Entrevues

Coeur de pirate

À 16 ans, mal dans sa peau, Béatrice Martin ne savait que faire de ses 10 doigts. Depuis, Cœur de pirate a conquis la francophonie et s’attaque au marché anglophone. À l’abordage!


 

« J’ai juste 21 ans! » À quatre reprises en l’espace d’une heure, elle lancera cette poignée de mots dans le brouhaha d’un café bondé. « Je ne sais pas encore ce que je vais faire de ma vie. En ce moment, je fais ce qui me plaît, c’est cool. Mais, l’an prochain, je pourrais m’inscrire à l’université. J’aimerais animer une émission de radio. Ou enseigner le piano. Je dessine très bien aussi. Et il y a la photo… »

Si le ton est sérieux, la tirade est peu convaincante. Surtout quand, cinq minutes plus tard, Béatrice ajoute : « Le jour où tu comprends que ce qui t’arrive est extraordinaire, tu fais tout pour que ça dure. » Exceptionnel, en effet, d’avoir remporté l’an dernier à Paris la Victoire de la chanson originale, un prix décerné par le public et la récompense la plus con­voitée de l’industrie musicale en France. (Anecdote rapportée par le magazine français Les Inrocks : la mélodie de la pièce primée, Comme des enfants, lui est venue, dit-elle, « pendant que j’appliquais mon mascara ».) Pas mal, non plus, le fait d’assister au défilé Chanel mitraillée par les photographes sur le tapis rouge avant d’aller s’asseoir au premier rang entre Vanessa Paradis et Claudia Schiffer. « À un moment donné, sur le même plateau de télé français, il y avait Lady Gaga, Mika, Annie Lennox – et moi. “Salut, je suis une petite fille de 21 ans et j’arrive du Québec.” Sérieusement, c’est du rêve, toujours. »

Conclusion : l’université peut attendre, les leçons de piano aussi. Car Béatrice vit un conte de fées dans lequel elle tient le rôle de la princesse et n’a pas envie de voir le mot fin. « J’aimerais remercier tous mes ex-copains qui m’ont larguée », a-t-elle lancé en recevant sa Victoire (remportant du coup trois trophées, à titre d’auteure, de compositrice et d’interprète). « Ils m’ont permis d’écrire de bonnes chansons. »

Dire qu’hier encore, Cœur de pirate n’était qu’une rumeur courant dans Internet. Publiée sur le site de partage de musique Myspace, sa poésie chantée racontait des amours déçues dans un style un brin alambiqué : « Et dans tes rires qui défoncent plus que l’ego qui te prend / tu nous réduis à l’impossible dans tes tourments… » « Oui, je parle de ma vie, et tant pis pour ceux qui trouvent ça niaiseux. » Un univers enrobé de mélodies aux accents mélancoliques où régnait le piano, qu’elle pratique depuis l’âge de trois ans. Et, bien sûr, il y avait cette voix au timbre particulier, à l’accent indéfinissable, parfois incompréhensible, sur laquelle les avis étaient, et restent, très partagés : fragile, fluette, unique, nasillarde, émouvante, enfantine ou même « d’artichaut », selon la Tribune de Genève. Bref, on découvrait un talent brut et une étonnante maturité doublée d’une vraie personnalité. Un tout pas banal, qu’on adore ou qu’on abhorre.

Un jour de septembre 2008, intrigué par la fille derrière le pseudonyme, un cybermagazine débarque, caméra au poing, chez Béatrice Martin. C’est-à-dire chez ses parents, à Mont-Royal. Quartier cossu, maison confortable, chien-chien craquant et piscine creusée, avec papa et maman qui viennent s’enquérir de l’agitation dans leur cour. La vidéo, toujours sur le Web, a immortalisé cet instant magique : une vie sur le point de basculer. Car c’est une jeune étudiante timide et tatouée qu’on découvre, à l’aube du lancement de son premier – et à ce jour unique – album éponyme. « Je pensais en vendre 500. »

Deux ans et demi et 600 000 exem­plaires envolés plus tard, Béatrice a perdu de sa timidité. Mais elle a gagné en tatouages. Œil charbonneux et crinière en cascade, tassée sur sa chaise dans ce troquet d’Outremont où elle se pose désormais entre deux avions, la jeune femme joue le jeu de l’interview. Paris Match, qui a craqué très tôt pour « cette jolie Canadienne », notait qu’elle n’est proche de personne, à l’abri « dans sa bulle ». En effet, malgré ses sourires et sa bonne volonté, elle reste sur ses gardes. Un con­tact superficiel et à sens unique : mes questions, ses réponses. Béatrice s’explique : qu’on s’intéresse à elle lui semble encore suspect. « Toute ma vie avant, j’étais invisible. Au début, quand on me demandait un autographe dans la rue, je ne comprenais pas. Je n’arrivais pas à faire la différence entre ces moments et toutes les années au secondaire où, quand les gens venaient me parler, c’était soit pour obtenir quelque chose, soit pour me faire du mal. »

