Entrevues

Anne Dorval au top

La Mommy du cinquième film de Xavier Dolan a fait sensation à Cannes. Le 19 septembre, le Québec découvrira enfin pourquoi.

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Anne Dorval est à son sommet dans la peau de Die.

Anne-dorval-mommy5Il m’est arrivé tellement d’affaires, c’est ri-di-cule. » Anne Dorval me raconte « son » Festival de Cannes. L’actrice, formidable on le sait, est aussi une narratrice-née. La voilà qui se lève et « devient » Sharon Stone (« 56 ans, peau d’enfer, body d’enfer, sourire d’enfer, bref, l’enfer ») surgissant à la fin d’un party les bras en l’air et claironnant au designer Karl Lagerfeld « How aaaare you, my friend ? » Puis elle s’imite elle-même se tortillant dans sa robe sirène Chanel haute couture pour monter sans trébucher « devant le monde entier » les marches rouges du Palais des festivals. « Elle était serrée aux jambes, j’avais les genoux collés et j’avais peur de la déchirer. À un moment donné, j’ai pogné la twist. Heureusement, Xavier, toujours galant, m’a aidée. »

La scène, touchante, est sur YouTube. On y voit aussi les covedettes du film, Suzanne Clément, resplendissante, et Antoine Olivier Pilon, stoïque malgré ses 16 ans ; la horde de photographes qui les mitraillent ; le miroitement des boucles d’oreilles à un demi-million de dollars prêtées à l’actrice par un joaillier. Ce qu’on ne voit pas : la rumeur qui courait alors à perdre haleine sur la Croisette, propulsée par une critique internationale dithyrambique : Anne Dorval mérite le prix d’interprétation ! Un choix « quasi obligatoire », statuait Paris Match. Et Vanity Fair de renchérir : « Une performance renversante qui, on le souhaite, retiendra l’attention de réalisateurs et de ceux qui remettent des prix… »

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Conférence de presse au dernier Festival de Cannes.

« Oui, il y avait un buzz, confirme l’ex-Criquette du Cœur a ses raisons. Comme il y en avait un aussi pour Marion Cotillard et Julianne Moore, mais surtout autour de Mommy. » Résultat : Xavier est revenu avec le Prix du jury (ex æquo avec Jean-Luc Godard), et Anne… avec ses souvenirs. Contrairement aux Oscar, les films en compétition à Cannes ne peuvent recevoir qu’une récompense. Mais la rumeur – encore elle – affirme que les jurés ont BEAUCOUP parlé du jeu d’Anne. La question inévitable : est-elle déçue ? « Non. » Un non solide, vrai. « Mon cadeau, je l’ai eu en faisant Mommy. Oui, c’est bien d’être célébrée. C’est une fleur pour l’ego, car on se le fait maganer aussi, dans notre métier. En plus, ça fait une excellente promotion au film – même si avec tout ça, les attentes sont dans le tapis. »

 

 

Diane, dite Die

Xavier Dolan est celui qui est le mieux placé pour résumer Mommy : « Une veuve monoparentale hérite de la garde de son fils, un adolescent TDAH [trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité] impulsif et violent », peut-on lire dans le dossier de presse… rédigé par le prodige touche-à-tout de 25 ans. « Au cœur de leurs emportements et difficultés, ils tentent de joindre les deux bouts, notamment grâce à l’aide inattendue de l’énigmatique voisine d’en face, Kyla. Tous les trois, ils retrouvent une forme d’équilibre et, bientôt, d’espoir. »

La Mommy du titre, Diane, dite Die (qu’elle prononce à l’anglaise, ça lui donne un genre pour pas cher), est un personnage aussi riche en nuances que pauvre en dollars. « Die n’a pas une grande culture, elle manque de vernis, dit Anne. D’un côté, elle a cette façon pitoyable de s’habiller comme si elle avait 14 ans. De l’autre, elle est dotée d’une intelligence vive. C’est une force de la nature. » Tant mieux, car Steve, son fils, a parfois les allures d’un ouragan de force 5. Leur relation, plutôt heavy metal, connaît des moments plus légers, voire aériens, dont un cadencé sur un air de Céline Dion !

Anne-dorval-mommy3Je lui ai dit que, en visionnant Mommy, je regardais Die sans voir Anne. Comme si elle ne jouait pas, mais qu’elle « était ».

« C’est ça le but. Et il est là, tout le talent de Xavier, qui a écrit son scénario comme ça, en pensant un peu à moi. En disant ses répliques, on le sent si ça sonne faux. Et on peut lui en faire part. Xavier n’a pas un orgueil mal placé, il écoute les gens, il veut apprendre…
− Ce n’est pas l’impression qu’il donne…
− C’est quelqu’un qui a de l’assurance, qui sait ce qu’il veut. »

Elle le défend bec et ongles. Anne et Xavier célèbrent cette année une décennie d’amitié, terme trop banal pour décrire le lien qui les soude, tangible même quand l’autre n’est pas là. « Je m’étais sentie aimée sur le tournage de J’ai tué ma mère, mais on se connaissait moins. Là, avec Mommy, je peux dire que c’est pas mal la totale. » Elle cherche ses mots, émue. « Aujourd’hui, il m’apprend plus de choses que moi je peux lui en apprendre. »

À la vie à la mort

Et puisque Anne est son juge le plus sévère, quel est son verdict sur Die ?

« Hum. Compte tenu du travail qu’on a fait et du temps qu’on avait pour le faire, il y a des scènes dont je suis contente, mais je sais que ça aurait pu aller plus loin. Il y a des aspects que j’aime moins mais que je ne dirai pas, des choses de moi, de ma face, de mon corps… Il y a des bouts où j’avais envie de crier de découragement de me voir vieillir comme ça, et d’autres bouts où je remerciais Jésus d’avoir mis Xavier et André [Turpin, directeur photo] sur ma route, parce qu’ils m’ont vraiment magnifiée. »

Pendant le tournage, ajoute-t-elle, « j’avais l’impression que Xavier était mon ange gardien, mon père. Il me prenait la main et me disait : “Anne, rien ne peut t’arriver, je suis là.” Il connaît mes peurs. » Et il sait comment les calmer.

Elle l’a dit à Cannes, me l’a répété, le dira à d’autres sûrement. Parce que cela la transporte et atténue ses peurs, et qu’elle veut que le message soit entendu : « Avec Mommy, avec Die, c’est comme si Xavier avait voulu me montrer au monde entier pour dire : “Voyez, des femmes de cet âge peuvent aussi être belles et des films peuvent être bons même quand elles ont des premiers rôles.” Et, au-delà de ça, je voyais quelqu’un qui disait : “Je vous présente mon amie, quelqu’un que j’aime à la vie à la mort ; pouvez-vous l’aimer autant que je l’aime ?” Et ça, ça me porte. Alors il peut me demander le soleil et la lune, je vais essayer de les lui donner pour qu’il soit heureux. »

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Xavier, Anne et, de dos, Suzanne Clément en tournage.