Entrevues

Ariane Moffatt : sensations douces

Talentueuse, intuitive, sensuelle et un brin ésotérique, la chanteuse explore la vie et la musique sous l’angle du plaisir, confie-t-elle à notre magnéto.

Un, deux. Alors, bonjour chères lectrices et chers lecteurs – j’imagine qu’il y a quand même une couple de gars qui lisent Châtelaine. Bienvenue dans ma tête ! C’est un p’tit peu énervant de vous parler au moyen d’un magnétophone.

Je suis dans un lieu fort agréable, aux alentours du mont Tremblant. Je m’en vais me détendre dans un spa. Mon album achève, j’en suis à enregistrer les pistes finales de voix. Avec mon équipe de gars, on s’est loué un beau gros chalet. Nos matins sont consacrés à notre seconde passion après la musique : le snowboard. Puis c’est le lunch et le travail. Je fais les voix dans une cabane qui a vue sur la rivière du Diable.

La thématique de Châtelaine, ce mois-ci, c’est « se trouver ». C’est drôle, parce que mon disque n’a pas encore de titre, mais on l’appelle en rigolant « L’album de la maturité ». J’ai 28 ans et je serais, paraît-il, dans une phase du développement personnel qui s’appelle « le retour de Saturne ». Ça impliquerait un gros chamboulement dans la vie ; toutes les questions majeures non réglées remonteraient à la surface…

Pour ma part, je sens effectivement les changements. En fait, j’arrête de vouloir tout être dans la vie, de vouloir tout avoir et tout expérimenter. Je suis assez intense, mais je suis en train de me calmer. C’est reposant et rassurant. Ça « désangoisse » ! C’est bon aussi pour les gens que j’aime, ceux qui m’entourent.

« Se trouver ». Le sujet me trotte dans la tête. C’est intéressant parce que « se trouver », c’est aussi pour moi mon cheminement artistique. Accepter d’être une artiste m’a pris tellement de temps et d’énergie ! J’ai toujours été passionnée de musique et de création. Toujours. Pourtant, pendant longtemps, je n’avais pas l’impression que j’étais vraiment une artiste, que je cadrais dans ce milieu-là, peut-être parce que je suis extrêmement perfectionniste. Oui, je peux avoir tendance à mettre les choses dans des cases au lieu de laisser la vie aller, de la laisser couler. Je ne sais pas d’où ça vient.

Dans mon cheminement d’artiste, il m’est arrivé de souffrir du syndrome de l’imposteur, de douter constamment. Mais aujourd’hui, je suis en train d’accepter cette vie, ma foi assez originale ! Elle exige de l’autodiscipline, une création constante, il faut être un peu sa PME, puis vivre à la merci de ses pulsions, de ses improvisations, de sa vision du monde, de ses émotions.

Je crois que je suis arrivée à un stade d’abandon. De performance aussi. Je ne peux pas enlever ce mot de mon cheminement : je suis une performante. J’aime la performance, autant dans les sports que dans la musique mais, maintenant, c’est la performance dans le plaisir.

Ça faisait longtemps que je voulais un album moins centré sur moi, moins tourmenté, avec un regard extérieur, qui parle des choses de la vie. Je suis en train de le réaliser. Ça fait du bien de créer dans le bonheur !

Je sors à peine du spa. Ça me fait tripper, c’est un buzz énorme. Je crois que je suis une sensuelle, que les plaisirs en général sont un grand moteur dans ma vie. Je ne suis pas la seule, vous me direz, l’être humain est en quête constante de plaisirs à assouvir. Mais, de plus en plus, j’ai envie de vraiment y goûter, de les apprécier, de me nourrir des sentiments de plaisir et de jouissance. Je suis une folle de bouffe, de vin, de tout ce que les sens peuvent me faire découvrir.

Je veux partager une chose avec vous : ce soir, je chante Perséides, la dernière chanson qu’il me reste à enregistrer de mon album. Ça suscite une petite émotion…

Après les Grammys, l’hiver dernier, j’ai entendu des réflexions par rapport à l’explosion des baby stars. On pense à Amy Winehouse, la chanteuse britannique qui connaît un énorme succès partout dans le monde, qui n’a même pas 25 ans et qui a une réputation de rebelle, d’alcoolo, voire de droguée. Elle avait l’air surprise de recevoir son Grammy, elle avait le regard complètement perdu, hagard. Elle était assise entre son père et sa mère. Elle était en désintoxication, paraît-il. Elle était sortie de sa cure pour apparaître aux Grammys [par une liaison satellite depuis Londres] et récolter son prix d’artiste féminine de l’année au bras de ses parents. C’était assez pathétique.

J’ai pitié des monstres qu’on crée avec de jeunes chanteuses comme elle. Même chose pour Britney Spears. En fait, c’est toute sa détresse et toute sa souffrance qu’on lit dans les journaux. Les gens s’abreuvent de cette douleur. En élevant si haut de si jeunes personnes, on en fait des icônes, des monstres dont l’ego est complètement empoisonné.

À ces mêmes Grammys, il y avait Kanye West, un artiste hip-hop américain dont l’ego est plus grand que le stade dans lequel avait lieu la remise des prix. Sa mère est décédée récemment et il s’était rasé les lettres M-A-M-A sur la tête. Il disait au public qu’il allait arriver à être l’artiste le plus influent du milieu de la musique américaine. C’est ça son objectif. C’est déplorable qu’on vive dans une société qui vénère ce type de discours et de comportement.