Ses chansons le révèlent, et elle n’en fait pas un secret : elle a vécu, comme elle dit, « une puberté ingrate ». Assez pour avoir écrit à 18 ans un texte lourd de sens : « Tu nages en douleur et il est presque temps de fermer les yeux dans la mort qui t’attend » (Fondu au noir). « Quand j’ai commencé Cœur de pirate, j’étais dans la passe, au cégep, où tu ne sais pas où tu t’en vas. J’étais mal dans ma peau. Le premier gars que j’ai aimé avait encore plus de problèmes que moi. C’est lui qui a tout déclenché. Je ne veux pas lui en attribuer le mérite mais – c’est drôle quand j’y pense aujourd’hui – un jour il m’a dit : “Béa, tu ne seras jamais capable de faire quelque chose.” »



 

Cœur de pirate : la séance photo
Entre son projet Armistice, le duo qu’elle forme avec Jay Malinowski, et le second album de Cœur de pirate, prévu pour l’automne, Béatrice Martin n’a pas le temps de souffler… La Québécoise préférée des Français a tout de même trouvé le moyen de jongler avec son horaire afin de prendre la pose pour le Spécial Québec de Châtelaine!


 

L’automne dernier, Cœur de pirate a revisité le décor de ces années sombres, le très huppé collège Jean-de-Brébeuf, son alma mater. Pas rancunière pour deux sous, elle a accepté d’y offrir un concert-bénéfice qui lui a permis de récolter près de 25 000 $ pour créer une bourse d’études à son nom. La chanteuse avait sollicité la présence de ses fans directement sur Twitter, où elle est suivie par 18 000 personnes : « Venez nous dire bonjour, à moi et aux profs que j’ai eus. »

Au Québec, Béatrice est sans doute la première vedette 2.0. Lancée par Internet, elle utilise les réseaux sociaux pour, dit-elle, montrer qu’elle est humaine. Très présente sur Facebook (elle a près d’un demi-million d’« amis ») et hyperactive sur Twitter, elle gazouille sur ses voyages, ses découvertes, ses états d’âme.

Cette façon de communiquer, à son aise et sans filtre, permet à la belle flibustière de parler aussi de ce qu’elle a vraiment à cœur. Ces jours-ci, cela rime avec Armistice, un «projet musical» qu’elle a mené avec son ex-amoureux, le Montréalais d’origine mais Torontois d’adoption Jay Malinowski, chanteur et guitariste du groupe reggae-rock Bedouin Soundclash. Enregistré à Los Angeles, le court album a été très bien reçu par la critique, même celle qui se dit allergique à Cœur de pirate version solo. Jay et Béa chantent en duo sur des paroles qu’ils ont écrites à quatre mains et en anglais, une langue que la jeune femme parle parfaitement.

Où va la mener Armistice? Loin, espère-t-elle. Mais ce n’était pas le but de l’exercice. «On l’a d’abord fait par amour.» Le couple qu’elle formait avec Jay Malinowski n’aura toutefois pas survécu à l’aventure. À la mi-mars, Béatrice Martin confirmait la rumeur qui circulait depuis quelques semaines dans les réseaux sociaux. « Non, je ne suis plus avec Jay depuis un petit moment. On était beaucoup trop gênés d’en parler en entrevue », écrivait-elle dans son blogue personnel, sans en dire davantage. « Je ne suis plus avec Jay, je ne peux pas documenter mes ruptures chaque fois que ça arrive », a-t-elle renchéri sur Twitter.

L’année a donc démarré en lion pour Béatrice, qui s’est donné comme résolutions pour 2011 d’apprendre à danser le rock et à cuisiner. « Je fais brûler les pâtes ; elles collent au fond du chaudron. Ce sont mes amis qui me nourrissent. » Elle espère pouvoir réussir un jour « le riz pilaf, ou basmati, en tout cas le meilleur au monde », tel que préparé par sa tante Martine Desjardins, romancière et collaboratrice au magazine L’actualité, qui a essayé, en vain, de lui faire lire Emily Brontë.

Une période cruciale qui ne se terminera pas sans l’arrivée dans les bacs de toute la francophonie d’un nouvel album signé Cœur de pirate. Le deuxième, un cap important. La principale intéressée ne semble pas en perdre le sommeil. Comme pour le riz, il y a une recette. « Il faut montrer que tu as grandi, mais rester pareille pour ne pas déstabiliser les fans. » À déguster l’automne prochain. Et dire qu’alors elle n’aura que 22 ans!



 

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