le rideau descendit et elle sentit la main de Florence dans sa main; elle la lâcha vivement et marcha vers la sortie.

Cinq rappels, c’est bien, dit le régisseur.

C’est bien pour une salle de province.

continuer la lecture
Publicité

Elle descendit les marches qui menaient au foyer. Ils l’attendaient avec des fleurs; d’un seul coup, elle retomba sur la terre. Quand ils étaient assis dans l’ombre, invisibles, anonymes, on ne savait pas qui ils étaient; on pouvait se croire devant une assemblée de dieux; mais dès qu’on les voyait un à un, on se trouvait en face de pauvres hommes sans importance. Ils disaient les mots qu’ils devraient dire : ʺC’est génial!ʺ, ʺC’est bouleversant!ʺ, et leurs yeux brillaient d’enthousiasme : une petite flamme qui s’allumait juste à propos et qu’on éteignait avec économie dès qu’il n’y en avait plus besoin. Ils entouraient aussi Florence; ils lui avaient apporté des fleurs, et pour lui parler, ils allumaient la flamme au fond de leurs yeux. ʺComme si on pouvait nous aimer toutes deux ensembleʺ, pensa Régine avec colère, la brune avec la blonde, chacune enfermée dans sa différence! Florence souriait. Rien ne lui défendait de croire qu’elle avait autant de talent que Régine et qu’elle était aussi belle. »

La raison de le lire : Pour l’intelligence des propos. Pour le voyage dans le temps. Parce que l’histoire de Fosca démontre que l’immortalité est un mythe qui équivaut à une damnation pure et simple.

En un mot : Existentiel.

Éditeur : Folio – 520 pages.

 

CHF04_OD146lowLe titre : Devi, la reine des bandits

L’auteure : Irène Frain

L’histoire : C’est l’histoire d’un personnage mythique qui terrorisa l’Inde de 1981 à 1983 : Phoolan Devi. Mariée de force à 11 ans, violée, battue et réduite à la condition d’esclave domestique par un mari de 20 ans son aîné, elle s’enfuit pour rejoindre une bande de hors-la-loi. Issue d’une caste inférieure, celle que l’on surnommera « la rebelle au turban rouge » retrouve sa dignité par les armes, en volant aux riches pour donner aux pauvres. Quand son amant meurt aux mains d’une bande rivale, qui la kidnappe et l’agresse à répétition, sa vengeance est terrible. Selon la police indienne, elle serait responsable du massacre de 22 propriétaires terriens de haute caste, qui l’avaient violentée l’année précédente. Jamais reconnue coupable, elle se rendra aux autorités deux ans plus tard et passera les 11 années suivantes en prison. Libérée en 1994 (en partie à cause de l’écho international de ce livre, paru en 1992), Devi est morte assassinée en 2001, après s’être lancée en politique pour défendre « les femmes et les opprimés ».

L’univers : C’est le récit d’une vengeance. L’histoire d’un mythe. Un symbole pour ceux et celles qui se battent pour leur dignité.

La voix : « On n’est sûr de rien dans cette histoire », prévient Irène Frain, qui avait pourtant rencontré son héroïne en prison, en avril 1990. De rien? Peut-être, mais quelle histoire rocambolesque!

L’extrait : « On n’est sûr de rien dans cette histoire. Il n’y a que deux points sur lesquels on s’accorde : c’est arrivé sur le coup de midi, et la fille est venue par le chemin du fleuve. Presque tous les habitants du village étaient présents, même les deux instituteurs qui travaillaient d’habitude dans le bourg voisin, à six kilomètres, là où se trouvait aussi le poste de police. Ils étaient comme tout le monde, ils ne voulaient pas manquer la procession de mariage qui allait traverser la place, ils avaient demandé un congé. Donc, à peu près tout le monde était là, en dehors d’une poignée d’impatients partis à la rencontre du cortège; et en attendant que la procession arrive, chacun vaquait à ses occupations, ce qui aurait pu faire croire à un jour ordinaire.

Le village aussi était comme tous les autres, impossible à distinguer des centaines de hameaux éparpillés le long du fleuve, avec les mêmes maisons à murs de terre et le toit de chaume; et les mêmes paons jacassaient à la croisée des rues, les mêmes chacals rôdaient à la lisière des champs. Le printemps commençait le fil de ses journées légères, seul moment de l’année où la lumière soit vierge de poussière, des heures où plus rien ne pèse, plus rien n’a d’épaisseur. Derrière les toits du village, au-delà des champs de blé et de fleurs de moutarde, les flancs déchiquetés des ravines pouvaient passer enfin pour une éphémère fantaisie prête à s’abimer dans les eaux du fleuve, là où vont se perdre, depuis que le monde est monde, les chimères des vivants et les cendres des morts. »

La raison de le lire : Parce que c’est un grand roman d’aventures et un voyage au cœur de l’Inde. Et parce que le courage de cette femme bandit face à l’adversité est exemplaire. Surtout lorsqu’on sait qu’elle s’est lancée en politique pour défendre les plus démunis à sa sortie de prison.

En un mot : Picaresque.

Éditeur : Livre de poche – 632 pages.

 

 

CHF04_OD145lowLe titre : Captive

L’auteure : Margaret Atwood

L’histoire : « 1859. Grace Marks, condamnée à perpétuité, s’étiole dans un pénitencier canadien. À l’âge de seize ans, Grace a été accusée de deux horribles meurtres. Personne n’a jamais su si elle était coupable, innocente ou folle. Lors de son procès, après avoir donné trois versions des faits, Grace s’est murée dans le silence : amnésie ou dissimulation? Le docteur Simon Jordan, jeune et prometteur spécialiste de la maladie mentale, veut découvrir la vérité. Il obtient l’autorisation de rencontrer la prisonnière. En écoutant son récit, Jordan trouve que Grace n’a l’air ni démente ni criminelle… »

L’univers : L’aspect documentaire est aussi important que l’intrigue. Margaret Atwood décrit la vie au Canada au XIXe siècle et le rapport que l’on entretenait avec la santé mentale à l’époque.

