Entrevues

Les joies de Kim Thuy

Kim Thúy est passée de la guerre du Vietnam au Zoo de Granby, d’un camp de réfugiés en Malaisie aux palaces de Monaco, d’avocate à restauratrice à auteure de best-sellers. Cette femme est un phénomène, et pas que littéraire.

Elle était en retard. La séance de signatures devait commencer à 14 h. Dans un coin d’une mégalibrairie de Montréal, nous formions déjà un petit attroupement devant la table chargée de deux piles de livres. D’abord Ru, son autobiographie, celle d’une boat-people arrivée chez nous à 10 ans. Près de 100 000 exemplaires de ce récit aussi délicat qu’une orchidée ont trouvé preneur au Québec depuis 2010, presque autant dans le monde francophone. Traduit en plusieurs langues, bardé de prix, Ru con­tinuera sans doute sa belle carrière au cinéma. Puis, À toi – la correspondance entre Kim Thúy et Pascal Janovjak, auteur suisse rencontré à Monaco lors d’une remise de prix littéraires –, lancé l’au­tomne dernier, caracole depuis parmi les succès de librairie.

Elle est arrivée en coup de vent, désolée, les joues rouges, plus que souriante, irradiante de bonheur, de joie de vivre, de quelque chose de beau et de trop rare. Elle a pris place, a sorti son stylo et nous a regardés, ses lecteurs, comme des cadeaux tombés du ciel. « Chaque matin, je me lève en me disant que quelqu’un là-haut s’est trompé en me donnant cette vie », a-t-elle dit d’entrée de jeu à la première lectrice. Un fan-club plutôt éclectique, ce jour-là : un couple de lesbiennes, une femme venue avec sa fille ado, un quinquagénaire ému, une cégépienne percée d’anneaux, un Vietnamien gêné. Chacun a eu droit à ses cinq minutes d’échange personnalisé, vrai, humain. Venus pour avoir aimé les livres, ils sont tous repartis éblouis par celle qui les a écrits.

Mise au parfum que j’étais celui qui rédigerait son portrait dans Châtelaine, Kim m’a invité à dîner chez elle la semaine suivante, inscrivant dans sa dédicace son adresse (code postal inclus!), parmi d’autres renseignements… que voici :

5 pieds (1 m 52), 105 lb (48 kg)
Pointure de chaussures : 6
Point fort : ignorance
Point faible : naïveté
Point moyen : chocolat.

Une semaine plus tard, Kim Thúy s’affairait aux fourneaux, et sa jolie maison fleurait les arômes exotiques. «Vous allez manger la cuisine chinoise d’une Vietnamienne qui vit à Longueuil », m’a-t-elle lancé avec sa rafraîchissante simplicité. Au menu : grosses boules de pâte cuites à la vapeur (« ma mère en fait souvent, mais farcies »), canard et champignons shiitakes (« et un autre cham­pignon dont je ne connais pas le nom, avec un tronc très long »), dim sum aux crevettes (« avec une sauce plus vietnamienne que chinoise, à la menthe et à la coriandre fraîche »). Malgré le champignon mystérieux, j’étais entre des mains expertes. Dans l’une de ses nombreuses vies, Kim – diplômée de l’Université de Montréal en droit, en linguistique et en traduction – a été restauratrice et chef. Succès populaire, mais gouffre financier : Ru de Nam, sis rue Notre-Dame Ouest, à Montréal, a rendu l’âme en 2007, au bout de cinq ans. Le restaurant n’a pas que donné un titre au premier livre de l’auteure (en français, « ru » signifie « petit ruisseau » et, en vietnamien, «ber­ceuse »). Il est également à l’origine de ce nouveau chapitre dans son existence mouvementée.

« Quand j’ai fermé Ru de Nam, j’étais épuisée, a expliqué Kim, en chipotant dans son (pourtant délicieux) canard. Et je ne savais pas quoi faire, si je devais reprendre ma carrière d’avocate… Mon mari m’a dit de me reposer, de faire une pause. » Kim a écouté Francis, un gars du Lac-Saint-Jean rencontré dans un cabinet d’avocats où ils travaillaient dans les années 1990. Ils ont deux fils, Valmont (9 ans) et Justin (11 ans). Une photo d’école laissée sur le comptoir de la cuisine montre le cadet au milieu de sa classe, visage mi-oriental, mi-occidental, beau, mais fermé. « Il est atteint d’autisme assez grave et ne parle pas. La première fois qu’il a dit “maman”, il avait sept ans. Il pouvait par contre dire “wouf! wouf!” depuis longtemps, parce qu’il voulait communiquer avec un chien. »

Kim a aussi écouté Karine Vanasse, qui lui avait offert quelques mois auparavant un ravissant petit carnet pour y « écrire mes souvenirs », et dont les bribes, narrées par la restauratrice, fascinaient l’actrice.

