Entrevues

Karine Vanasse, la star vraie

On a découvert Karine Vanasse à 14 ans. On l’a vue grandir. Aujourd’hui, à 31 ans, elle a une carrière internationale qui fait rêver. Mais qui est la femme derrière le glam ? Jean-Yves Girard a trouvé quelques réponses...

Karine-Vanasse

Photo: Max Abadian

À la mi-avril, elle était partout : Tout le monde en parle, Gala Artis, Pénélope McQuade, La Presse… Peu importe où elle brillait, Karine Vanasse ne manquait pas de braquer l’éclairage sur Papier 15, une foire d’art contemporain. Résultat : cet événement plutôt pointu a bénéficié d’une visibilité d’une valeur inestimable. À la blague, après une heure de conversation, estimant que la glace était bien brisée et la confiance installée, je lui ai demandé combien elle avait été payée pour être la porte-parole. Elle a pris le temps d’y penser. « Rien. Pas d’argent, mais on me donne une œuvre en cadeau. » Parce qu’elle y croit. C’est tout. « Et, c’est bête à dire, mais j’ai l’impression de me révéler beaucoup par rapport aux œuvres que je vais aimer, en osant dire que je m’y intéresse même si je ne m’y connais pas tant que ça… »

Trop se révéler : Karine Vanasse n’y tient pas. D’où peut-être le choix de l’endroit pour l’entrevue : un café branché dans le quartier montréalais du Mile-End, à l’heure du lunch. À mon arrivée, elle y était déjà, devant son assiette, assise à l’extrémité d’une table assez grande pour accueillir huit convives (ce sera le cas). Bonjour l’intimité. Soit, toutes les tables à deux étaient prises… Elle était désolée. Moi aussi. Lui en tenir rigueur ? Cinq minutes peut-être, pas plus. Car sans même chercher à plaire ou à séduire, cette fille est absolument, complètement irrésistible. Primo, il y a le look : une allure de star, teint impec et cheveux savamment décoiffés. Elle était vêtue d’un haut un brin austère, genre couventine, assorti d’un short très court dévoilant un kilomètre de jambes sur des talons aiguilles vertigineux. Ajoutez à cela assez de classe pour ouvrir une école. Deuzio, il y a ce qui est vraiment essentiel mais invisible pour les yeux, comme l’a si bien écrit quelqu’un : une simplicité et une gentillesse authentiques. « Karine ne sait pas comment ne pas être gentille. C’est, selon moi, aussi un défaut : elle fait trop attention aux autres, et pas assez à elle-même », m’a expliqué l’écrivaine Kim Thúy, l’une de ses plus proches amies. Elles se sont connues par hasard, du temps où l’auteure tenait un restaurant. Karine est d’ailleurs à l’origine du roman qui a lancé la carrière de Kim : fascinée par son passé, l’actrice lui a offert un petit calepin pour coucher ses souvenirs du Vietnam, de sa fuite, de la vie dans un camp de réfugiés, de son arrivée à Granby… Cela a donné Ru, best-seller international.

À voir: les coulisses de notre session photos avec Karine Vanasse.

Les hauts et les bas
Au moment où je l’ai rencontrée, Karine ne savait pas encore que le feuilleton américain Revenge, dans lequel elle interprète la Française Margaux LeMarchal, fille unique d’un milliardaire et éditrice d’un magazine de mode, allait être annulé par le réseau ABC (ICI Radio-Canada Télé présente la quatrième et donc dernière saison de Vengeance jusqu’au 1er septembre). Elle s’en doutait un peu et n’a pas porté le deuil bien longtemps, occupée par l’imminence du tournage de Blue Moon. Écrite par Luc Dionne (Omertà), cette télésérie, qui sera présentée en rafale sur Illico en 2016, est un projet ambitieux auquel l’actrice est attachée depuis le début. « L’histoire commence en Afrique, m’a-t-elle raconté, excitée comme une puce habillée en Zara. Justine, mon personnage, une démineuse membre de l’armée canadienne, est en mission là-bas, et son père meurt subitement dans des circonstances pas très claires. Alors, elle revient ici et hérite d’une partie de l’entreprise Blue Moon, formée de paramilitaires [des mercenaires engagés pour combattre] et qu’il avait fondée avec un collègue, joué par Luc Picard. C’est une série d’action, assez virile, avec des explosions. » Pour s’y préparer, Karine a d’ailleurs suivi un entraînement physique intense, entre autres dans le maniement d’armes.

