Entrevues

Génération père poule

On les appelle les nouveaux pères.

Photo: Sarah Scott

Photo: Sarah Scott

On les appelle les nouveaux pères. Qui sont-ils ? Que pensent-ils ? Comment vont-ils ?

Pascal Lachapelle et Matthieu Turgeon, deux auteurs dans la trentaine et tous les deux pères de famille, se sont enfermés dans une salle de bains – seul lieu de quiétude pour un parent – le temps de jaser de leur expérience…

Matthieu. Bon, Pascal, les pipis sont faits, les jeunes ont chacun un bol de chips, un rouleau d’essuie-tout pour les dégâts, et je leur ai même laissé nos iPad. Avoue qu’on peut me considérer comme un homme impliqué.

Pascal. Et je peux même te prédire qu’on a sept grosses minutes avant le prochain « Papaaaaa ? ». Moi, je me suis donné un titre plus pompeux que toi : je suis l’Homme aux multiples talents ! Depuis ma monoparentalité, pas le choix, j’ai dû me surpasser et devenir une machine autonome, efficace et multitâche.

M. Un surhomme, rien de moins.

P. Imagine, je répare des trous dans les pantalons des enfants en moins d’une soirée ; je connais tous les raccourcis dans Mario Bros. Je fais des lulus à ma fille sans entendre « Ouchahhh papa, ça tiiiiiiire, tu me fais mal ! » Je réussis à magasiner seul ses vêtements sans l’aide d’une vendeuse. Et ce que j’achète est plutôt beau.

M. Bravo, champion, un papa de première ligne ! On constate que même l’homme le plus cromagnonesque se transforme à la venue de son enfant. Il se fragilise. L’orgueil viril se fait plus discret. Un œil embué à la vue de sa fille qui participe à son premier spectacle de danse est si vite arrivé, n’est-ce pas ? Moi, au moins, j’avais de bonnes raisons de pleurer en visionnant Histoire de jouets 3 avec mon fils. Quand Andy, devenu adolescent, remet ses jouets à une fillette, c’est le cycle de la vie illustré à son meilleur.

P. Bien sûr, bien sûr. Tiens, prends des  mouchoirs. Tu peux les garder, j’en ai en permanence avec moi depuis que je suis un papa mono(parental). Dans mon ancienne vie, je traînais simplement mon portefeuille. Maintenant, j’ai une sacoche. Pas le choix, avec des enfants, il faut une trousse de premiers soins : barres tendres, bonbons d’appoint et bouteille d’eau format géant. Le plus difficile a été de trouver une sacoche pour homme pas trop quétaine.

M. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour nos petits ? Il y a à peine 20 ans, jamais on n’aurait vu un homme se promener sans gêne apparente avec un sac à couches. Maintenant, on plonge tête baissée dès le jour 0 dans une suite de situations malaisantes. Lorsque la mère finit par expulser son bébé, ce sont deux êtres totalement innocents qui naissent à la fois. Ça nous foudroie après ces neuf longs mois d’attente et d’ennui.

P. « Neuf mois d’ennui ! » Aurais-tu l’intention de te joindre aux monoparentaux ? Avec des propos comme ça, je suis mieux de préparer tout de suite ton lit dans ma chambre d’ami !

M. Entre nous, l’homme peut bien s’intéresser autant qu’il peut à cette progression de la bedaine, il n’en reste pas moins que, physiquement, il ne ressent rien. Aux yeux du père, la grossesse demeure plutôt abstraite. On est interpellé, c’est vrai, mais jamais aussi renversé que la mère.

P. Moi, ce qui me renverse, c’est de s’activer pendant des mois à peindre et à décorer une chambre d’enfant. D’abord, le bébé s’en contrefiche. Ensuite, ça va prendre des photos pour lui « remémorer »
son environnement. Enfin, ça exige un investissement qui aurait profité davantage dans un compte d’épargne-études.

M. Faut quand même essayer de se mettre à la place de la femme. Elle porte notre minitêtard, qui devient un simple petit cœur qu’on peut entendre battre rapidement. S’ensuivent les multiples échographies qui se ressemblent toutes (je mets n’importe quel parent au défi de retrouver son rejeton parmi une dizaine de silhouettes interchangeables). Et, je l’avoue, comme ça me semble une expérience magistrale, je porterais volontiers notre deuxième enfant. Ne serait-ce que pour arrêter de me faire dire…

P. « Laisse faire, tu peux pas comprendre. » Oui, je vois le genre. Mais si le gars accepte d’avoir des enfants, il n’a pas de raison de ne pas s’engager autant que la mère. L’époque du grand macho avec une bière sur son divan est révolue. En 2013, il n’y a rien que je ne fais pas : la cuisine, le lavage (à cycle délicat, bien entendu), le taxi, les devoirs, sans oublier les ren­contres de parents. C’est mon quotidien. Après ma séparation, j’ai eu la nette impression qu’un gars impliqué dans la vie de ses enfants était pas mal plus sexy qu’un autre qui ne faisait rien. Du fait d’avoir les mêmes réalités que les filles, je devenais automatiquement un excellent « parti ».

