Entrevues

Caroline Dhavernas… entre deux stations de métro

On a proposé à Caroline Dhavernas de se raconter dans le métro, en visitant des coins de Montréal. Un voyage de quelques heures accompagné virtuellement par sa mère, la comédienne Michèle Deslauriers, la voix du métro.

Caroline-Dhavernas-regard

Photo: Shayne Laverdière

Station Villa-Maria
Notre point de rencontre : le Ben & Jerry’s, avenue de Monkland, artère commerciale du quartier Notre-Dame-de-Grâce. Assise seule à la terrasse sous un parasol, Borsalino posé sur sa jolie tête, lookée bohème chic, peau claire de celles qui ne lézardent pas sur la plage, Caroline Dhavernas parle à la serveuse, lui explique sans doute qu’elle attend quelqu’un. (Qui n’est pas en retard : elle est en avance.) Au même endroit, il y a 20 ans, je l’aurais trouvée entourée d’autres jeunes filles du même âge – sa gang–, toutes vêtues d’une jupe bleue à carreaux, d’un débardeur et d’une chemise blanche à manches courtes, l’uniforme des étudiantes de Villa Maria. « On venait ici chaque jour après l’école. On a vécu tellement de choses ensemble ! » dit-elle, nostalgique. La crème glacée aux multiples parfums ? Accessoire. C’était l’époque des confidences, des béguins et des fous rires, des heures passées à « critiquer le monde avec désinvolture » (Aznavour, Hier encore).

Caroline a revu sa gang le printemps dernier, pour la réunion anniversaire de la promotion 1995. Du groupe, elle est la seule actrice de cinéma (une trentaine de films, la moitié en anglais) et l’unique vedette de télé (plusieurs séries, ici et aux États-Unis). A-t-elle été le point de mire ? Mitraillée de questions sur ce métier qui fait tant rêver, sur Steven Spielberg, pour qui elle a déjà auditionné ? « Mais non. J’étais plus intéressée à apprendre ce que faisait la criminologue qu’à raconter mes histoires de tournage. Ce sont des filles qui ont des vies intéressantes et différentes de la mienne, moi qui ne suis pas mère, qui voyage plus qu’elles. Je n’ai pas senti d’envie de leur part, elles me parlaient de leurs enfants avec amour… Certaines m’ont dit : “J’aimerais ça écouter Hannibal, mais je ne suis pas capable.” »

Dans l’impressionnante carrière américaine de la fille aînée de Michèle Deslauriers et Sébastien Dhavernas, il y a un avant et il y aura un après Hannibal. L’avant ? Ce sont des téléséries de qualité (Wonderfalls en 2004) et à gros budget (Off the Map, tournée à Hawaï en 2011, avec Mamie Gummer, l’une des filles de Meryl Streep). Des feuilletons dans lesquels la Québécoise tenait le haut de l’affiche, mais qui ont été annulés après quelques épisodes et des cotes d’écoute décevantes. Avril 2013, nouvel espoir, nouvelle angoisse d’être encore déçue :
le réseau NBC met à l’antenne Hannibal. Caroline a croisé ses doigts bien fort. Son souhait a été exaucé : la troisième saison a débuté le 11 juin dernier. « C’est la meilleure série, celle qui devait décoller. Rien à la télé ne ressemble à cela. »

Hannibal revient sur le passé de Hannibal Lecter, l’horrible et fascinant psychiatre cannibale du film Le silence des agneaux. Sans être un succès monstre aux États-Unis, la télésérie a récolté d’excellentes critiques « et marche très fort à l’international, surtout en Europe ». La distribution est « malade », comme dit Caroline : Mads Mikkelsen, le méchant dans un James Bond (Casino Royale), Laurence Fishburne (La Matrice 1, 2 et 3), Cynthia Nixon (Miranda dans Sexe à New York)… Et miss Dhavernas ? Elle tient le rôle féminin principal, celui d’Alana Bloom, psychologue et consultante au FBI. « Récemment, j’étais rue Saint-Denis. Une vendeuse de crème glacée [décidément] m’a dit que je ressemblais à une actrice américaine qui joue dans Hannibal. Je lui ai répondu que c’était très possible puisque c’était moi, mais elle ne m’a pas crue et a commencé à m’obstiner. Finalement, elle a compris que c’était vrai. J’ai trouvé ça flatteur dans un sens. »

Ça l’est. Car Caroline a réussi là où même la grande Geneviève Bujold a failli : gommer toute trace de sa langue maternelle et bluffer tout le monde. « Je suis allée au primaire en anglais, dans une petite école du quartier, The Boulevard. Je suis arrivée là traumatisée, je ne connaissais personne et pas un mot d’anglais. Un an après, je le parlais parfaitement. Plus tard, à New York, j’ai travaillé avec un coach pour corriger certains trucs. »

À voir: les coulisses de notre session photos avec Caroline Dhavernas.