Blue Moon est produite par Aetios Productions, la boîte de Fabienne Larouche. « On aime travailler ensemble. Je lui suis reconnaissante car, très tôt dans ma carrière, elle m’a fait confiance avec Un homme mort (en 2006, à TVA). J’étais au début de la vingtaine. J’avais eu des premiers rôles au cinéma, mais pas à la télé. » Elles ont remis ça il y a deux ans pour 30 vies. « Fabienne est un modèle pour moi. C’est une femme qui fait ce dont elle a envie, qui fonce, qui ne se met pas de limites. Même si tu n’obtiens pas les résultats escomptés, tu apprends sur toi. Et c’est bien de se donner ce droit. »

Karine a pris bonne note et a foncé. À voir où elle est rendue, il est clair qu’elle a bien fait. On a l’impression que tout lui réussit, mais, m’assure-t-elle en riant, on est loin du compte. « J’ai aussi fait plein de films qui n’ont pas marché. » Et quelques routes secondaires empruntées ont été plutôt cahoteuses. Elle m’en a parlé avec franchise, humour et une tendresse certaine pour la Karine de l’époque, qui osait sortir de sa zone de confort. « À 26 ans, animer La soirée des Jutra live devant les gens de mon industrie et me faire regarder comme ça [elle a eu une expression mi-blasée, mi-défiante], c’était épouvantable. Je ne pouvais pas me jeter davantage dans la gueule du loup. » Le lendemain, le verdict a été mordant : « Animation mécanique (…)
tuant toute spontanéité », a-t-on pu lire dans Le Journal de Montréal.

« Les fois où je me suis cassé la gueule, mon ego est descendu tellement bas, c’était comme si je remettais le compteur à zéro. Dans le fond, ce type d’expérience, c’est quasiment de l’autosabotage. Consciemment, c’est dur à recevoir sur le coup. Inconsciem­ment, ça me faisait du bien. »

En 2011, dans la pièce In extremis, à l’affiche du Théâtre du Rideau Vert, l’actrice autodidacte a vécu un autre moment « qui fait grandir ». « Je savais que les critiques ne seraient pas bonnes (“Production gauche, approximative, qui frise par moments l’amateurisme”, dixit Le Devoir), mais j’étais sur un high de l’avoir fait, fière d’avoir relevé ce défi peu importe le résultat. J’ai passé mes auditions pour Pan Am le lendemain de la première médiatique. C’est bête, mais je suis arrivée avec cette énergie, après n’avoir presque pas dormi, et j’ai été ­choisie. » Grand sourire. Belle revanche.

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Photo: Max Abadian

Vers le sud et l’ouest
Dans Pan Am, grosse production télé du réseau ABC, Karine Vanasse s’appelait Colette Valois, hôtesse de l’air française des années 1960 et l’un des personnages principaux. Cet automne-là, sa carrière américaine a pris son envol pour vrai. Car la Québécoise a vite été remarquée. Signe qui ne trompe pas : le magazine Esquire l’a ­choisie pour en faire son lutin de Noël, version coquine, légèrement vêtue et les bras chargés de cadeaux pour messieurs. « Quand ma relationniste new-yorkaise m’a présenté leur offre, j’étais un peu réticente… Mais ce n’était pas de mauvais goût. »

Travailler chez l’Oncle Sam n’était pas un rêve ; en fait, elle n’y croyait pas. « Plus jeune, quand j’ai pensé aller voir ailleurs, j’ai visé l’Europe. J’y ai passé du temps, j’avais une agente. J’étais aussi fascinée par le marché canadien. Les États-Unis ? J’avais peur d’y aller. J’avais vu trop de gens partis tenter leur chance à Los Angeles revenir ici défaits. Alors, quand j’ai eu Pan Am, presque par hasard, j’ai été tellement contente ! On tournait la série à New York, j’en ai profité à fond au cas où ça ne se représenterait plus jamais. » Ce n’est pas le cas. Dans la Cité des Anges, la ville la plus compétitive du monde pour une actrice (ou un acteur), Karine a réussi l’exploit de se faire un nom. Elle y vit la moitié du temps, y pratiquait le surf mais a arrêté (pour ne pas abîmer la peau de son visage), y suit des cours d’interprétation, foule des tapis rouges, s’amuse. Et reçoit des offres. Il y a deux ans, elle a tourné le pilote d’une télésérie produite par Natalie Portman, intitulée Scruples. Le projet n’a pas eu le feu vert, mais Karine, fan de l’actrice oscarisée pour Black Swan, chérit un moment marquant. « Quand j’ai rencontré Natalie, elle m’a dit avoir beaucoup aimé mon travail dans Pan Am. De retour à mon auto, j’ai appelé Maxime pour lui raconter ça et j’ai fondu en larmes. Je n’en revenais pas. »