Au Québec, ça aide qu’on soit une petite population, on ne crée pas de star system aussi fou, aussi aliéné et aussi aliénant qu’aux États-Unis. Les enjeux ne sont pas aussi destructeurs que les situations dans lesquelles se retrouvent les Britney, Amy et Kanye West de ce monde.

Tout ça pour dire que j’ai regardé les Grammys cette année avec une espèce de malaise. Le spectacle, c’était de voir défiler des ego, des gens qui sortent de désintox pour aller recevoir un trophée. Sans vouloir être trop prude – après tout, moi aussi j’ai beaucoup de plaisir à vivre dans l’intensité –, je trouve un peu affolant de voir qu’on encourage ces icônes de la pop, qui explosent et qui implosent.

J’aimerais rendre un hommage à la famille, à la mienne en particulier. On est cinq chez moi, dont trois enfants. Je suis le bébé et chacun est devenu une référence pour moi. On est tous pas mal ouverts. Mes parents sont séparés, mais il y a un esprit de famille resté intact.

Plus je vieillis, plus ma mère représente le meilleur exemple de sagesse à mes yeux. J’ai perdu de la pudeur avec elle, j’ai développé une capacité d’échanger, de partager mon intimité, d’écouter son point de vue. Elle a tellement de respect pour moi que ça me donne envie de lui parler juste pour avoir un regard extérieur. Souvent, quand je raccroche le téléphone après avoir discuté avec elle, je vois plus clair.

Mon frère, c’est un modèle d’homme sain. Il travaille dans le sport, c’est l’athlète-artiste de la famille. Il a un groupe qui s’appelle Mosaïque, qui vient de lancer un premier disque. Je ne sais pas comment il fait pour être aussi équilibré, mais il est une inspiration.

Mon père habite plus loin, à la campagne. Même si la distance géographique nous sépare, je sens sa présence… Il est comme un arbre solide, c’est ça, je peux m’appuyer sur lui, compter sur lui. Mon Dieu ! ce p’tit maudit magnéto, il me fait parler !

Finalement, il y a Stef, ma sœur aînée. Quelle relation privilégiée ! Elle fait partie de ma vie : on est des amies, des « partenaires d’affaires ». On se ressemble, c’est épeurant. On partage des amitiés, des activités. C’est quoi travailler avec sa sœur ? C’est pas évident, mais Stef est une personne très riche et elle m’endure pas mal ! J’espère qu’elle tire elle aussi du bien de notre relation. On trippe ensemble, on essaie de faire passer le plaisir et la qualité de vie avant tout. Stef fait des choix pour moi, avec moi. Ça rend la carrière pas mal plus légère.

Je rêve d’avoir une famille aussi, c’est super important. Même si je vis au présent, c’est clair dans ma tête : je me vois avec des enfants, je pense que c’est eux qui donnent un sens à la vie. Le regard pur de l’enfant contient les seuls éléments de vérité qu’on puisse connaître sur cette Terre.

J’espère être capable de transmettre à mes enfants des valeurs aussi profitables que celles que mes parents m’ont transmises. Le cadeau d’une enfance heureuse, comme celle que j’ai vécue, c’est le plus précieux du monde à mon avis.

J’ai eu une vingtaine assez rocambolesque. Oui, rocambolesque est un bon mot, car j’ai eu des états d’âme assez changeants, des périodes pas mal difficiles. Avec le recul, je me sens vraiment choyée d’avoir reçu autant d’amour, de soutien de ma famille. Alors, viva la famiglia !

L’avantage de la PME artistique, c’est qu’on peut se taper des films un lundi matin à 10 heures ! Je viens d’écouter un super beau Claude Lelouch, Il y a des jours… et des lunes. J’aime beaucoup Lelouch, sa thématique des couples, des hasards, des coïncidences, des personnages qui finissent par se rencontrer. Une espèce de Woody Allen français. Dans ce film, on assiste au changement de saison, au changement d’heure entre l’hiver et le printemps et il y a la pleine lune. On utilise cette matière pour démontrer les mouvements de marée amoureuse et les crises d’amour. J’ai trouvé ça bien, bien beau.

J’accorde beaucoup de poésie et d’importance au hasard. Je ne suis même pas surprise quand des coïncidences se produisent dans ma vie. Je sens alors que je suis à la bonne place. Je donne plus d’importance aux événements quand ils sont tissés de belles coïncidences.

On ne sait jamais quelles traces on laisse dans la ligne de vie des autres. Cette idée est captivante et poétique. On ne sait jamais quel impact aura une rencontre – qu’elle dure deux secondes ou une vie – dans l’existence de quelqu’un d’autre.

Les moments forts de ma vie sont souvent accompagnés de trucs pas possibles, de hasards impressionnants. Si on se rappelle autant ces moments, c’est parce que la magie était là, qu’ils se démarquaient du déroulement ordinaire.

Il n’y a pas longtemps, je racontais à quelqu’un comment ma carrière s’était bâtie. Quand j’y pense aujourd’hui, ça me rappelle le cinéma de Lelouch : c’est le film d’une vie où tous les éléments sont liés. Rien n’arrive pour rien. Il y a certains liens qu’on ne peut faire qu’avec le recul et qui expliquent comment notre vie s’est dessinée. Des trucs interdépendants qui sont les piliers de notre réalité. C’est fou de voir comment une vie se construit. On dirait plein de blocs Lego qui forment une vie bien réelle. Fascinant !