Audrey Benoît : l’ex-mannequin prend la parole

Je me suis toujours trouvée grosse. Non, je reformule : depuis l’adolescence, je me trouve grosse. Avant, je me croyais trop maigre.

 

Bref, je n’ai jamais été satisfaite de mon enveloppe charnelle. Et le fait d’avoir vu mon visage et mon corps pris sous tous les angles par les plus grands photographes n’y a pas changé grand-chose… ni en positif ni en négatif. La mode n’est pas une machine mystérieuse qui fonctionne toute seule. C’est le miroir d’une société. Une jeunesse qui semble sur le point de s’évanouir au bout d’une passerelle, ça veut dire quoi ?

« La fillette sent que son corps lui échappe […], elle est saisie par autrui comme une chose : dans la rue, on la suit des yeux, on commente son anatomie. […] Elle devient un objet […] Elle voudrait se rendre invisible. Ce dégoût se traduit en quantité de jeunes filles par la volonté de maigrir : elles ne veulent plus manger. Si on les y oblige, elles ont des vomissements; elles surveillent sans cesse leur poids. »

Simone de Beauvoir a écrit cela il y a 60 ans dans Le deuxième sexe, un essai sur la condition féminine qui n’a peut-être pas évolué tant que ça, finalement. Heureusement pour moi, j’aime trop manger et je déteste vomir. Mais ce dégoût dont parle de Beauvoir, je l’ai ressenti, j’en ai été témoin et je le suis encore. Cette crainte d’être trop ceci ou pas assez cela est constante pour trois femmes sur quatre, selon les statistiques. Je n’en connais aucune qui ne soit l’auteure d’intenses séances de dévalorisation menant à de réelles tristesses intérieures. D’où vient cette manie d’autodémolition chronique ?

Ce que l’on donne à voir, c’est une galerie des Glaces qui cache l’essentiel. La perception des autres rebondit sur les facettes des miroirs et on se sent incomprise sans saisir pourquoi. Une image construite pour se protéger mais tout de même nécessaire pour vivre ensemble, arriver à communiquer dans un langage commun. La société se fabrique donc une bibliothèque d’images acceptées par tous.

Au lieu d’exprimer sa personnalité, la jeune fille souhaite correspondre à la figure imposée par ce groupe la hauteur ou la grosseur des attributs féminins, par exemple ce qui entretient chez elle un sentiment d’inadéquation. Elle commence à marcher à côté de ses pompes.

Les modèles changent selon les époques. La mode n’inflige pas ses diktats pour des raisons ésotériques qui n’appartiendraient qu’à elle. Elle est le résultat de nos choix. On a la mode que l’on mérite.

Quels sont les codes que nous choisissons en ce moment ? Qu’est-ce que le miroir nous renvoie, en matière d’idéal féminin ? Depuis 20 ans, la minceur est devenue excessive. Avoir un kilo en trop est interprété comme un manque de volonté. Ce raisonnement s’apparente à la mécanique de la maladie mentale qu’est l’anorexie un mal-être profond. Un délire de contrôle quand on a l’impression de n’avoir aucune prise sur son destin, un sentiment de prendre trop de place dans l’espace, une colère rentrée, une haine de soi qui s’exprime par une automutilation violente menant parfois à la mort.

Les mannequins ne sont pas toutes anorexiques la plupart sont naturellement filiformes. Cependant, l’industrie de la mode joue à l’autruche quand elle encourage de manière tacite le désespoir de certaines de ces jeunes femmes, et l’obsession des autres. Et si laisser une fille malade défiler sur les passerelles constitue une non-assistance à personne en danger, qu’en est-il de la société qui la regarde passer ?

La valorisation de l’extrême minceur représente-t-elle un désir d’effacement?? Ces biches tenant à peine debout, longues tiges fragiles au visage pâle, laissent paraître une immense vulnérabilité.

La disgrâce des rondeurs, le rajeunissement des top-modèles et les publicités qui mettent en scène des femelles et des mâles prépubères ne sont pas tant les signes d’une société d’ados attardés refusant de vieillir. Ces choix esthétiques annoncent plutôt une société de plus en plus puérile, infantilisée et infantilisante.

Si les femmes étaient vraiment affranchies, la mode serait moins monolithique et toutes les nuances de la sensualité auraient droit de cité. Les filles ont certainement besoin de modèles variés qui dégagent plus d’assurance et d’aplomb. Comme l’écrivait encore Simone de Beauvoir : « N’avoir plus confiance en son corps, c’est perdre confiance en soi-même. » Ce n’est pas une simple question de coquetterie. C’est une question de pouvoir sur sa vie. En attendant, on continue de mériter une mode qui montre des femmes sans ventre.

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