Entrevues

Annie Delisle, propriétaire du 281

Comme un million de gens, Annie Delisle fait du neuf à cinq... mais la nuit. Son boulot ? Propriétaire et tenancière du 281, club mythique de danseurs nus à Montréal.


 


Annie Delisle accueille les clientes à l’entrée.

Samedi soir au 281. Plus de 400 femmes crient, rient, s’interpellent et s’éclatent en admirant les hommes nus qui, sur la scène, se déhanchent. D’autres danseurs, dans la salle, s’exécutent aux tables, frôlant des clientes envoûtées – sans jamais les toucher. La danse est carrément érotique, mais se termine par un simple bisou sur la joue. Ici, pas de clientes solitaires dans leur coin pour lorgner les danseurs, que des groupes en plein party. On est loin de l’atmosphère glauque d’un bar de danseuses.

Dehors, la file d’attente s’étire devant le 94, rue Sainte-Catherine Est, à Montréal. Car le 281 – le numéro de l’établissement à son origine – a changé d’adresse et de propriétaire il y a cinq ans.

La patronne, c’est Annie Delisle, fille de France Delisle, fondateur du célèbre club montréalais. Fin trentaine, le teint frais, le look californien et le verbe juste, elle mène son affaire avec caractère.

Annie Delisle me donne rendez-vous au très couru café du Nouveau Monde où elle a ses habitudes. À son arrivée, elle a l’air décontracté d’une vacancière, sans maquillage, la tenue et la démarche sportives, les cheveux sagement noués sur la nuque. Le regard direct ne ment pas : on sent l’énergie de la battante et l’assurance de la dirigeante.

Cette ancienne attachée de presse connaît bien les médias. Diplômée en communication de l’Université de Montréal, elle a été agente pendant cinq ans, puis directrice des communications du Salon Jeunesse. « Nous développions des programmes destinés aux écoles primaires et secondaires », explique-t-elle.

Je souris. Je ne m’attendais pas à causer communication et programmes scolaires en rencontrant la propriétaire du 281. Comment en est-elle arrivée à troquer les conférences de presse contre le night life ? « Je dis souvent que je fais encore du neuf à cinq, mais je le fais maintenant de nuit », lance-t-elle d’un ton badin. Elle reprend, plus sérieuse : « Quand mon père m’a proposé de travailler avec lui, je lui ai répondu que je n’avais pas fait l’université pour me retrouver dans un club de danseurs ! » Mais elle finit par l’aider alors qu’il cherche un nouveau local pour son établissement.

Quand le fondateur du 281 meurt d’un cancer du poumon, une décision doit être prise. « Le déménagement devenait l’occasion de tout recréer : le décor, le style, le programme, l’équipe. J’y ai vu la possibilité d’en faire un projet personnel. J’ai donc fait le saut et j’ai racheté les parts de la famille. »

Le 281 en chiffres
• 5 millions de femmes ont passé les portes du 281 depuis 28 ans.
• Moins de 8 % de la clientèle est masculine.
• Les danseurs exécutent plus de 400 danses par soir.
• Depuis l’ouverture, plus de 2 000 danseurs ont passé des auditions.

Elle s’impose dès 2003 comme femme d’affaires. Le 281fermé pendant neuf mois – le temps d’aménager le nouvel emplacement –, elle entreprend une tournée provinciale avec les danseurs. Un succès qui l’incitera à exploiter un nouveau filon : les spectacles d’entreprise. C’est ainsi que la troupe s’est rendue en Belgique à deux reprises pour présenter un spectacle aux employées d’une multinationale.

Comment réagit-on quand elle tend sa carte de visite ? « Je me présente d’abord comme entrepreneure et ça ne pose pas de problème. La seule fois que j’ai dû faire face à des préjugés, c’est quand j’ai voulu participer à des campagnes de financement. Certains organismes de charité ont refusé net. Mais nous avons heureusement pu remettre 10 000 $ à la recherche sur le cancer du sein. » Annie Delisle ne fréquente ni le milieu des affaires ni celui des tenanciers de bars. Elle songe toutefois à s’engager dans l’arrondissement montréalais de Ville-Marie. « Je me sens concernée par les jeunes sans-abri. »

En 1980, les femmes s’émancipent. Le 8 mars de cette année-là, des milliers d’entre elles manifestent rue Sainte-Catherine, à Montréal, pour faire entendre leurs revendications. C’est dans cette atmosphère de féminisme enflammé que France Delisle, qui a déjà un club de nuit, ouvre un mois plus tard les portes du premier bar de danseurs nus au pays.

La réponse est renversante. Le Club 281 devient rapidement un des symboles de la libération sexuelle des Québécoises : elles y affluent par milliers. Les clientes de l’époque, qui s’exprimaient dans les médias, sont sans équivoque. « Enfin, c’est notre tour ! » lancent-elles, heureuses de prendre leur « revanche » sur les hommes. Après quelques mois, on doit ouvrir un deuxième, puis un troisième étage. Le club, qui roule sept soirs sur sept, est reconnu pour ses files d’attente. Au cours des trois premières années, 1,5 million de femmes d’ici et d’ailleurs y passeront une soirée. « Le 281 était sur le circuit des autobus de touristes », raconte Annie Delisle.

