Entrevues

Chloé Legris, contre la pollution lumineuse

Cette ingénieure inspirée s’est attaquée à la pollution lumineuse, qui nous empêche d’admirer les étoiles. Grâce à elle, la nuit, le ciel des Cantons-de-l’Est brille un peu plus.


 

Ces cinq dernières années, vous avez travaillé à éliminer la pollution lumineuse autour du mont Mégantic, où se trouve l’un des plus importants observatoires de l’Amérique du Nord. D’où est venue cette brillante idée ?
Au milieu des années 1990, les scientifiques de l’Observatoire du Mont-Mégantic ont constaté une augmentation de la pollution lumineuse qui empêchait de bien voir les étoiles. Ils ont fait de la sensibilisation pour améliorer les choses, mais sans résultat. Environ cinq ans plus tard, l’Observatoire a investi cinq millions de dollars pour moderniser son équipement. Mais à quoi sert d’être à la fine pointe de la technologie si la visibilité est nulle ? C’est à ce moment-là que l’ASTROLab du parc national du Mont-Mégantic a obtenu les premières subventions pour démarrer un programme de lutte à la pollution lumineuse et embaucher quelqu’un pour s’en occuper à plein temps. Mon mandat a commencé au début de 2003.

Convaincre les gens de réduire leur éclairage n’a pas dû être une tâche facile. On vous a prise pour une illuminée ?
Oui, bien sûr ! Je me souviens de quelques maires de villages situés au pied du mont : ils étaient très sceptiques. Ils trouvaient le programme « ben cute mais n’y croyaient pas. Les gens ne voyaient pas ce qu’ils pouvaient faire concrètement. Mais quand j’ai commencé à leur parler de mieux éclairer pour économiser, de contrôler l’éclairage et d’ainsi éviter les excès de lumière, ils ont compris qu’ils devaient changer leurs habitudes. Et ils l’ont fait !

Qu’est-ce qui cloche dans la façon habituelle de s’éclairer ?
On s’éclaire trop. La nuit, on souhaite voir aussi bien que le jour ! Il y a toute une question de surconsommation, de compétitivité. Prenons les stations d’essence : il y a 20 ans, elles n’étaient pas aussi éclairées. Or, on réussissait tout de même à faire le plein. L’éclairage est souvent inutile. Tout est excessif, partout.

Pollution lumineuse : les conseils de Chloé Legris pour réduire notre éclairage extérieur
• Éclairer seulement là où on en a besoin. Si on vise la porte d’entrée, nul besoin d’éclairer jusque dans la rue.
• Limiter la quantité de lumière. L’idée n’est pas de rendre la nuit semblable au jour. L’important, c’est d’être capable de s’orienter de façon sécuritaire.
• Éclairer de façon stratégique pour la période de temps appropriée. Par exemple, le système d’éclairage extérieur peut être muni d’une minuterie.



 

Être en mesure de voir les étoiles, c’est important ?
Je ne connais personne qui ne conserve de beaux souvenirs d’un ciel étoilé au-dessus d’un feu de camp. Depuis la nuit des temps, les étoiles sont une source d’inspiration, de questionnement. Elles rappellent qu’on ne vit pas dans une bulle, qu’il y a plus grand que soi. Le ciel étoilé, c’est une fenêtre sur l’humanité. En fait, l’astronomie est la « mère » de toutes les sciences : elle nous a permis de nous situer dans l’espace et dans le temps, et joue un rôle important dans l’évolution des plusieurs technologies.

On peut dire que votre mission était à la fois scientifique et… poétique. Êtes-vous terre à terre ou rêveuse ?
Pour accepter d’embarquer dans cette aventure, il fallait vraiment être rêveuse ! Ça prenait une certaine inconscience, de la naïveté peut-être. J’ai dit oui tout de suite. Et je suis tombée amoureuse du programme. Une fois le train en marche, toutefois, j’ai dû être pragmatique pour atteindre les objectifs. [On visait à abaisser de 25 % la pollution lumineuse au sommet du mont Mégantic, ce qui a été fait.]

