Entrevues

Josélito Michaud : Un train pour la gloire

De Justin Trudeau à la mairesse de Lac-Mégantic, ils se sont confiés à l'animateur pour son dernier livre.

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Pour se rendre chez Josélito, quelque part à Boucherville, il faut suivre ses indications à la lettre. Sinon, on risque de passer tout droit et de ne pas boire le champagne qu’il aura sûrement mis au frais, parce qu’il est comme ça. Lui qui a parlé jusqu’à plus soif de deuils ne rate pas une occasion de célébrer la vie. Qu’il a fort belle, à en juger par la maison ancestrale qu’il possède (vers 1760), flanquée d’élégants pavillons et plantée dans un vaste terrain boisé. C’est son fief et sa fierté et c’est là qu’il nous accueille avec chaleur… et des bulles.

La publication d’un livre sur le star-système par Josélito Michaud n’étonnera personne. Depuis des lunes, le gars gravite autour d’étoiles. Il en a même épousé une, Véronique Béliveau, chanteuse au look de mannequin très en vogue dans les années 1970-1980, qui a quitté la scène voilà 20 ans. « Par choix », précise son mari, et presque au moment où ils se sont rencontrés. « Elle était à un cheveu de réussir une carrière internationale mais n’a jamais eu derrière elle une équipe pour l’appuyer. Et là, ça va être la partie émotive du jour, ça restera toujours pour moi – aïe ! je vais pleurer – une de mes plus grandes désolations. Oui, désolation, c’est le mot qui me vient quand je pense à sa carrière. Je ne voulais pas avoir avec Véronique la relation gérant-artiste et puis je m’occupais déjà de quelqu’un d’autre. » À l’époque, Josélito bûchait dans l’ombre à pousser vers la lumière sa « découverte », Isabelle Boulay, qu’il a accompagnée dans son ascension de la Gaspésie jusqu’à l’Olympia de Paris. Leur séparation professionnelle, douloureuse et publique, reste encore pour l’ex-gérant, 11 ans plus tard, un sujet sensible qui, même à peine évoqué, refroidit l’air ambiant.

Animateur radio et télé, intervieweur, amateur de courts voyages en train, Josélito a acquis sa propre notoriété sur le tard, à 37 ans. Directeur de la première mouture de Star Académie, en 2003, il a consolé une Marie-Mai éplorée d’avoir perdu en demi-finale contre Marie-Élaine Thibert avec ces mots prophétiques : « C’est toi, ma chouette, qui as gagné. »

Vous avez lu, pour vous préparer à écrire ce livre, des centaines de biographies, de Piaf à Rihanna. Y en a-t-il une qui vous a marqué ? Celle de Steve Jobs (rédigée par le journaliste Walter Isaacson après une série d’entretiens). Jobs y a révélé ce qu’on ne dit jamais : pour atteindre un tel niveau, il fallait que son génie frôle la folie. Oprah, Jacqueline Kennedy, Hillary Clinton, Lady Gaga, Michael Jackson : ils ont tous en commun l’obsession.

Quelle en serait l’origine ? Une motivation, déterminée par le regard d’un des parents ou des deux. Dans 77 % des 380 biographies que j’ai lues, elle vient du père. Fascinant ! Et cette motivation peut provoquer deux réactions : « Je vais te prouver que je suis quelqu’un parce que tu m’as traité de trouduc… », ou l’inverse, « Parce que tu as réussi, je vais réussir, moi aussi. »

Comment définissez-vous la gloire ? C’est la reconnaissance sociale due à une activité précise. J’ai volontairement choisi le mot gloire parce qu’il fait peur et attire en même temps. Mon idée de départ était de brosser le portrait le plus juste possible de ce phénomène. On peut connaître la gloire à la Commission Charbonneau quand on témoigne pendant trois jours. Je voulais décrire différentes sortes de gloire.

D’où la présence de la mairesse de Lac-Mégantic. Dans son cas, il s’agit de gloire circonstancielle. Le sujet était très délicat et demandait beaucoup de doigté. On va la découvrir sous un nouvel angle. Elle a vécu un drame personnel bien avant la tragédie de l’été dernier. J’étais au courant – ça l’a d’ailleurs étonnée. Elle n’est pas devenue exceptionnelle par hasard, elle s’est révélée ainsi parce qu’elle a eu des réflexes qui étaient déjà en elle. Et c’est aussi une question de timing : la dame qui s’est installée au micro et qui a géré la crise comme une mère de famille est apparue alors que le Québec était plongé dans un climat de cynisme politique.

