Entrevues

Les défis de Sophie Brochu

Elle dirige le plus grand distributeur de gaz naturel au Québec. Mais Sophie Brochu ne se contente pas de multiplier les profits. Portrait d’une femme d’affaires qui ambitionne de redonner à la société.

Sophie-Brochu

Les itinérantes ont besoin de nous. Nous ne les laisserons jamais tomber. » La voix remplie d’émotion, Sophie Brochu formule cette promesse au micro devant une foule -rassemblée à l’heure du lunch sur l’esplanade de la Place Ville Marie, à l’ombre des gratte-ciels de Montréal. En ce frisquet midi de la fin de mars, la patronne de Gaz Métro a troqué son tailleur-pantalon contre une veste chaude et un jean décontracté.

À ses côtés, Léonie Couture, fondatrice et directrice générale de La rue des Femmes, est visiblement ravie. Ce n’est pas banal de voir un millier de gens quitter leur petit confort pour offrir leurs dons en échange d’une soupe et d’un café. Et pas que de la menue monnaie. La « Soupe pour elles » a permis d’amasser plus de 80 000 $.

Sophie Brochu ne savait rien de l’itinérance au féminin avant que Léonie la sollicite pour une campagne de financement. « Elle m’a ouvert les yeux sur la réalité des 6 000 itinérantes à Montréal. On ne les voit pas parce qu’elles ont honte et qu’elles se cachent. La rue des Femmes leur offre 300 lits, mais ça ne suffit pas. Je m’étais juré de lui prêter main-forte… »

L’occasion s’est présentée avec L’Effet A, mouvement visant à mousser l’ambition professionnelle chez les femmes. À l’instar des quatre autres leaders qui le composent – Isabelle Hudon, Marie-Josée Lamothe, Isabelle Marcoux et Kim Thomassin –, Sophie devait relever un défi inspirant en 100 jours. Mission accomplie.

Ce n’est pas la première fois que Sophie Brochu, 52 ans, s’investit dans une cause au nom de Gaz Métro. Lors de sa nomination comme présidente et chef de la direction, en 2007, elle a insisté pour que l’entreprise s’engage davantage dans sa communauté – le siège social se trouve à Hochelaga-Maisonneuve, quartier montréalais qui bat des records de pauvreté au pays. L’énergique brunette a mené une collecte de fonds sans précédent auprès du milieu financier pour transformer l’annexe d’une petite école en centre d’activités (athlétisme, cuisine, horticulture, multimédia, lecture, sciences, danse). La « Ruelle de l’avenir » est toujours fréquentée par les enfants du quartier. La PDG s’implique aussi auprès de Centraide du Grand Montréal. « Je me rends compte que des gestes simples peuvent faire beaucoup », dit-elle.

La chance a toujours souri à cette fille de Lévis, née dans une famille d’entrepreneurs. Paul, son père, avait cofondé une entreprise de transformation et de distribution alimentaire, le Groupe Brochu Lafleur. Sa mère, Ghislaine Fournier, venait d’une famille qui possédait une concession automobile. Disons que ça parlait business à la maison !

C’est pourtant la médecine qui attire d’abord la jeune Sophie. Elle s’inscrit en sciences au Collège de Lévis, où elle s’éprend d’un bel étudiant d’origine irlandaise qui partage encore sa vie aujourd’hui, le producteur de télévision John Gallagher. Ensemble, ils intègrent la troupe de théâtre du Collège, dirigée par nul autre que Robert Lepage. Tout un trip pour la fille de 17 ans, qui se prend à rêver d’une carrière de comédienne ! Le Conservatoire d’art dramatique de Québec retient sa candidature mais, après un an de cours, elle change de cap et s’-inscrit en sciences économiques à l’Université Laval. C’est là qu’elle sera initiée à l’univers du secteur énergétique par un professeur génial, l’économiste et spécialiste du pétrole Antoine Ayoub. C’est la révélation. « L’énergie est au cœur de l’économie ! s’enthousiasme-t-elle. Elle a des répercussions sur les politiques industrielles, le budget des familles, l’environnement et les relations entre les pays. »

Sophie Brochu travaillera pendant 10 ans à la Société québécoise d’initiatives pétrolières (Soquip), d’abord comme analyste financière, puis en tant qu’adjointe au président et vice-présidente au développement des affaires, avant d’être repêchée par Robert Tessier de Gaz Métropolitain, en 1996. Elle a alors 34 ans.

