Entrevues

L'effet Guy A.

Il était le maigre de RBO. Il est devenu un homme imposant dont tout le monde parle. Coup d’œil sur son influence.

Monic Richard

Guy A. n’est sans doute pas le meilleur ami de John B. Cieslak. Car c’est un peu la faute de l’animateur si ce pauvre unilingue anglophone, cadre supérieur à la Banque Nationale, se retrouve aujourd’hui sur les bancs d’école.

« Guy A. Lepage songe à boycotter la Banque Nationale », titrait à la une Le Devoir du lundi 28 novembre dernier. Quelques jours auparavant, un journal concurrent avait révélé que la division technologique de la BNC travaillait beaucoup en anglais. Farouche défenseur de la langue française, l’animateur de Tout le monde en parle (TLMEP), outré, menaçait de retirer ses billes. Et enjoignait aux citoyens de faire de même.

Le jour même, l’institution annonçait une série de mesures visant à corriger le tir. Dont des cours de français pour son cadre supérieur…

« Cela donne une bonne idée de l’impact que peut avoir Guy A. Lepage au Québec », dit Antoine Robitaille, correspondant du Devoir à l’Assemblée nationale et auteur de l’article qui a tout déclenché. « Pour la classe politique, TLMEP et son animateur sont des incontournables. »

Le Tout le monde en parle de Guy A. Lepage et de Dany Turcotte est la version québécoise d’une défunte émission française du même nom. Dès ses débuts à Radio-Canada en 2004, l’émission s’est hissée parmi les shows millionnaires de la télé québécoise. L’animateur était baveux à souhait et c’était à qui, parmi les invités, allait faire le plus de tapage média­tique. Recette idéale pour rassembler le Québec autour du poste de télévision le dimanche soir et les Québécois autour de la machine à café le lundi matin.

Sept ans plus tard, l’émission reste un arrêt obligé pour les grands de ce monde en visite à Montréal et un pôle important de diffusion d’idées et de courants. Certains, comme le président d’Influence Communication, Jean-François Dumas, attribuent même la fulgurante percée du NPD au Québec lors des élections générales du 2 mai 2011 au passage triomphal de Jack Layton à la messe dominicale radio-canadienne.

Attribuer la vague orange à Tout le monde en parle? Chantal Hébert, observatrice de la scène politique fédérale depuis des lustres, chroniqueuse au Toronto Star et à L’actualité, trouve l’analyse un peu courte. Jointe entre un sandwich et un avion pour Toronto, elle nuance. « Michael Ignatieff, qui a lui aussi été invité, n’a pas gagné 50 sièges à cause de ça. Et la Banque Nationale n’a jamais été menacée de fermeture. » La journaliste – qui s’est vu offrir par Dany Turcotte une de ses rares cartes chouchous – apprécie néanmoins l’émission. « C’est un point de rassemblement où il n’y a pas que le glamour qui compte. Les électeurs ne sont pas des groupies. Ils ont une démarche critique et le show respecte ça. »

Pour Justin Trudeau, vu cet hiver sur le plateau avec son épouse, Sophie Grégoire, un passage devant Guy A. est une affaire à prendre très au sérieux. « Il pose des questions qui exigent de l’honnêteté intellectuelle, dit-il. En retour, il nous donne la possibilité d’être authentique. Je crois que TLMEP a amélioré l’impression que les gens avaient de moi. »

Ce n’est pas toujours le cas. « Que l’on pense à Mario Dumont », rappelle Antoine Robitaille. En mars 2007, en pleine campagne électorale, le politicien avait été sommé de chiffrer ses promesses électorales sur un tableau noir apporté en studio! Un moment désagréable pour lui.

« Il n’y a pas eu d’effet négatif sur ma campagne, dit pourtant l’ex-chef de l’ADQ. C’est l’année où on a fait le mieux aux élections. Et Guy A. est aussi quelqu’un qui, en moins d’une heure, peut ajouter 1000 personnes qui te suivent sur Twitter. »

Stephen Harper, lui, ne s’est jamais laissé convaincre. « Faire copain-copain, ce n’est pas son genre », explique Chantal Hébert. D’autant que le seul ministre conservateur à avoir accepté l’invitation ne s’était pas couvert de gloire. Le ministre du Patrimoine canadien et des Langues officielles James Moore avait lamentablement échoué à un quiz où il devait identifier des inconnus du monde culturel québécois comme Félix Leclerc, Robert Lepage et Guy Laliberté…

Les écrivains se bousculent
Dans le milieu du livre, l’influence de Guy A. Lepage ne fait pas de doute, dit Michèle Roy, de la librairie Le Fureteur à Saint-Lambert. Quand un auteur est invité, cela signifie souvent une demande accrue pour son ouvrage. Elle donne l’exemple de Jean-François Lisée et d’Éric Duhaime. « Nous étions en rupture de stock, du moins pour Lisée, le mardi suivant. » Encore mieux qu’une excellente critique dans un journal.

