Égalité des sexes: 11 brefs essais pour y arriver

De quoi aurait l’air un monde où l’égalité des sexes serait atteinte? L’imaginer, c’est entrevoir tout le chemin qu’il reste à parcourir pour y arriver. Décourageant? Peut-être. Des autrices et auteurs apportent leurs pistes de solution dans le livre 11 brefs essais pour l’égalité des sexes.

 
Photo: iStock.com / Bulat Silvia

Certaines époques de l’histoire de l’humanité peuvent sembler barbares, primitives à nos yeux. Jadis, des médecins soignaient leurs patients en les saignant, des femmes soupçonnées de sorcellerie étaient brûlées au bûcher. Mais quel regard porteront sur nous nos descendants? Quels aspects de notre société les feront sourciller? C’est la question que soulève la chroniqueuse Marilyse Hamelin dans l’essai de science-fiction qu’elle signe et qui ouvre le collectif 11 brefs essais pour l’égalité des sexes.

En 2319, Angélique, une adolescente de la banlieue de Montréal, vient d’apprendre comment l’inégalité entre les sexes influençait le sort des femmes trois siècles plus tôt. Et elle est sous le choc. Les stéréotypes, la contraception, la parentalité, l’inégalité salariale… Tout y passe, même le monde du travail.

«Imagine, il a fallu des années de mesures incitatives pour encourager l’embauche de femmes dans [la construction]! Ben oui, les gens étaient persuadés que ça prenait un pénis pour actionner une grue», se moque-t-elle. La façon dont Angélique tourne en dérision les préjugés qui ont cours dans notre société – les femmes ne sont pas bonnes en science, elles sont naturellement de meilleurs parents, les hommes sont faits pour diriger – fait ressortir tout le ridicule de ces croyances.

Prendre sa place

À quoi reconnaît-on une société plus égalitaire? À la place qu’y occupent les femmes, et plus spécifiquement à leur représentation dans des positions de pouvoir, selon la recherchiste Noémie Désilets-Courteau, qui dirige ce collectif. D’abord, leur présence en politique leur permet d’influencer les décisions ayant un impact important dans la vie de leurs congénères, d’après les études citées dans son texte, L’égalité est un chemin qui passe par le pouvoir. Ainsi, les élues ont davantage tendance à s’investir dans des domaines comme l’éducation, l’enfance ou les soins de santé. En Islande, pays cité par l’autrice, l’élection d’une femme première ministre en 1980 a entraîné la mise en place de congés parentaux, la création de services de garde et l’adoption de lois pour l’égalité salariale, toutes des questions qui n’avaient jamais auparavant été prioritaires.

À plus long terme, la présence de femmes en politique a aussi un effet d’entraînement considérable. Voir des femmes en position d’autorité aide les jeunes filles à se projeter dans des rôles semblables. Et il devient beaucoup plus facile pour tous de concevoir qu’une femme puisse avoir les qualités nécessaires pour diriger.

Cette influence sur l’imaginaire collectif se ferait également sentir dans le monde du travail, comme l’illustre l’auteur Simon Painchaud-Chartrand, dans son texte Invisible/Invincible. Il raconte en parallèle le parcours professionnel d’un homme et d’une femme, et fait ressortir tout ce qui différencie la façon dont les unes et les autres sont perçus sur le marché du travail. Parmi ces différents aspects, un détail frappe. Le jour de leur entrevue d’embauche, les deux personnages principaux aperçoivent, suspendus au mur, les portraits des anciens dirigeants de l’entreprise. Tous des hommes. Lui n’en est que plus confiant alors qu’elle, même des années plus tard, se sent seule et se doute qu’un poste de vice-présidente lui échappera. Image frappante du fameux plafond de verre, toujours bien présent, comme le démontrent les études qui ont inspiré le récit. Au pays, les femmes représentent 25% des vice-présidents et seulement 15% des PDG des grandes entreprises.

Toutes ensemble

Le privé est politique. Cette phrase qui a marqué le mouvement de libération des femmes dans les années 1960 est encore vibrante d’actualité, comme l’a démontré récemment la popularité de la notion de charge mentale. Pour la journaliste Raphaëlle Corbeil, le web a permis aux femmes de réaliser que leur expérience personnelle est plus universelle qu’elles ne le croient. «Ce sont les réseaux sociaux qui ont plus que jamais permis de lever le voile sur les inégalités vécues dans l’intimité», écrit-elle. Le même phénomène a pu être observé avec les mots-clics comme #MeToo et #MoiAussi, qui ont encouragé les victimes à partager leur histoire et fait prendre conscience de l’étendue des agressions sexuelles. Selon l’autrice, ces différents mouvements ont mis en lumière une condition commune à toutes les femmes, peu importe leur origine ou leur situation économique. Ils ont posé les bases d’une solidarité féminine.

Que faudra-t-il donc pour que les relations hommes-femmes soient plus égalitaires? Dans son texte Amour, intimité, conjugalité, la sociologue Chiara Piazzesi explique que les codes de séduction et le couple ne se transformeront en profondeur qu’une fois que la société aura elle-même évolué. Aussi longtemps que les femmes seront moins bien payées, qu’elles accompliront davantage de tâches domestiques, les relations homme-femme ne pourront prétendre à l’égalité, que ce soit dans le couple ou en société. Ces changements ne seraient toutefois pas suffisants en eux-mêmes, puisque notre vision de l’amour et du couple est remplie de stéréotypes qui placent l’homme dans une position d’autorité et la femme dans un rôle passif. Il est séducteur/elle est désirée, il est infidèle/elle pardonne et aime inconditionnellement, il aspire au pouvoir/elle rêve d’une famille.

Ces enjeux intimes sont parfois qualifiés d’insignifiants, comparativement aux batailles plus concrètes du féminisme que sont la parité en politique ou l’égalité salariale. Mais aux yeux de la chroniqueuse Manal Drissi, c’est en fait là que se trouve l’essence du combat. Dans une lettre à son fils, la chroniqueuse dresse une liste de tous les progrès qu’il connaîtra. Il aura eu un père impliqué et une mère carriériste, il verra autant de femmes que d’hommes au sommet, que ce soit en politique ou dans le milieu culturel, il aura pu porter du vernis sans se faire insulter. «Mais ce n’est pas ça l’égalité», lui dit-elle.

«L’égalité comme le diable est dans les détails dans un silence dans une virgule vois-tu on ne remarque les virgules que quand elles sont absentes.» Dans son texte entier, l’autrice a retiré toutes les virgules, faisant de celles-ci une métaphore de tous les petits gestes qu’accomplissent les femmes chaque jour sans qu’on ne les remarque. Les attentions, les sourires, les efforts pour que tous soient confortables et se sentent à l’aise, elle est là, la charge des femmes. «Souviens-toi que l’égalité n’a rien de grandiose que son plus grand obstacle est le fardeau quotidien et incalculable du tout petit et du tout doucement et que l’essence de qui nous sommes repose sur le travail invisible de toutes les virgules du monde.»

11 brefs essais pour l’égalité des sexes, sous la direction de Noémie Désilets-Courteau, Éditions Somme toute, 17,95$

Photo: Éditions Somme Toute

 

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