Auprès de son nouveau mentor, elle apprend vite et grimpe les échelons. Développement des affaires, approvisionnements, ressources humaines, ventes, marketing, service à la clientèle, distribution… Elle touche à tout et participe au rajeunissement de la marque. Dix ans après son arrivée, Sophie Brochu devient la première femme à prendre les commandes de l’organisation, dont les revenus ont atteint 2,5 milliards de dollars en 2014.

Des qualités de chef

Et dire qu’elle ne se voyait pas comme une gestionnaire en entrant dans cette société ! « C’était par manque de connaissance de moi-même, se justifie-t-elle aujourd’hui. Je n’avais jamais dirigé personne et je carburais aux projets. » Sa capacité à être proche des gens, engagée et à l’écoute lui a permis de rallier une équipe dévouée autour d’elle. Elle se fait aussi un devoir de rester « branchée » sur sa société. Le monde s’ouvre aux énergies renouvelables et au développement durable ? Gaz Métro s’investit dans des projets de parcs éoliens, d’énergie solaire, d’hydroélectricité et de valorisation des déchets. Et quand les choses ne vont pas assez vite à son goût, Sophie s’impatiente. « De temps en temps, un collègue me dit : “Sophie, lève le pied, ça va trop vite !” »

Elle sait aussi se braquer devant des -partenaires qui nuisent aux intérêts de sa clientèle. Comme à l’automne 2014, lorsqu’elle a fait une sortie publique contre le projet d’oléoduc Énergie Est, au grand bonheur des environnementalistes. La pierre d’achoppement : TransCanada souhaite convertir son gazoduc de l’Ouest pour y faire passer le pétrole des sables bitumineux jusqu’aux raffineries de l’Est. En échange, l’entreprise propose à Gaz Métro une nouvelle con-duite de gaz entre Thunder Bay et Ottawa, mais d’une -capacité dimi-nuée de moitié ! « En fin de compte, ce sont nos clients qui écoperaient. Les approvisionnements seraient limités en périodes de pointe hivernales et la facture, plus élevée. Les discussions ont été dures, mais quand on tient à ses valeurs, on reste debout. » Aux yeux des producteurs de l’Ouest, elle est passée pour une extraterrestre.

Quel boys’ club ?

Son parcours de femme dans ce monde d’hommes est atypique, elle le reconnaît. Elle assure ne pas avoir été victime de misogynie, ni s’être jamais cognée au plafond de verre. Même que, dernièrement, on la voyait à la tête d’Hydro-Québec. « J’ai toujours été entourée de gars, mais je ne m’-arrêtais pas à ça », dit-elle. En siégeant à des conseils d’administration – Banque de Montréal, Bell Canada et BCE –, elle a mesuré la différence entre les leaderships féminin et masculin. « On ne voit pas les problèmes et les occasions de la même manière. »

Plus elle avance dans la vie, plus elle réalise que toutes les femmes n’ont pas eu sa chance, malgré les générations qui se sont battues pour ouvrir la voie. C’est pourquoi L’Effet A l’a touchée. « Je n’avais pas été suffisamment attentive à leurs difficultés. L’ambition – à ne pas confondre avec “prétention” – est une énergie à transmettre. » Et de l’énergie, Sophie Brochu en a à revendre, au propre comme au figuré.

 

Le potager comme métaphore

Le refuge de Sophie, c’est son potager à Bromont. Et c’est aussi beaucoup plus que cela. « On y observe des principes qui s’appliquent à la gestion. »

Leçon n° 1
La bonne personne à la bonne place

« Prenons l’exemple du tournesol. Au soleil, peu importe où l’on plante la graine, elle va donner une belle fleur. Par contre, si on la plante à l’ombre, il faudra s’en occuper beaucoup et lui donner de l’engrais. Les gestionnaires ont la responsabilité de mettre la bonne personne à la bonne place, sans quoi elle sera malheureuse et rendra tout le monde malheureux autour d’elle. »

Leçon n° 2
Éloigner les éléments incompatibles les uns des autres

« Établir quatre carrés et faire la rotation de ce que l’on sème pour ne pas appauvrir le sol ni attirer les insectes. On porte attention à la compatibilité des semences : les courgettes ne s’accordent pas avec les concombres. Je me garde toujours un carré pour la nouveauté. »

Leçon n° 3
Ne rien tenir pour acquis

« Les tomates russes sont exigeantes. J’ai mis beaucoup d’énergie à les faire pousser et j’ai réussi. Mais j’ai échoué avec d’autres légumes plus faciles parce que je ne m’en étais pas assez occupée. Une entreprise, c’est une somme d’individus qui veulent se sentir valorisés et stimulés. »