Outre le timing, que faut-il pour qu’un artiste atteigne la gloire ? Je dirais, à la lumière de tout ce que j’ai lu et entendu, que trois choses sont essentielles pour réussir – je parle d’une carrière artistique qui dure 3, 5, 10 ans, pas d’une étincelle du genre Occupation Double. Un : une singularité dans le talent. Deux : une volonté qui frise l’acharnement. C’est tellement difficile de faire un métier public. Cette motivation – qui remonte souvent au père, comme je l’ai dit – doit devenir une obsession et implique beaucoup d’efforts. Le magicien Luc Langevin m’a dit un jour : « Je ne pensais jamais que ça prenait autant de travail. » C’est unanime : tous ceux qui réussissent affirment la même chose.

Et la chance ? Être au bon endroit au bon moment ? C’est la troisième chose. Prenons le cas de l’auteur français Marc Levy. Il était architecte. Il a un jour écrit une histoire qu’il voulait remettre à son fils pour ses 18 ans pour lui expliquer l’amour. Sa sœur est tombée sur le manuscrit et lui a dit : « Tu devrais le publier. » On connaît la suite : Steven Spielberg a acheté les droits, et Marc Levy a vendu plus de 30 millions d’exemplaires de son livre. Oui, ça prend de la chance, mais ça prend aussi quelqu’un qui croit en toi, encore plus que toi-même, un visionnaire. On connaît l’histoire de Céline…

LI4221_CV_LaGloire.inddParlant de Céline, dans un livre sur la gloire au Québec, on s’attendrait à l’y voir. Je la réserve peut-être pour autre chose, je ne sais pas. On est toujours en train de dire que la gloire, c’est Céline Dion à l’étranger. Je voulais montrer qu’il y a une gloire au Québec aussi, qu’on a notre gloire… Bien sûr, Véronique Cloutier aurait pu être dans la liste, Ginette Reno aussi, ce sont des choix évidents, mais je voulais aller ailleurs.

En effet. José Gaudet n’est peut-être pas le premier nom qui me vient en tête quand j’entends le mot gloire. Oui, bon. Mais je savais ce que José allait dire. Je le connais bien, c’est moi qui ai découvert Les Grandes Gueules. Quand il est devenu riche, il a eu peur de tout perdre. Personne ne parle de ça, et je voulais que lui le dise. Dans la gloire, il y a aussi cet aspect : l’abondance, qu’est-ce qu’on fait avec ? Et José n’a pas été capable de composer avec ça, la peur de perdre ce que tu viens d’avoir. Quand t’as rien à perdre, quand tu ne possèdes rien, qu’est-ce qu’on peut t’enlever ? L’argent et la célébrité, ce sont deux sujets tabous au Québec.

Qu’est-ce qui vous a le plus étonné de vos entretiens ? D’entendre Éric Lapointe déclarer : «Si j’ai pas la scène, je meurs.» J’ai aimé qu’il ose me dire : «J’ai besoin de cette dose d’amour-là pour me sentir plus grand que dans la vraie vie.» Quand son équipe démonte la scène après un show, pour reprendre ses mots, «c’est [sa] vie, crisse, qu’on démonte». C’est là que j’ai compris qui était la personne derrière l’image. Et c’est pour cela que l’un de mes plus grands plaisirs dans la vie, c’est d’interviewer quelqu’un.

Pourquoi ? Parce que ça me permet d’apprendre sur moi, égoïstement, en écoutant les autres. Après, je relativise des choses que je vis. Ce n’est pas du voyeurisme, au contraire. Tout petit, déjà, je m’isolais pour entendre les histoires des autres, mais pas pour les répéter. Je suis fasciné par le comportement humain. Fa-sci-né. À chaque entrevue, je me dis : ah ! c’est comme ça qu’il est fait, qu’il décortique une affaire ! C’en est une obsession.

Pourquoi avoir pris vous-même les photos ? Parce qu’à un moment donné je me suis dit : pousse ton défi plus loin, fais-le pour le kick. J’ai commencé par une pour voir, et j’ai découvert par la lentille des choses que je n’avais pas vues avant. Les photos n’ont pas été faites en même temps que l’entrevue. Pendant les spectacles, j’avais en moyenne sept minutes pour prendre les photos. Mon regard est très personnel.