Elles se sont connues un soir de tempête. Karine et une copine sont entrées dans Ru de Nam, au grand déplaisir de Kim. « Le restaurant était presque vide, je voulais fermer, raconte-t-elle. C’est moi qui ai pris leur commande pour accélérer les choses et leur proposer des plats faciles et rapides à faire. Je ne savais pas qui elle était, j’arrivais de cinq années en Asie à travailler comme avocate. » Elles deviendront les meilleures amies du monde ; pour dépanner, l’actrice se fera serveuse au restaurant. « Les clients étaient surpris, ils cherchaient la caméra cachée. »

Laissant tomber ses baguettes, Kim a couru chercher le fameux petit carnet, qu’elle avait dans ses moments libres couvert d’une écriture fine tissée serré, sans imaginer une seconde qu’un jour ce serait publié. Elle s’est arrêtée sur une page et a commencé sa lecture : « Ce bateau était notre paradis puisqu’il nous promettait un tournant dans notre vie, un nouvel avenir, une nouvelle histoire, mais il était aussi notre enfer parce qu’il était trop fragile pour la mer… »

Ly Thanh Kim Thúy est née en 1968, à Saigon, dans la partie sud et proaméricaine du Vietnam, en guerre fratricide avec le nord communiste. Père préfet, mère mon­daine, oncles politiciens et scientifiques : la famille était aisée, la demeure, vaste, les serviteurs, nombreux. Petite Kim a grandi à l’abri du chaos, loin des bombes au napalm. En 1975, la réalité frappe à la porte : les communistes ont gagné! Ils réquisitionnent les maisons, emprisonnent et exécutent. Les mois et les années passent, les conditions se dégradent et une évidence se dessine, lourde de risques : il faut fuir. En 1978, Kim et les siens, tassés comme des sardines dans la cale d’un rafiot, quittent leur pays avec des dizaines de compatriotes, laissant derrière eux possessions et statut social. « Mon père avait prévu, si notre famille était capturée par des communistes ou des pirates, de nous endormir pour toujours, comme la Belle au bois dormant, avec des pilules au cyanure. » (Ru, p. 16). Des centaines de milliers d’autres boat-people les imiteront, dans un exode dramatique au retentissement international. « Notre bateau aurait pu couler, a dit Kim en servant une mangue comme dessert. Sur les 10 embarcations qui ont pris la mer cette nuit-là dans le golfe du Siam, seulement trois sont arrivées quelque part… » Ce « quelque part » a été dans son cas une plage de rêve en Malaisie. En fait, c’était un Club Med désaffecté, devenu un camp de la Croix-Rouge prévu pour 200 personnes, mais où s’entassaient 2 000 réfugiés presque nus, perdus, terrorisés.

Accueillie par le Canada quatre mois plus tard, la famille de Kim a posé le pied en mars sur une autre planète, dont la blancheur, vue de l’avion, la déconcerta : le Québec.

Le point de chute, Granby, apparaît vite pour la fillette de 10 ans comme « le paradis terrestre ». Tout le monde voulait les aider, leur donner des vêtements chauds, leur faire visiter le zoo. Pour survivre, son père acceptera avec une immense gratitude de nettoyer les toilettes d’une école, d’être livreur de restaurant, tandis que sa mère deviendra femme de ménage. Les enfants seront aussi mis à contribution : on les verra coudre sur des machines dans le garage familial après l’école et cueillir fruits et légumes dans les champs l’été. « Chaque cenne était comptée, et ce n’est pas une figure de style… », précise Kim, qui a gardé de ces années le respect du travail bien fait et l’horreur du gaspil­lage. « Je peux encore laver toute la vaisselle d’une soirée avec un petit pot d’eau et un peu de savon. » Et elle m’a expliqué comment procéder!

Lorsqu’on lit ses souvenirs, quand on l’entend les évoquer sur un ton qui semble toujours enjoué – qu’elle parle du défi de communiquer avec son fils coupé du monde ou des poissons pourris servis aux réfugiés –, jamais on ne sent chez elle la moindre amertume ni l’ombre d’un reproche à la vie. Au contraire. « Je dis souvent que s’il y a un Dieu, il est vraiment injuste. Car j’ai eu tellement de chance, alors que d’autres en ont si peu », déclarera-t-elle. Des larmes coulent sur ses joues quand elle me raconte sa rencontre de la veille avec un mendiant, dans les rues de Montréal. « Il était vieux, pas vieilli par le temps mais par le vent… »

Kim ne se considère pas comme une écrivaine même si, depuis deux ans, elle sillonne la planète – dont l’Asie récemment, à l’invitation du Gouverneur général – avec Ru et maintenant avec À toi sous le bras. Pour certains, elle personnifie l’immigration réussie : elle a d’ailleurs gagné un prix sur ce thème en Italie! « Quand je passe aux douanes, je dis que je suis femme au foyer. C’est un grand privilège de rester à la maison et de s’occuper de la famille, sans soucis financiers. Le jour où je n’aurai plus de plaisir à écrire, ou que mon mari me dira qu’on a besoin d’un autre salaire pour arriver, j’arrête. Mon fils Valmont m’a appris à vivre le temps présent. Qui sait ce qui arrivera l’an prochain? »