« Des écrivains comme Bryan Perro (Amos Daragon) ou India Desjardins (Aurélie Laflamme) ont pu mesurer les suites heureuses de leur passage, confirme Carole-Andrée Laniel, rédactrice en chef de l’émission depuis les tout débuts. Plus récemment, Sophie Fontanel, peu connue au départ, a fait un tabac quand elle est venue présenter le récit de ses années d’abstinence sexuelle. Son livre L’envie (Robert Laffont) a connu un certain succès en librairie dès le lendemain. »

Pas étonnant que presque tous les auteurs espèrent un coup de fil des recherchistes de TLMEP. Mais, poursuit Carole-Andrée Laniel, il y a un risque. « Les écrivains sont des solitaires, habitués à vivre loin des projecteurs. Ce n’est pas tout le monde qui, comme Dany Laferrière, a du génie à la fois pour l’écriture et pour la communication orale. »

Il faut même parfois expliquer à certains auteurs pourquoi ce n’est pas une bonne idée pour eux, confirme Myriam Comtois, relationniste au Groupe Ville-Marie Littérature. « C’est un show, dit-elle. Il faut avoir du bagout, le sens de la repartie. Ce n’est pas donné à tous. »

Et au cinéma? Un passage chez Guy A. a-t-il un effet quantifiable sur le box-office? Non. « Les raisons d’aller voir un film en salle sont tellement variables d’une personne à l’autre », dit Pascale Dubé, analyste chez Cinéac, la seule firme qui compile les recettes pour l’ensemble des écrans au Québec.

Ainsi, Carole Laure était venue en 2004 défendre CQ2, son long métrage sur le pouvoir de rédemption de la danse. L’actrice, qui raconte plein d’anecdotes savoureuses, passe bien à la télé. « Mais le film était mauvais et le box-office a été catastrophique », dit André Lavoie, critique de cinéma au Devoir.

Guy A. lui-même n’est pas, paraît-il, un acteur « mon­nayable » (en anglais bankable) comme Michel Côté ou Patrick Huard, par exemple. Son nom, indique Téléfilm Canada, n’est pas un élément déterminant pour le financement d’un film. Ce qui compte, c’est le scénario. Même son de cloche à la SODEC. « En tant que vedette d’un film, l’influence de Guy A. sur les recettes n’est pas non plus assez importante financièrement pour en parler », dit Pascale Dubé.

Faire pleurer le Québec. Et le faire changer…
En décembre dernier, Jasmin Roy est venu à l’émission avec trois jeunes victimes d’intimidation. Le lendemain, le site Internet de la Fondation Jasmin Roy recevait des milliers de visiteurs. Nelka Pelletier, 12 ans, qui accompagnait le comédien sur le plateau, a confié à un hebdo de Laval que l’intimidation dont elle était victime depuis trois ans avait cessé dès le lendemain de son témoignage…

Être invité signifie plus ou moins directement obtenir la caution de Guy A. et de Dany Turcotte. Ainsi, l’organisme Enfant-Retour Québec a enregistré plus d’un million de vi­sites sur son site au cours du mois suivant le passage de sa directrice générale, Pina Arcamone.

« Nous avons désormais une certaine responsabilité sociale et nous en sommes conscients, dit Carole-Andrée Laniel. Et il faut gérer l’abondance : nous recevons des dizaines de propositions de gens qui veulent témoigner d’une cause. Il faut souvent dire non. »

Malgré tout, au fil des ans, elles ont pris de plus en plus d’importance. La rédactrice en chef rappelle la présence remarquée sur le plateau des pères de trois jeunes victimes de la route, d’une cancéreuse en phase terminale ou de l’actrice porno Lara Roxx, venue sensibiliser le public au sida.

Comment expliquer une telle influence?
« Sa personnalité transcende l’émission, explique le député libéral Denis Coderre. Il est honnête intellectuellement et, quand on appelle un chat un chat, ça augmente l’influence. »

Hugo Dumas, chroniqueur à La Presse, pense que Guy A. Lepage a de l’influence sur les gens qui ont de l’influence : « Ceux qui le suivent sont souvent des gens impliqués, politisés. Il leur donne un tremplin et la vague va continuer. »

À l’heure des réseaux sociaux, Guy A. Lepage sait aussi se faire remarquer. Quand cet article sera publié, il aura sans doute dépassé le chiffre de 100 000 personnes qui le suivent sur Twitter. C’est énorme au Québec.

Sa série de tweets sur le maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, qu’il ne porte pas dans son cœur, a frappé un grand coup. Assez pour que Luc Ferrandez refuse de nous accorder une entrevue à ce sujet…