Quelle est la plus grosse star que vous ayez rencontrée ? Oprah. Je suis allé sur le plateau de son émission et je me suis presque évanoui. Un ami qui travaille avec Céline – elle faisait le show d’Oprah pour la 27e fois, je pense – m’a invité à assister à l’enregistrement à Chicago. Quand Oprah arrive sur ses talons hauts, elle est très impressionnante, et pas juste parce qu’elle est bien en chair – mais quand même moins ronde que je le pensais. Impressionnante par ce qu’elle est. Tu ne peux pas être là où elle est et ne pas avoir une aura particulière. Im-pos-si-ble. Céline est comme ça aussi. On m’avait dit que je ne pourrais pas parler à Oprah, mais la vie a fait qu’elle est venue vers moi en disant : « Come here », et elle m’a pris dans ses bras. Jamais je ne vais me sortir de ces bras-là, que je me suis dit. [Éclat de rire.] Je l’ai regardée dans les yeux et qu’est-ce que j’ai vu dans son regard ? La solitude. Cette célébrité-là t’isole.

La gloire démystifiée – 31 destins et 200 clichés volés, Libre Expression, 2014

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EXTRAITS

1 Ricardo – Cultiver son jardin de rêves

« Je l’ai espéré inconsciemment à partir de l’âge de huit ans, sans savoir pourquoi ni ce que j’allais devenir dans la vie. À cette époque, j’ai découpé quelques photos dans les magazines, les catalogues et les calendriers, que j’ai collées sur un Coroplast. Je l’ai mis sur ma commode à vêtements. Chaque matin, je regardais ça. À ce moment-là, je ne savais pas que je faisais de la visualisation… Je n’avais pas une idée précise de ce que je ferais dans la vie ni de ce que je voulais faire exactement mais, à 12 ans, je savais que je voulais être le meilleur dans ce que j’allais faire. »

2 Véronique Béliveau – La vie après la gloire

« Je sais que j’étais faite pour faire ce métier, sauf que je me suis demandé à plusieurs reprises depuis l’arrivée des enfants si c’était ça que je devais faire au bout du compte. Est-ce que vivre la gloire, c’était ça ma vraie mission dans cette vie ? Je pense que ma vraie mission, c’est ce que je fais maintenant. De t’assister dans ta mission à toi et de m’occuper de mes enfants. J’ai la mission de ces deux enfants. Je pense que tout ce que j’ai vécu dans ce métier pendant 25 ans m’amène peut-être à être plus pertinente dans ce que l’on fait aujourd’hui. »

3 Corneille – À la gloire des siens

« Entre 2003 et 2006, quand ma carrière a explosé, je l’ai vécu avec, d’une part, un maximum d’inconscience et, d’autre part – ça, c’est la contradiction en moi –, avec une très grande lucidité subconsciente. Je me suis rendu compte que je ne pouvais en profiter sans les miens. J’ai eu de grands moments, comme de jouer une semaine à l’Olympia de Paris, mais j’ai été incapable de les apprécier. Je pense que, sans que j’en aie conscience, ils me mettaient encore plus face à mon vide intérieur. »

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4 Véronic Dicaire – Les voix de la gloire

«J’ai de la difficulté avec le mot gloire parce que j’ai peur que ce soit éphémère. Pour moi, le succès, ce n’est pas un disque platine, ce n’est pas un hit à la radio, c’est la longévité. Ce que je vis en ce moment, c’est comme si on me donnait des petits collants et que j’ajoutais une étoile à mon cahier et à mon bulletin. Je suis tellement dans le projet, dans ce qui se passe présentement, que je suis incapable de me dire que c’est glorieux, ce que je vis. Il faut que je retourne en France, au Québec et à Vegas pour que ça continue. Ce n’est que la première étape. C’est quelque chose que je construis au fur et à mesure. »

5 Mario Tessier – À la gloire de son père

« Je suis content de ce que mon père m’a transmis, qui se résume en un mot : passion. Il était un passionné et j’en suis un aussi. J’ai deux vitesses : je suis arrêté ou je vais à cent milles à l’heure !… Moi, je suis à cent pour cent dans le travail parce que c’est vital. J’en ai besoin, c’est mon oxygène. Si je n’ai pas ça, tu m’enlèves un poumon, je ne peux plus respirer. Je pense à ce métier 24 heures par jour. Je ne peux pas être autrement. Dans ma tête se bousculent toujours des idées en lien avec mon travail. »

6 Wilfred LeBouthillier – La gloire instantanée

« Je me suis rendu compte que cette émission-là est un chemin facile pour être connu, mais c’est le chemin le plus difficile pour être reconnu. Tu as l’impression que, peu importe ce que tu vas faire, tu ne seras jamais reconnu. Malgré ça, il faut trouver la façon d’être heureux. Heureux dans tes choix. Après mon premier album, j’aurais pu continuer cette recette-là, d’aller chercher des auteurs connus, mais quand je suis parti de ma ville pour faire de la musique, c’était pour me faire connaître comme un auteur-compositeur-interprète. »