Est-ce que la protection de l’environnement a toujours fait partie de vos valeurs ?
Oui. Nous sommes sept à la maison [Chloé Legris a deux enfants d’une première union et partage son quotidien avec son amoureux, qui en a trois] et on ne génère même pas un sac de déchets par semaine. La poubelle est dehors. Avant de l’atteindre, les enfants ont trois options : le compost, le bac de récupération du plastique ou celui du papier. Pour le reste, j’achète des produits locaux, le plus souvent biologiques. Mais je suis sûre que notre famille n’est pas « optimale » et que nous pouvons encore nous améliorer.

Travailler pour l’immensément grand nous ramène, forcément, à notre petite existence. Quelle place la spiritualité occupe-t-elle dans votre vie ?
J’étais sensible aux choses spirituelles avant, c’était déjà en moi. Cela dit, participer à cette aventure entourée de gens passionnés d’astronomie m’a fait prendre conscience de la place des humains dans l’Univers. Ça relativise les petits soucis !

Selon vous, sommes-nous seuls dans l’Univers ?
Je ne suis pas une grande scientifique ni une astronome, ce n’est pas ma spécialité. J’ai fréquenté beaucoup d’astronomes et d’astrophysiciens, et ils s’entendent tous pour dire que la probabilité qu’on soit la seule espèce vivante dans l’Univers est très faible.

Qui sont les étoiles de votre vie ?
Mes deux garçons, Émile et Julien, qui ont 9 et 11 ans.

Quels sont les projets ou les causes qui vous allument actuellement ?
Les énergies renouvelables et tout ce qui touche l’efficacité énergétique. Comment peut-on mieux gérer l’énergie ? Comment la rendre la plus propre possible ? Je pense que c’est là un enjeu majeur, partout sur la planète. Si on dépend seulement du pétrole et du charbon, c’est la catastrophe qui nous attend ! En Europe, on est beaucoup plus avancé en la matière. J’ai vu là-bas des quartiers géothermiques, c’est-à-dire que les maisons sont entièrement chauffées grâce à la chaleur de la terre.

Le Super Festival d’astronomie populaire se déroule tous les samedis, du 20 juin au 5 septembre 2009, à l’Observatoire du Mont-Mégantic.

BIO EXPRESS
Née à Outremont il y a 34 ans, élevée par une mère seule, Chloé Legris était une enfant réservée, souvent « dans la lune ». Douée, elle s’ennuyait sur les bancs d’école. À 18 ans, elle part voyager en Europe pendant un an. « J’ai vécu dans les montagnes, en Suisse. » À son retour à Montréal, elle a envie de campagne. Elle déménage en Estrie avec son amoureux et fait un baccalauréat en génie mécanique à l’Université de Sherbrooke.

Elle travaille quelques années dans le domaine du génie-conseil, mais n’est pas entièrement satisfaite de l’orientation que prend sa carrière. « Je voulais un job où je serais plus en contact avec mes valeurs. Je me posais beaucoup de questions. » C’est à ce moment qu’elle décide d’envoyer son CV dans plusieurs parcs nationaux. Un an plus tard, le téléphone sonne. « Quand le directeur du parc national du Mont-Mégantic m’a appelée, ça a tout de suite cliqué. J’ai commencé avec un budget de six mois. L’aventure aura duré six ans ! »

Chloé Legris a été nommée « Scientifique de l’année » par Radio-Canada en 2007. Elle a réussi à faire modifier l’éclairage de plus de 700 lieux dans 16 municipalités et à faire remplacer 3 300 luminaires dans les environs du mont Mégantic. La Réserve internationale de ciel étoilé du Mont-Mégantic est aujourd’hui reconnue par l’Unesco. Un endroit à découvrir en cette Année mondiale de l’astronomie.