En route vers la station de métro, on foule le trottoir où elle a usé ses souliers, de son école privée pour filles à la maison familiale, à un jet de cornet du Ben & Jerry’s. Beaucoup d’eau a coulé dans les canalisations depuis, mais les souvenirs demeurent. Et se pointent le bout du nez un peu partout. Ce petit espace vert qui a survécu aux constructeurs de condos ? « C’est là que j’ai embrassé pour la première fois mon premier vrai chum [soupir], un bad boy de Saint-Luc. » Le dépanneur ? « J’y ai acheté mes premières bières. Et bien sûr, je n’avais pas l’âge. »

Elle n’avait pas non plus l’âge de gagner sa vie, et pourtant elle travaillait déjà à huit ans dans l’industrie du doublage, où excelle son père. Ses parents pensaient que cela l’aiderait à surmonter sa grande timidité. « Caroline est une fille déterminée, m’a confié sa mère. À 10 ans, après son premier film, Cap Tourmente, où elle incarnait la petite-fille d’Andrée Lachapelle, elle nous a déclaré : “Je suis décidée, je vais être actrice, je ne veux plus aller à l’école.” On lui a fait comprendre que ça ne marchait pas comme ça. »

Peut-être, mais Caroline a quand même suivi son instinct. « Je suis née dans une famille de comédiens, je n’ai jamais rêvé à cette vie-là. Ce métier, pour moi, c’est naturel. Je n’ai pas prévu de porte de sortie, au cas où ; après Villa Maria, je n’ai pas vu l’intérêt d’aller à l’université ou même de m’inscrire à une école de théâtre. »

Avant de prendre le métro, on s’arrête devant la grille fermée qui barre l’entrée imposante de son alma mater, qui est aussi celle de la députée Françoise David et de l’actrice Jessica Paré. « L’an prochain, l’école acceptera les garçons, pour des raisons économiques. » La fin d’une tradition vieille de plus de 150 ans. « Je trouve ça dommage, car les prochaines élèves ne vivront pas ce que j’ai vécu, l’expérience d’étudier entre filles. » Elle note aussi que le parc qui ceinture Villa Maria, hier immense, a perdu du terrain. Tout change…

Caroline-Dhavernas

Photo: Shayne Laverdière

Métro, direction Berri-UQAM
Dans le train, avant d’arriver en gare, une voix annonce : « Prochaine station : Vendôme .» C’est celle de Michèle Deslauriers. « Lorsque ma mère annonce une panne, c’est moins le fun. Il y a quelques années, elle a enregistré tous les messages possibles et le nom de toutes les stations. Mais je l’oublie. Quand je suis dans la lune et que je l’entends dans le métro, je sursaute. »

Personne ne semble la reconnaître (peut-être faudrait-il aller dans une crémerie). Je lui en fais la remarque. « C’est normal, je n’ai pas fait de télé québécoise depuis Tag, au début des années 2000. » Elle a connu la notoriété à l’époque de Zap, série jeunesse du milieu des années 1990 qui avait pour décor une polyvalente. « C’était l’enfer quand on allait skier, même si, en général, les gens étaient gentils. » Un semi-anonymat retrouvé qui sied bien à cette personnalité publique-privée. Le genre dont vous ne verrez jamais de photos de la « maison victorienne avec une vieille shed » du Plateau. Mais cet incognito ne devrait pas durer ad vitam æternam s’il n’en tient qu’à Fabienne Larouche, la productrice de Blue Moon. Dans cette série d’action mettant en vedette Karine Vanasse et Luc Picard, à voir l’hiver prochain sur Club Illico, « je suis une paramilitaire. Ma spécialité, c’est l’informatique, alors que, dans la vie, je suis vraiment un dinosaure dans ce domaine. J’ai dû faire fermer trois comptes Twitter, car on avait usurpé mon identité. Ça m’a un peu dégoûtée de tout cela. »

De la station Berri-UQAM, nous mettons le cap sur la Cinémathèque québécoise. L’an dernier, Caroline a été porte-parole du cinquantenaire de cette institution « très importante, mais sous-financée. Et dont les gens oublient l’existence. » Fermée en ce lundi férié, la Cinémathèque a l’air de s’ennuyer. « Il lui manque quelque chose », remarque l’actrice, examinant d’un œil bleu l’édifice peu convivial. « J’ai trouvé ! Ça prendrait une marquise, comme un vrai cinéma, qui annoncerait les films à l’affiche. » Excellente idée.

