Société

Druides des temps modernes

On compte des centaines de druides en Bretagne ; près d’un million dans le monde. S’agit-il de prêtres ? de sages ésotériques ? de nostalgiques originaux ?

Dans la vie civile, Pierre-Marie Kerloch, un homme jovial de 56 ans rasé de près (non, il n’arbore pas la longue barbe blanche !), est fonctionnaire et syndicaliste, mais aussi écrivain et auteur-compositeur-interprète en langue bretonne. En mars 2008, il a été élu à la tête de la Gorsedd, premier groupe néodruidique français, né en 1900. « Tous les humains ont besoin de croire à quelque chose. Pas forcément à un dieu, mais à des principes sacrés, qui aident à vivre et créent le respect entre les hommes », explique le Grand Druide de Bretagne.

Mais pourquoi devenir druide aujourd’hui ? S’agit-il d’une secte ? d’écologistes originaux ? En fait, on a plutôt affaire à un mouvement spirituel et philosophique. Pas de dogme, de révélation ou de livre sacré. Le druide veut avant tout comprendre l’univers, décrypter toutes les formes de vie (animale, végétale, minérale), qui, à ses yeux, sont solidaires. Il recherche l’harmonie et la plénitude. Son temple est la nature, la forêt. Au-delà des différences entre les regroupements de druides (par exemple, certains veulent à tout prix rester fidèles à la réalité de leurs ancêtres celtiques, d’autres pas), on retient que tous défendent les droits de l’homme, prônent l’égalité homme-femme et veulent protéger la nature.

Les cérémonies druidiques ont lieu dans des clairières. Les druides, vêtus de leur robe blanche, forment un cercle, habituellement autour d’un feu, puis ils récitent des prières, des vœux, des remerciements… Le cercle formé a une valeur symbolique forte : c’est le cycle du temps, l’éternité. Les quatre éléments (air, terre, feu et eau) sont très importants pour eux.

Les saisons sont toujours marquées par une cérémonie. Le 1er mai, par exemple, ce sera la fête du printemps, soulignée en l’honneur de Belenos, dieu gaulois du soleil.

Le druide Den Ar C’Hoat (« homme des bois » en breton) a été initié il y a 15 ans. Ancien militaire, il s’est intéressé aux pratiques druidiques à 40 ans, après s’être découvert des dons de magnétiseur. Cette nouvelle sensibilité aux énergies des hommes et des plantes l’a poussé à chercher une spiritualité qui s’en rapprochait : « Un druide est là pour faire du bien autour de lui, pour que l’univers retrouve sa sérénité. » Depuis il ne se lasse pas de soigner et d’apprendre. Comme tous les druides d’ailleurs, pour qui l’apprentissage ne cesse jamais.

À 91 ans, le druide Goff Ar Stérédennou (« forgeron des étoiles ») avoue qu’il est loin de tout connaître. Sa bibliothèque est remplie de livres de toutes sortes : philosophie, religion, astrologie, magie, botanique, etc. Un druide, par définition, doit s’intéresser à tout. Malheureusement, comme les cérémonies ont lieu dans des endroits difficiles d’accès, il a dû ranger sa saie (robe blanche) et son bâton… Son épouse est également druide. Une des rares femmes dans cet univers. Pourquoi ? Certains invoquent l’influence du catholicisme, plutôt machiste. Ou encore le fait que des groupes druidiques sont issus des associations franc-maçonnes, longtemps réservées aux hommes.

Les druides ont un passé prestigieux. Chez les Celtes (Gaulois), ils représentaient l’élite intellectuelle et jouissaient d’une grande autorité. Ils élisaient l’un des leurs chef suprême.

Goscinny, le père d’Astérix, n’avait pas tort en donnant autant d’importance au personnage de Panoramix. En l’an 50 av. J.-C., César décrit les druides comme des hommes de pouvoir aux multiples fonctions : « Dans toute la Gaule, deux classes d’hommes comptent et sont honorées (…) l’une est celle des druides. [Ils] règlent toutes les choses de la religion. Ils discutent aussi des astres, de la nature des choses et du pouvoir des dieux. » Les druides conseillaient les rois, présidaient les cérémonies religieuses, arbitraient les différends entre les tribus et les chefs. Les jeunes se rendaient auprès d’eux et y étudiaient pendant 20 ans. Et cela, sans lire, ni écrire. L’enseignement était uniquement oral. Ce fut sa plus grande faiblesse. Rien, ou presque, n’en est resté.

Quand les Romains ont envahi la Gaule (entre 58 et 51 av. J.-C.), les druides ont été les premiers à se voir retirer leurs fonctions. Seuls les bardes (on se souvient d’Assurancetourix) continuèrent à assurer un rôle de transmission des traditions.

Le druidisme est réapparu au XVIIIe siècle, en Irlande, en Grande-Bretagne, puis en Bretagne. Les premiers « néodruides » furent écrivains, poètes, passionnés de textes traditionnels. Alors que débutait le règne de la raison et de l’industrie, les sceptiques dépoussiéraient les poèmes épiques. C’est aussi l’époque des fiertés nationales. On cherche ses origines, on glorifie ses ancêtres. En Bretagne, le mouvement druidique est né en réaction à la création de la république, qui apportait la démocratie et l’unité, mais qui, aussi, aplanissait les différences régionales. Les Bretons ont voulu revendiquer leur caractère distinct… « Pour marquer sa légitimité, le mouvement breton avait besoin de cette référence au celtisme et, très vite, au druidisme », résume Philippe Le Stum, spécialiste du néodruidisme breton.

Spirituel, certes, le druidisme est donc aussi un élan vital. Il fait partie de ces mouvements, souvent étouffés, qui surgissent de l’instinct des peuples autochtones lorsqu’ils sont acculés au pied de l’oubli…