Entrevues

Le bilan de Rose-Marie Charest

Après 17 ans à la tête de l’Ordre des psychologues, la psy la plus médiatisée du Québec revient sur sa carrière.

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Si Madame Tartempion n’a plus le droit de s’improviser psychothérapeute dans son salon, et si on ne craint plus de passer pour une hystérique parce qu’on consulte un psy, c’est en partie grâce à elle. La très médiatique Rose-Marie Charest en a brassé, de l’air, pendant ses 17 ans à la tête de l’Ordre des psychologues du Québec. Elle quitte ses fonctions bientôt, mais pas pour prendre sa retraite, insiste-t-elle : son désir d’aider le monde est toujours aussi vif. En particulier les femmes cadres, dont plusieurs peinent à gérer des équipes sans y laisser leur peau. Entrevue bilan.

 

Comme présidente de l’Ordre, vous avez tissé un lien étroit avec le public. Depuis 15 ans, vous commentez régulièrement l’actualité à la télé et à la radio. Beaucoup louent votre ton rassurant et posé, votre force tranquille. C’est un cadeau que vous avez reçu à la naissance, ou le fruit d’un long travail?

Oh, ça n’a pas été donné gratuitement ! [Rires] La confiance est venue en acceptant mes imperfections, et en misant sur le sentiment d’utilité. Par exemple, quand je suis en ondes, comme je l’ai fait pendant sept ans à l’émission C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada, je m’imagine parler directement à une personne. Je pense à entrer en relation avec elle, à lui apporter quelque chose, et ça me fait oublier le micro. Autrement, on se concentre sur ce dont on a l’air, sur les erreurs qu’on pourrait faire. Or, on n’est pas là pour être parfait, on est là pour mettre nos talents au service des autres.

À la lumière de vos 34 ans de pratique comme psychologue clinicienne, croyez-vous que la peur de se tromper soit plus vive chez les femmes?

J’en suis profondément convaincue. Une de leurs grandes forces – et je le constate au travers de mes activités de formatrice et de conférencière en milieu de travail –, c’est de bien préparer leurs dossiers. Malheureusement, malgré toutes leurs connaissances, beaucoup n’osent pas prendre la parole de crainte d’être critiquées, de ne pas être à la hauteur.

Est-ce parce qu’on les incite, dès l’enfance, à jouer les bonnes filles tranquilles et appliquées?

Il y a de cela. Je pense aussi qu’elles n’ont pas encore l’habitude d’exercer du pouvoir à l’extérieur de la sphère familiale. On ne change pas des siècles d’histoire en quelques générations! Quand j’étais au secondaire, dans les années 60, j’étais peut-être la seule fille qui projetait de faire des études universitaires. Aucune femme autour de moi ne faisait carrière. En plus, il régnait un tel sexisme! Je me souviens, un soir, de m’être présentée à mon cours de calcul différentiel et intégral vêtue d’un tailleur blanc, d’un chemisier rayé et de chaussures à talon haut. J’étais venue directement du bureau, où je travaillais de jour comme secrétaire. Le prof de maths m’a interpelée devant tout le monde : « Je ne crois pas qu’une femme habillée ainsi puisse être intelligente. » C’est dire comme on vient de loin! On a déjà fait des pas énormes. Il faut se laisser le temps d’apprendre, d’investir de nouveaux territoires. [NDLR : pour la petite histoire, Rose-Marie Charest a eu 100% dans ce cours. Et vlan.] Pour ma part, j’ai été marquée par ce que m’avait dit un autre de mes profs : « Tentez toutes les expériences que vous voulez; vous y penserez après. » Cette façon d’appréhender la vie m’habite encore. Ça a été mon moteur.

Dans quelques semaines, vous quitterez la présidence de l’Ordre des psychologues du Québec, après un mandat de 17 ans. Qu’en retirez-vous?

Ma plus grande réalisation est d’avoir contribué à ce que la psychothérapie ne puisse plus être pratiquée par n’importe qui, grâce à l’implantation de la Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé mentale et des relations humaines. Sachant à quel point il s’agit d’une activité exigeante – ce n’est pas pour rien que la formation de psychologue est si musclée –, ça m’horripilait de voir des gens offrir leurs services pour traiter des problèmes complexes, comme la dépression ou les troubles anxieux, avec pour seule compétence le fait « d’aimer le monde ». C’est un prérequis, mais ça ne suffit pas! Les relations établies en psychothérapie sont bourrées de pièges, à cause de la grande intimité qui s’installe. On peut causer des torts énormes aux patients si on n’a pas les connaissances pour bien les encadrer.