La filmographie de Caroline, très variée, compte autant de drames que de comédies. S’y bousculent des productions très grand public (Nez rouge, De père en flic, Le vrai du faux) et d’autres destinées au circuit des festivals (dont celui de Cannes, où elle a marché sur le tapis rouge lors de la présentation, en clôture, de The Tulse Luper Suitcases, Part 1: The Moab Story, de Peter Greenaway, en 2003). Sans oublier l’ovni baptisé Mars et Avril, dans lequel elle a une scène de lit avec Jacques Languirand. « À 20 ans, j’avais beaucoup d’ambition et je suis partie pour New York avec mon chum [pas le bad boy, un autre], même si je ne manquais pas de boulot au Québec. Mais je ne suis pas partie sur un coup de tête, ce n’est pas mon style. » Patricia Clarkson, une actrice américaine rencontrée en Hongrie pendant le tournage de The Baroness and the Pig (où Caroline incarnait… une truie) l’avait prise sous son aile, présentée à son agent et lui avait même prêté son appartement dans la Grosse Pomme. « Un mois plus tard, à Vancouver, je faisais Out Cold, pour Disney, un film de snowboard qui n’est pas la plus grande œuvre de l’histoire de l’humanité, mais qu’on a eu beaucoup de plaisir à faire. » Retour au métro.

Direction station Mont-Royal
« Prochaine station : Sherbrooke. »
« On m’a souvent parlé de ma mère, mais là plus que jamais. Même si elle a toujours travaillé, elle vit une espèce de boum dans sa carrière, avec entre autres Les beaux malaises [Michèle Deslauriers y interprète la maman de Martin Matte]. Elle va avoir 70 ans en janvier et est un exemple pour moi ; elle vieillit en beauté, sans chirurgie plastique. »

Trois jours auparavant, Caroline avait célébré ses 37 ans. « J’ai l’air plus jeune », souligne-t-elle, comme pour se rassurer. Coquetterie superflue, car elle a raison : sans flagornerie, je lui donnerais 10 ans de moins. Sauf que les années s’accumulent malgré tout, et que l’ambition de jadis s’est muée en une réflexion sur la vie qui file et le prix à payer pour la gagner. « À un moment, passer du temps seule à l’étranger, il y a des limites. Maintenant, c’est important pour moi d’être le plus souvent ici et de doser tout ça. Ma famille et mes amis sont à Montréal, mais je me sens très privilégiée d’avoir accès à un autre terrain de jeu. Je n’ai plus de pied-à-terre à New York, et je fais beaucoup d’allers-retours à Toronto, où on tourne Hannibal. » Elle ne sait pas si NBC donnera le feu vert à une quatrième saison, ni si cette visibilité lui apportera d’autres rôles aux États-Unis. « Je n’ai pas encore senti de changement dans mon statut d’actrice là-bas. On ne s’habitue pas au manque de contrôle sur sa carrière, à attendre que le téléphone sonne, au côté incertain de l’avenir. Mais je préfère cela à un travail routinier. »

Avenue du Mont-Royal. Caroline marche sans se presser, telle une fille en vacances dans sa propre ville, qui jette en passant un coup d’œil aux vitrines des boutiques et s’arrête – après une légère hésitation – à un comptoir de dégustation de crème glacée (quelle surprise). Notre destination : Le Chaînon, avenue de l’Esplanade. En 2012, elle a été l’une des 80 marraines lors du 80e anniversaire de fondation de cette maison pour femmes en difficulté. « Elle est très sensible à la misère des autres », mentionne sa mère. « J’appuie plusieurs causes », me dira Caroline, qui a du mal à refuser quand on la sollicite.

Nous n’avions pas prévenu de notre arrivée, mais sommes très bien accueillis par Dominique Blouin, adjointe à la direction, qui nous entraîne derrière elle pour une courte visite des lieux. En cette fin d’après-midi ensoleillé, l’endroit est presque vide, bien que tous les lits soient déjà distribués. « La demande augmente sans cesse, et les femmes que nous recevons sont de plus en plus vieilles », explique notre guide, alors qu’elle nous montre le dortoir, avec ses 12 lits bien faits, aux ­couvertures disparates. « Il n’y a plus de ­logements pas chers à Montréal. Et si elles partagent un appartement, on coupe leur chèque d’aide sociale. Elles vivent donc dans des chambres miteuses à 495 $… » Caroline, qui n’avait vu que le grand salon lors de la réception du 80e anniversaire, découvre les autres pièces avec intérêt, pose des questions. « Avant de devenir marraine, je savais à peine où votre organisme était situé. Quand je vois la dignité que vous redonnez à ces femmes qui repartent avec de l’aide de votre belle maison en face du parc… »

Nous quittons Le Chaînon émus, et je sens que la distance, qu’elle a toujours gardée depuis Ben & Jerry’s, s’est rétrécie. Je la raccompagne en métro jusqu’à la station Lionel-Groulx. Là, nos chemins se séparent : elle va à Verdun souper chez Gabrielle, sa sœur cadette, qui est psychoéducatrice. Quand les portes du train se referment, Caroline Dhavernas me sourit en agitant discrètement la main. Elle est seule, mais pas pour longtemps. Sa mère veille.

« Prochaine station : Charlevoix. »