M. J’imagine très bien un beau trophée Méritas sur ton mur pour ton rôle de papa mono. Moi, cette année, j’aurai au mieux un petit autocollant dans mon cahier pour souligner mes efforts. Avec un commentaire de ma blonde : « Démontre une belle persévérance. Place à l’amélioration. » Car c’est ce que nous faisons, au tout début, de beaux gros efforts. Pour autant que la conjointe nous laisse de l’espace et nous permette de faire quelques erreurs. On est nono par moments, mais pas dangereux.

P. Il faut y mettre des efforts, y’a pas à dire. Comme dans la conciliation travail-famille. C’est tout un défi pour les monos. Les patrons veulent des employés ponctuels, assidus et productifs. Toi, si tu dois rester plus tard au travail, tu demandes simplement à ta conjointe d’aller chercher le bébé à ta place. Moi, je ne peux pas appeler mon ex pour lui dire de venir commencer le souper chez moi. Aux yeux de l’employeur, difficile de gagner des points quand on reste à la maison pour son enfant malade par les deux bouts. Ou bien quand on s’absente parce qu’il a ENCORE une sapristi de journée pédagogique !

M. Le truc, c’est d’avoir une conjointe éducatrice en garderie. Elle peut toujours le ramener à la fin de la journée. Et c’est une bibliothèque mobile de comptines à portée de la main. Pratique, mais lourd sur l’orgueil quand je tente d’être aussi crédible qu’elle aux yeux du petit. Elle part avec une longueur d’avance grâce à l’instinct maternel qui lui coule dans les veines et à son DEC en bébélogie. Par contre, le salaire anémique de sa profession exige que je tienne le rôle classique du pourvoyeur. Tout comme toi, quand je dois bosser le soir et la fin de semaine pour finir un travail, c’est au détriment de ma relation avec mon fils, mais toujours dans l’optique du bien commun de la famille. Et on se fait répéter qu’il faut savourer les premières années……Ou pire, on entend des hommes qui affirment regretter ces années manquées, mais qui sont bien contents de prendre leur retraite à 50 ans. Comment équilibrer tout ça ?

P. J’ai la solution. On a juste à faire en sorte que les entreprises soient toutes dirigées par de jeunes mères de famille. Tous mes retards facilement pardonnés. Wow ! Je crois que ça prend un parent pour comprendre un autre parent et, dans mon cas, un mono pour en comprendre un autre. Car le rôle parental bouffe énormément d’espace dans nos vies. Ça va de soi : on a juste deux mains, au contraire de vous, les couples « normaux » ! Chez bien des consœurs monos, on sent que mettre les enfants au premier plan efface un peu beaucoup leur « moi » personnel. S’occuper d’elles-mêmes vient loin derrière dans la liste des tâches du jour. C’est pourtant essentiel de ne pas s’oublier. Moi, j’aime bien sortir seul avec ma Porsche Cayenne. Ça me fait respirer un peu.

M. OK, Pascal… c’est une image, là, tu n’as pas vraiment une Porsche Cayenne ?

P. Bien sûr que non, je n’ai même pas les moyens de m’acheter une superbe Dodge Caravan… sport.

M. Mais au moins, tu laisses sortir ton mâle intérieur une semaine sur deux. C’est bien, ça. Depuis que j’ai un enfant, mon mâle intérieur bombe le torse et se sent viril rien qu’à dire : « Je suis le père d’un p’tit gars. » J’ai aussi regagné une naïveté que je considère purement adorable. On s’émerveille devant les bonheurs simples de cette nouvelle vie et je n’envie plus les plaisirs que les non-parents se permettent. Bon, parfois si. Je ne cracherais pas sur un voyage spontané au Mexique – sans nécessité de coordonner gardiennes et biberons. Mais je ne regrette jamais ma décision d’élever un enfant, et encore moins quand je réalise que ma blonde est la partenaire idéale pour cette aventure. Est-ce être moins homme que de devenir sensible à la pensée de son enfant, de jouer aux figurines avec lui ou d’écouter les films de Disney en boucle ? Si c’est le cas, je m’en fous, je suis heureux.

P. Moi, je ne m’étais jamais demandé si avoir de la tendresse, une certaine fragilité, bref de la sensibilité, jouerait sur ma masculinité. Je crois qu’arrimer ces ingrédients à mon mâle alpha ne me diminue en rien. Ma manière d’agir, d’aborder la vie et de voir les choses reste celle d’un homme.

Fillette. Pappaaaaa ? Je peux entrer ?

M. Sept minutes, top chrono ! T’es fort !

P. C’est ça, l’expérience !

M. Vas-tu enfin m’expliquer pourquoi tu as choisi la salle de bains pour jaser ?

P. Avec deux enfants dans un petit appartement, c’est le dernier endroit où ils pensent à me chercher. Et quand tu verrouilles la porte, tu peux facilement gagner deux minutes de plus.

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Visiter le blogue La naiveté d’un papa nono

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Pascal Lachapelle et Matthieu Turgeon, auteurs de Pères poules et prodigieux enfants, pas vraiment!, Éditions Stanké, 24,95 $.