Maxime. Un prénom qui revient souvent dans la conversation, presque malgré elle. Il s’agit bien sûr de Maxime Rémillard, copropriétaire de la chaîne de télé V et de Remstar, qui distribue et produit des films. Pendant huit ans, ils ont formé l’un des couples les plus en vue au Québec : lui, jeune, beau et multimillionnaire, elle, vedette de cinéma. Ils étaient aussi partenaires d’affaires – et le sont encore, enfin sur le film Paul à Québec, coproduit par elle, distribué par lui. En août dernier, des sites de potins ont annoncé la séparation des amoureux, qui n’a jamais été confirmée. Elle ne le sera pas plus le jour de l’entrevue. Enfin, pas tout à fait… Car quand je lui ai demandé où était son chien, qui la suit partout, même dans l’avion qu’elle prend comme un taxi, Karine a laissé tomber : « Oh, depuis hier il est chez Maxime, il est en garde partagée. » Hum… « Les relations amoureuses, je ne serai jamais à l’aise d’en parler, lâche-t-elle, question de clore le sujet. Et quand j’aurai des enfants, ce sera la même chose, je ne me sentirai jamais à l’aise de leur imposer une vie publique. Moi, j’ai appris à dealer avec ça, mais… »

À voir: le plus beau voyage de Karine Vanasse.

Élodie, ma sœur
Devenir à 14 ans une sensation, recevoir des offres de l’étranger (même de la maison de production de Sean Penn !), tout ça grâce à Emporte-moi, de Léa Pool (« Mon premier film, qui a fait le tour des festivals, et la première fois que je jouais »), ça n’a pas été aussi simple à vivre qu’elle le laissait paraître. « Ce qui peut arriver, à cet âge-là, c’est de croire ce qu’on dit de toi : que tu es fabuleuse et géniale. Mais quand tu arrives dans la vingtaine, tu te rends compte que ce n’est pas vrai. Pas étonnant que tant de jeunes acteurs, vedettes, artistes, décrochent. Parce que, quand tu grandis, on te fait comprendre que, ­finalement, t’es bien normale et on veut juste que tu sois comme tout le monde. »

Sauf que Karine n’a pas eu la vie des jeunes de son âge. Élève brillante, elle a quitté les bancs d’école tôt pour suivre des cours privés. « Elle aurait aimé avoir le même parcours que les autres, aller à l’université, par exemple, croit Kim Thúy. Elle laisse ce complexe, ce rêve non réalisé, l’handicaper parfois. »

Aînée d’une famille de quatre enfants, la native de Drummondville a deux frères et une sœur, Élodie, 20 ans, la cadette du clan Vanasse, dont Karine parle volontiers et avec sa passion habituelle. « Élodie est très présente dans ma vie ; pendant un an, elle a habité à Montréal avec Maxime et moi. Ç’a été important de lui montrer jeune l’autre côté de mon métier, le vrai côté, le travail, entre autres. »

Un épisode lui est revenu en mémoire. « À l’époque de La fureur, Élodie – qui avait sept, huit ans – était venue avec moi et notre mère aussi. À la fin, quand les artistes sortaient, les gens qui avaient assisté à l’émission attendaient pour faire signer des autographes. » Sa sœur s’est glissée dans la file d’attente. « Lorsque je suis arrivée à elle, elle m’a tendu un papier. Je lui ai dit de se tasser : “Ben voyons, Élodie !” Elle s’est mise à pleurer. À ce moment-là, j’ai compris que la situation n’était pas évidente pour elle. Elle a été capable de passer par-dessus tout ça (la notoriété, les comparaisons) en développant sa propre personnalité. J’aime beaucoup ma sœur et je l’admire. Elle est en train d’éclore et elle ose foncer. »

Tiens, tiens. Où donc Élodie a-t-elle pu trouver un exemple de fille qui ose, fonce et continue à étonner ?