La voix : L’atmosphère du roman est parfois étrange et la voix bascule souvent dans l’onirisme.

L’extrait : « Entre les gravillons poussent des pivoines. Elles surgissent à travers le tapis de cailloux gris, tandis que leurs boutons, pareils à des yeux d’escargot, sondent l’air, se gonflent, puis s’ouvrent en d’énormes fleurs rouge sombre, brillantes et lustrées comme du satin. Ensuite, elles se défont brutalement et tombent par terre.

Durant cet instant unique où elles vont se défaire, elles ressemblent aux pivoines du jardin de devant M. Kinnear, le premier jour, sauf que celles-là étaient blanches. Nancy était en train de les cueillir. Elle portait une robe claire semée de boutons de rose roses avec une jupe à triples volants et une capote de paille qui lui cachait la figure. Elle tenait un panier à fond plat où elle mettait les fleurs; elle se penchait en inclinant le buste, comme une dame, en restant bien raide. Quand elle nous entendit et qu’elle se tourna pour voir ce qu’il se passait, elle porta la main à sa gorge comme si elle était surprise.

Moi, je baisse la tête quand je marche, je marche au pas avec les autres, les yeux rivés au sol, et, deux par deux, en silence, on fait le tour de la cour, à l’intérieur du rectangle que délimitent les hauts murs de pierre. J’ai les mains jointes devant moi; elles sont crevassées et leurs jointures sont toutes rouges. Je ne me rappelle pas les avoir jamais vues autrement. Le bout de mes souliers pointe en mesure sur l’ourlet de ma jupe, bleu et blanc, bleu et blanc, ils écrasent le chemin. Ces souliers me vont mieux que tous ceux que j’ai jamais eus avant. Nous sommes en 1851. J’aurai vingt-quatre ans à mon prochain anniversaire. Je suis enfermée ici depuis l’âge de seize ans. »

La raison de le lire : Parce que c’est une fiction romanesque passionnante construite autour d’un personnage mystérieux. Parce que c’est du Margaret Atwood à son meilleur.

En trois mots : Coupable ou pas?

Éditeur : Pocket – 626 pages.

 

 

 

CHF04_OD148lowLe titre : Vénus Erotica

L’auteure : Anaïs Nin

L’histoire : Anaïs Nin avait 72 ans quand elle a accepté la publication de ces textes, écrits 35 ans auparavant. Voici ce que l’auteure a écrit à propos de ces nouvelles : « En les relisant, bien des années plus tard, je m’aperçois que ma propre voix n’a pas été complètement étouffée. Dans de nombreux passages, de façon intuitive, j’ai utilisé le langage d’une femme, décrivant les rapports sexuels comme les vit une femme. J’ai finalement décidé de publier ces textes érotiques, parce qu’ils représentent les premiers efforts d’une femme pour parler d’un domaine qui avait été jusqu’alors réservé aux hommes. »

L’univers : Atmosphérique : on croise vraiment toutes sortes de personnages dans les nouvelles de Vénus Erotica : des tordus, des gais, des frigides, des timides, des brutaux, des voyeurs, des nymphomanes, et cetera.

La voix : Audacieuse sans tomber dans la vulgarité. Excitante. Un peu surannée.

L’extrait de la nouvelle intitulée Elena 

« …

Au bout d’un moment, elle proposa :

ʺPuis-je te conduire quelque part?ʺ

Elles partirent ensemble et s’installèrent à l’arrière de la limousine noire de Leila. Leila se pencha sur Elena et couvrit sa bouche de ses lèvres charnues en un interminable baiser qui fit presque perdre conscience à Elena. Leurs chapeaux étaient tombés lorsqu’elles avaient renversé leur tête en arrière sur le dossier. Leila se jeta sur Elena. Celle-ci fit glisser ses lèvres le long de la gorge de Leila, jusque dans le décolleté de sa robe noire. Elle n’avait qu’à repousser un peu la soie pour sentir la naissance des seins.

ʺVas-tu, une fois encore, m’éviter?ʺ, demanda Leila.

Elena pressa sur les hanches de Leila, serrées dans la soie de sa robe, et sentit, en les caressant, la rondeur de leurs formes, et la fermeté des cuisses. L’excitante douceur de la peau se confondait avec la soie de la robe. Elle sentit sous ses doigts la petite bosse d’une jarretelle. Elle avait envie d’écarter les genoux de Leila, tout de suite. La voiture changea de direction.

ʺC’est un enlèvementʺ, dit Leila en riant très fort. Sans chapeau, cheveux au vent, elles entrèrent dans l’appartement sombre, où l’on avait fermé les volets contre la chaleur de l’été. Leila conduisit Elena par la main jusqu’à sa chambre, et elles tombèrent toutes les deux sur le lit douillet. Encore de la soie, soie sous les doigts, soie entre les cuisses, épaules soyeuses, cou, cheveux soyeux. Lèvres de soie tremblant sous les doigts. Même sensation que l’autre soir, à la fumerie d’opium; les caresses s’éternisaient pour retenir précieusement le plaisir. » 

continuer la lecture
Publicité

La raison de le lire : Parce que Anaïs Nin est un personnage emblématique du féminisme et que sa littérature érotique peut vous faire galoper l’imaginaire.

En un mot : Atmosphérique.

Éditeur : Livre de poche – 316 pages.

 

Impossible d'ajouter des commentaires.