Entrevues

Manon Barbeau, fondatrice du Wapikoni mobile

Sa cause : le Wapikoni mobile, un studio sur quatre roues qui permet aux jeunes autochtones de s’exprimer à travers le cinéma et la musique.

Munis de caméras, d’unités de prise de son et de stations de montage, de jeunes autochtones peuvent enfin redonner une voix aux leurs, le « peuple invisible », comme l’appelle le chanteur Richard Desjardins. Tout ce précieux matériel, ils le trouvent dans le Wapikoni mobile, un studio ambulant de création audiovisuelle et musicale qui se déplace de réserve en réserve. « On découvre que ces jeunes ont quelque chose de vivant et de profond en eux », affirme la cinéaste Manon Barbeau, qui a lancé ce « cinéma qui roule » en 2004.

Aujourd’hui, ce sont deux roulottes qui partagent leur temps entre 15 réserves, passant dans chacune d’entre elles un mois à la fois. Une équipe aide les jeunes à réaliser courts métrages et oeuvres musicales. « On a formé 850 jeunes en technologie numérique et réalisé 250 courts métrages », dit fièrement la cinéaste.

Comment une personne aussi menue a-t-elle pu déplacer d’aussi grosses montagnes si rapidement ? « Ce programme me tient énormément à coeur », confie Manon Barbeau, qui consacre tout son temps à cette aventure unique. En aidant les Premières Nations à renouer avec leur identité, insiste-t-elle, les Québécois retrouveront du coup la leur. « Les autochtones détiennent le lien initial avec notre continent. Leur histoire, c’est la nôtre. »

Rétablir des liens : c’est ce que Manon Barbeau a tenté de faire toute sa vie. D’abord, avec ses parents – mère artiste et père signataire de Refus Global, manifeste révolutionnaire rédigé en 1948 qui remettait en question les valeurs traditionnelles –, avec qui elle a eu peu de contacts après l’âge de trois ans. Cette blessure lui a inspiré un documentaire, Les enfants de Refus Global (1998). La cinéaste s’est ensuite intéressée à d’autres oubliés : les jeunes de la rue (L’armée de l’ombre, 1999) et les prisonniers (L’amour en pen, 2004). « Si personne ne t’entend, on t’oublie. Je veux en finir avec l’isolement qui mène à la mort. »

Son travail est exigeant. Mais quand la fatigue la gagne, elle pense aux 25 prix qu’ont remportés des courts métrages réalisés grâce au Wapikoni mobile. Elle pense aussi au succès du rappeur abitibien Samian, connu partout au Québec. Ou encore à tous les Amérindiens inscrits en cinéma au cégep.

Malgré toutes ces victoires, une nouvelle a récemment crevé le coeur de Manon Barbeau : l’Office national du film (ONF) lui a retiré son soutien financier. « Ça représente un tiers de notre budget, explique-t-elle, les larmes aux yeux. » Chose certaine, elle fera tout ce qu’elle peut pour que le Wapikoni mobile continue de sillonner les routes des réserves. « Là-bas, il n’y a pas d’artifices. Les gens sont vrais. »