À ce moment, elle a 10 ans. Sa vie de cadette de cinq enfants s’écoule loin des cris hystériques des clientes du 281. Elle parle d’une enfance simple et plutôt traditionnelle. « Mon père, un ancien travailleur de la construction, venait, tout comme ma mère, d’un milieu rural pauvre de l’Abitibi. Chez nous, les valeurs religieuses étaient au premier plan, le respect et la droiture aussi. Ma mère voulait que ses enfants fassent des études universitaires. »

À l’adolescence, le métier de son père la rend populaire auprès des jeunes de son âge. « J’étais fière, mes copines m’enviaient, mais ce n’était jamais moi qui abordais le sujet. Il y avait toujours un ami pour dire : “Vous savez, le 281 ? C’est à son père !” » Elle se souvient avec plaisir de sa première soirée au club. « J’avais presque 18 ans, je croyais mon père absent et j’avais décidé d’y aller incognito. Mais mes parents y étaient et j’ai eu droit à mon initiation. Ils ont envoyé sept danseurs à ma table ! La glace était rompue. » Aujourd’hui, les danseurs nus n’intimident plus Annie Delisle. Tous les week-ends, elle voit une trentaine des plus beaux mâles du Québec se trémousser et se dévêtir devant elle…

Car maintenant que l’effet de nouveauté est passé, le 281 n’ouvre plus ses portes que les fins de semaine. Mais, ces soirs-là, la salle ne désemplit pas. L’endroit demeure une attraction unique. Ce qui lui a valu de se retrouver dans Montréal en 12 lieux, une émission produite par le très branché magazine québécois Urbania et diffusée à TV5. « On a choisi le 281 parce qu’il ressemble à Montréal : c’est un endroit festif, un peu bon enfant. Rien à voir avec le côté souvent sombre des bars de danseurs », commente l’éditeur Vianney Tremblay.

« Nos clientes sont plus jeunes qu’en 1980, dit Annie. La grande majorité a entre 18 et 30 ans. Elles sont aussi moins intimidées. Elles viennent ici pour être en sécurité entre filles, car seuls les hommes accompagnés d’une femme sont admis. »

Annie me donne de nouveau rendez-vous, cette fois au 281. Il est 19 h 30. Un portier vient m’ouvrir la porte. Dans la salle, des serveurs et un technicien du son s’activent. Le décor est plutôt simple. Quelques colonnes rococo évoquent l’époque du cabaret Casa Loma, qui y logeait autrefois. Une petite scène et des affiches sur lesquelles est inscrit « Danse à 9 $ » rappellent clairement la mission de l’établissement.

Pantalon et polo noir portant le logo du club, oreillette de garde du corps, coiffée, maquillée, Annie Delisle me rappelle soudain la Fanny de la série télévisée Minuit, le soir, jouée par Julie Perreault. Quelque chose dans l’attitude. Voit-elle des ressemblances ? « Pas vraiment, même si le personnage a aussi repris l’affaire de son père. Son univers est plus sombre que le mien. Ici, il n’y a que des femmes. Pas de bataille et une ambiance de plaisir. »

Annie vit la nuit. Un horaire duquel elle dit bien s’accommoder. « Je m’entraîne, je mange bien, je bois peu et je m’évade souvent dans la nature. » Et la vie de famille ? « Je n’ai pas d’enfant et je n’ai jamais souhaité en avoir. » Mariée ? Amoureuse ? Cette fois, elle se referme comme une huître. Elle a quelqu’un dans sa vie, mais refuse d’en dire davantage.

Où sera-t-elle dans cinq ans ? « Toujours au 281. Mais j’investis aussi dans l’immobilier. Je viens d’acheter l’immeuble voisin et je compte en acheter un autre. »

19 h 45 : réunion avec les portiers. Elle donne ses instructions, écoute les suggestions. Le ton est celui de la chef d’équipe. Elle me conduit au vestiaire. Torses de dieux grecs, muscles taillés au couteau, fesses haut perchées, bienvenue chez les beaux mecs – tous hétéros, contrairement à la croyance populaire. Un danseur interpelle Annie : son caleçon de scène est introuvable.

20 h 10 : seconde réunion. Nous descendons dans son bureau décoré avec goût – l’endroit tranche avec l’idée qu’on se fait d’une arrière-boutique de bar. Il y a même une étagère remplie de dictionnaires. « Je suis maniaque de la langue française. » D’ailleurs, un peu plus tard, elle écrira un message à l’animateur de la soirée, qui, en présentation, a fait une faute de conjugaison.

Cette réunion a lieu avec le chorégraphe Sylvain Gaumond. J’apprends qu’il faut insister pour que les gars se dénudent : ils préfèrent exécuter leurs numéros sans se déshabiller complètement. Coup de téléphone : Annie règle les derniers détails d’un contrat. Une soirée privée où elle enverra un danseur, au tarif de 300 $.

20 h 45 : un des employés qui colle de trop près les clientes est convoqué. Annie lui rappelle que les contacts physiques sont interdits. Une règle à laquelle elle dit tenir mordicus : son ton est calme, sans appel.

« Annie possède une autorité naturelle, dit le gérant des danseurs, André Lafrance (alias Andrew), au 281 depuis 21 ans. À ses débuts, j’ai cru qu’elle ne pourrait pas gérer les ego des danseurs. Mais elle sait se faire respecter. »

00 h 40 : je compte 15 futures mariées venues enterrer leur célibat. À la porte, Annie Delisle accueille ses clientes. Des touristes américaines arrivent, les joues déjà rosies de plaisir.