Je me réjouis aussi que les notions de psychologie soient désormais plus intégrées dans le quotidien des gens. Peut-être en partie parce que nous, psychologues, intervenons plus souvent dans les médias qu’il y a vingt ans. On dirait qu’on fait moins peur au monde. [Rires] J’observe d’ailleurs qu’il y a maintenant des personnages de psy dans toutes les séries télé, et qu’ils sont de plus en plus sympathiques! [Rires]

Il y a 15 ans à peine, les gens avaient honte de dire qu’ils avaient recours à nos services. Certains de mes patients descendaient plusieurs arrêts de bus avant celui de la clinique où je pratiquais, de crainte de passer pour des fous. D’autres refusaient de réclamer les frais à leur compagnie d’assurance, ou payaient comptant pour ne pas laisser de trace… Aujourd’hui, les gens ne se cachent plus.

Les souffrances qui mènent les gens à consulter sont-elles les mêmes qu’au début de votre carrière? 

Il y a plus d’anxiétés généralisées maintenant. Causées, selon moi, par l’hyperstimulation, qui génère de la dépendance. Prenons l’exemple de notre entrevue. Pendant que nous avons cette conversation intense, on entend mes courriels entrer dans ma messagerie. Vous en recevez aussi, sans doute. Parions qu’en sortant d’ici, avant même d’avoir regagné votre voiture, vous aurez consulté votre téléphone intelligent, tandis que je me précipiterai sur l’ordi. On se sentira obligé de répondre sur-le-champ à ceux qui nous ont écrit. Et ça continuera ce soir, après le bureau…

Ces sollicitations s’ajoutent à un horaire déjà chargé, si bien qu’on a l’impression de n’en faire jamais assez, de n’avoir pas tout lu et vu ce qu’il fallait lire et voir. C’est très anxiogène, et ça fait naître de l’irritabilité. J’observe que les gens n’endurent plus rien ni personne – on le voit sur les routes, dans les transports en commun, au bureau, au sein des relations de couple. La mesure est déjà pleine avant que la moindre contrariété ne se manifeste.

Quel sera le plus grand défi de votre successeur?

Faire en sorte que la psychothérapie soit accessible à chacun, peu importe son revenu. En ce moment, on a un système à deux vitesses en santé mentale : ceux n’ayant pas les moyens de se payer un psy au privé doivent s’inscrire sur de longues listes d’attente au CLSC. On se scandaliserait qu’une personne ne puisse obtenir les médicaments dont elle a besoin, faute d’argent, mais on le tolère quand il s’agit de services psychologiques! Pourtant, ils sont parfois plus efficaces que les pilules pour soigner un problème – ou aussi nécessaires. J’ignore pourquoi ils sont perçus comme un luxe. On a l’impression que ça coûte une fortune, que les gens doivent suivre une thérapie pendant dix ans pour régler leurs problèmes… C’est faux! Ça peut être assez court. De plus, quand une personne réussit à changer sa manière d’agir ou de penser, les bénéfices sont énormes pour les entreprises, et la société en général – les analyses d’efficacité en regard du coût le démontrent. Mais j’admets que ce sera un gros défi de convaincre les gouvernements en cette période d’austérité…

À quoi vous consacrerez-vous désormais?

J’en envie de faire de la formation auprès des gestionnaires pour les aider à appuyer leur équipe sans y laisser leur peau. C’est un problème qui me préoccupe beaucoup. Il touche les hommes, mais surtout les femmes, car elles ont tendance à se sentir hyper-responsables. Elles s’épuisent à porter tout le monde sur leur dos comme s’il s’agissait de leur enfant. Peut-être parce qu’elles étaient traditionnellement programmées pour être responsables de la vie… Elles ont encore le sentiment d’être indispensables au bon déroulement des choses, à la maison comme au bureau. Et c’est sans compter la culpabilité qui les tenaille quand elles acceptent un poste plus accaparant! À chaque fois que je donne une conférence, la question revient : « Oui, mais si je m’engage trop au boulot, ne vais-je pas priver mes enfants de ma présence? » Le hic, c’est qu’en renonçant à un travail plus stimulant, elles risquent de développer du ressentiment à l’égard de leur famille. Qui ne sera sans doute jamais exprimé ouvertement, bien sûr, mais les petits peuvent le sentir. Je pense qu’il faut plutôt leur faire cadeau d’une mère heureuse. Et si ça implique de ne pas être à la maison tous les soirs pour le souper, eh bien soit. Quand les femmes s’inquiètent des conséquences potentielles de leurs absences sur le développement de leurs enfants, je réponds toujours que je gagne aussi ma vie à traiter des gens dont les parents sont toujours ensemble et dont la mère était au foyer. Ça ne les a pas empêchés d’avoir des problèmes!