L’aide humanitaire est-elle vraiment salvatrice?

Entrevue avec Samantha Nutt, auteure, médecin et cofondatrice de War Child Canada.

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« L’aide humanitaire est une forme – moins agressive – d’impérialisme, conçue comme une arme. » Dans Guerriers de l’impossible (Boréal), qui vient de paraître en français, la Torontoise Samantha Nutt ne mâche pas ses mots envers l’aide internationale, bien qu’elle y consacre sa vie depuis 20 ans. Châtelaine l’a rencontrée lors de son dernier passage à Montréal.

Samantha Nutt (Crédit photo : Dustin Rabin)

Samantha Nutt (Crédit photo : Dustin Rabin)

Châtelaine : À la lecture de votre livre, on réalise que l’aide humanitaire n’est pas toujours salvatrice…
Samantha Nutt : Les bonnes intentions ne suffisent pas. Il faut avoir de l’expérience et la connaissance du pays. Malheureusement, trop de gens s’impliquent n’importe comment, à travers des projets personnels et de nouvelles ONG amateurs. Par exemple, des programmes de tourisme humanitaire envoient des étudiants construire une salle de classe ou creuser un puits en déboursant 10 000 $. Bien sûr, les jeunes restent marqués à jamais par ces expéditions. Le problème, c’est que ça leur rapporte à eux plutôt qu’aux populations !

Mais vous n’aviez vous-même que 25 ans lors de votre première mission en Somalie!
J’étais qualifiée ! J’avais fait mes études en médecine, je terminais ma maîtrise en santé publique dans les pays en développement et j’œuvrais auprès de l’UNICEF. Ce travail, je voulais le faire à long terme. Ce que je dis aux jeunes, c’est de s’engager d’abord comme bénévole ici, dans une ONG, pour se familiariser avec les programmes de développement. Et s’ils veulent voir le monde, qu’ils aillent en Afrique encourager les petits producteurs artisanaux – surtout les femmes – dans les marchés locaux.

Selon vous, on aide de façon narcissique, alors que nous sommes tous « des consommateurs de la guerre ». Que voulez-vous dire?
Nous investissons collectivement dans les fabricants d’armes (chaque être humain paie l’équivalent de 225 $ annuellement en dépenses militaires, soit 1,5 million de milliards de dollars à l’échelle planétaire). Au pays, presque tous les fonds de pension des enseignants, de même que le Régime de pensions du Canada, ont injecté de l’argent dans l’un des 100 principaux fabricants d’armes au monde. Nos téléphones cellulaires, appareils photo numériques, consoles de jeux vidéo et ordinateurs sont aussi en cause. Tous contiennent du coltan, un minerai qui sert à la la fabrication des condensateurs d’appareils électroniques. Plusieurs fabricants – Nokia, Apple, Hewlett-Packard, IBM… – ont été accusés de laxisme parce qu’ils omettaient de vérifier si leur approvisionnement provenait du Congo, où l’exploitation du coltan finance les conflits armés.

Guerriers-de-l-impossible

L’aide humanitaire se confond de plus en plus avec les opérations militaires. Est-ce que ça pose problème sur le terrain?
Ça rend notre travail très dangereux. Le mouvement humanitaire a commencé avec la Croix-Rouge pendant la Première Guerre mondiale. Les travailleurs humanitaires allaient au secours des civils et tous respectaient cet « espace humanitaire ». Depuis que les militaires sont venus apporter leur soutien en Somalie, en 1992, beaucoup d’ONG ont été ciblées. Même chose au Kosovo, en Afghanistan, en Irak… L’armée utilise l’aide humanitaire pour gagner les cœurs et les esprits. Cette stratégie a pour effet de politiser cette aide.

Comment faites-vous alors pour gagner la confiance des gens?
Avec War Child, qui vient en aide aux enfants et aux familles touchés par la guerre, on travaille exclusivement avec les communautés locales. Les habitants connaissent les lieux et sont moins sujets à des risques d’enlèvement. En formant des employés sur place et en investissant dans des partenariats locaux, on contribue au développement du pays. Par exemple, War Child s’implique depuis 10 ans auprès de jeunes réfugiés du Darfour. Notre programme de formation et de leadership les aide à rattraper leur retard scolaire et à intégrer le marché du travail. Les résultats sont éloquents : six mois après avoir terminé le programme, ils ont quadruplé leurs revenus. Et 98 % d’entre eux ne rejoindront jamais les milices. Mais tout cela prend du temps.

C’est là toute la différence entre le développement durable et l’aide d’urgence…
L’aide d’urgence finit par créer une dépendance envers les communautés étrangères. Et dès qu’il y a une crise ailleurs, elle change de cap. On pense juste à envoyer de la nourriture, des abris, des médicaments. Les populations en zones de conflit ont aussi besoin qu’on investisse dans l’éducation, la justice, les droits des femmes, la protection des enfants. Ce n’est pas sexy, mais c’est important.

Avez-vous l’impression que l’aide humanitaire est mal comprise?
Absolument. Il y a beaucoup de cynisme. Les gens ont l’impression qu’il y a toujours une crise quelque part et que c’est aux gouvernements de s’en occuper. Or, le Canada a réduit considérablement son aide aux pays en voie de développement – elle est passée à 0,25 % de son PIB, alors que l’objectif est de 0,7 %. Les pays donnent en fonction de leurs intérêts commerciaux.

Devant ces constats, avez-vous déjà songé à tourner le dos à l’aide humanitaire?
Certains jours, je suis moins optimiste. L’écriture de mon livre a été comme une thérapie. En lançant la discussion, je suis convaincue qu’on peut changer les manières de s’engager et de consommer. Nos partenaires locaux accomplissent des choses incroyables dans des circonstances extrêmement difficiles. Ce sont eux, les « guerriers de l’impossible ». Ils s’arment de courage pour défendre les droits de l’homme. Certains se font tuer parce qu’ils font du bien.

Vous tenez beaucoup à parler aux femmes lors de vos missions. Pourquoi?
Parce que, qu’importe leur pays et leur culture, les femmes parlent – de leur mariage, de leur sexualité, du travail, des enfants, de leurs relations, de la politique, de l’histoire, de la religion et de leur communauté. Le moyen le plus efficace de lutter contre la pauvreté et la violence est d’accroître le soutien au développement par l’entremise d’organismes qui travaillent directement auprès des femmes. C’est prouvé que chaque année de scolarité supplémentaire chez celles en âge de se reproduire dans les pays en voie de développement fait reculer de 10 % le taux de mortalité chez les enfants de moins de cinq ans. Si on leur donne les moyens d’acquérir une entreprise, elles utiliseront l’argent gagné pour envoyer leurs enfants à l’école.

Envie d’aider ou de faire des dons? Lisez cet extrait. (Extrait tiré de Guerriers de l’impossible, Samantha Nutt, Éditions du Boréal, 2014, 288 pages, 27,95 $.)

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