Entrevues

Ce qu'Angèle Dubeau a appris

Dans sa vie, il y a le violon, les concerts, La Pietà, la famille, le ski. Et il y a eu le cancer, grand professeur...

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Photo par Luc Robitaille

Espère le meilleur, prépare-toi au pire et prends ce qui vient. C’est de Confucius. Et de mon père, qui m’a répété ça toute mon enfance. Mais j’avoue que me préparer au pire, je n’ai jamais bien su. Je préfère nettement espérer le meilleur. Ce qui reste de ça, c’est qu’on ne peut façonner sa propre vie.

La musique est le bien de tous. Beaucoup de gens croient que la musique classique n’est pas pour eux, sous prétexte qu’ils ne connaissent pas ça. Mais on n’a pas besoin de connaître ! Il faut juste un cœur, des oreilles, des émotions. Et l’envie d’y aller sans préjugés. Pour abaisser les barrières, il y a longtemps que j’ai commencé à parler sur scène, à faire des clins d’œil, avec des pièces de jazz par exemple, à changer l’enrobage. La musique reste la même, le travail et le sérieux aussi. Mais je veux crever la bulle dans laquelle la musique classique se complaît parfois.

Il faut écouter son corps. Bien naïvement, je me pensais invincible. Puis j’ai eu un cancer. Il a fallu que j’apprenne à sentir les signes de fatigue, physique ou mentale. Et à les écouter. J’ai découvert qu’il faut prendre des moments d’arrêt, des vacances.

Le sourire est contagieux. Je viens de vivre des visites quasi quotidiennes à l’hôpital pour des traitements de radiothérapie. Bref, des situations pas drôles du tout. Chaque fois, je me faisais un devoir de me pomponner un peu, de m’accrocher un sourire, de dire bonjour à tout le monde, de faire rire le plus de gens possible. Ça rendait la chose beaucoup moins lourde pour tous.

On peut mélanger les genres. Je me suis donné le privilège, le luxe, d’aller chercher du jazz, du populaire, toutes sortes de répertoires non conventionnels et de les traiter en classiques. Une bonne musique est une bonne musique.

Vieillir permet de voir tes enfants grandir, puis d’espérer des petits-enfants. J’ai eu 50 ans récemment. Je n’ai pas aimé le chiffre, mais tant pis. Ma maman, 86 ans, est une femme belle qui croque dans la vie et ma tante, qui vient de célébrer son 100e anniversaire, est encore gripette. C’est la vie et c’est correct comme ça.

Un enfant peut vivre sans la présence quotidienne de sa mère. À cause de mon travail, soit j’étais à la maison tout le temps (dans ce cas, j’allais conduire ma fille à l’école, la chercher, je m’occupais des devoirs, je l’emmenais au musée et tout ça), soit je n’étais pas là du tout. Mais ma fille comprenait. Et son papa était là. Quand j’étais absente, je laissais des messages partout dans la maison, je cachais des dictaphones à son intention, des trucs comme ça. Elle a 22 ans aujourd’hui, et je crois qu’elle s’en est très bien tirée!

Nous sommes notre pire juge. Je pense qu’il faut vivre, s’éclater, se lâcher un peu. Mais je suis violoniste, concertiste… donc perfectionniste dans mon métier. Et, je l’avoue, une madame proprette dans le quotidien. Même si je sais que la perfection n’existe pas, je vais toujours essayer de l’atteindre. C’est un autre aspect de moi que je travaille. Alors, souvent je me rappelle à l’ordre en me disant que ce n’est pas grave si le ménage n’est pas fini.

Rien ne sert de contraindre un enfant à apprendre un instrument de musique. L’important, c’est d’ouvrir ses horizons le plus possible. On peut lui faire connaître différents instruments, l’emmener au concert. Mais, ensuite, le jeune doit prendre ses décisions, développer ses passions. Ne jamais, jamais pousser un enfant contre son gré. Trop de gens m’ont dit qu’ils avaient été écœurés et qu’ils ont arrêté. Et qu’ils le regrettent maintenant.

Le meilleur truc quand on reçoit, c’est de diviser le travail. Chez nous, ça donne souvent la soupe d’Angèle, le poisson de Mario, un p’tit dessert et voilà, la job est faite! Chacun a sa satisfaction personnelle, tout le monde est content et la tâche est moins lourde.