Entrevues

Pauline l'increvable

Elle a bravé les tempêtes, accusé les pires coups, s’est relevée. Elle caracole aujourd’hui en tête des sondages. Nous avons voulu savoir comment Pauline Marois avait traversé les derniers mois. Marie-France Bazzo l’a rencontrée pour nous.

Maude Chauvin

« La madame, a passe pas…» Ce jour de janvier dernier où Marc Laviolette, membre des Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre! (SPQ libre), a lancé ces mots à propos de Pauline Marois qui se battait pour survivre aux complots et aux mauvais sondages, j’ai collé au plafond. Des mois de travail de sape, des années de machisme résumés en cinq mots.

Je n’ai ni atomes crochus avec le PQ ni affection démesurée pour Pauline Marois, mais son cas s’est mis à me passionner. L’indigne commentaire «La madame, a passe pas…» allait marquer un revirement pour elle. En quelques mois (du vote de confiance de 93% d’avril 2011 au conseil national de la fin de janvier 2012), Pauline Marois sera passée de « femme courageuse qui sauve sa peau » à « chef courageuse », puis à « première ministrable ».

Comment a-t-elle vécu ces 10 mois qui, comme chacun le sait, comptent triple au PQ? Dans les bureaux de l’opposition officielle, Place Ville Marie, une Pauline Marois élégante, tonique, très en possession de ses moyens, me reçoit.

Madame Marois, comment désignez-vous ces fameux 10 mois marquants?

J’appelle ça le « boutte roffe ». Ç’a été un moment très, très difficile, très dur à vivre. Je suis certaine que sans l’expérience que j’ai, sans l’équipe qui m’entoure, sans l’appui que j’ai reçu des militants et des figures solides de mon caucus, je ne serais pas passée au travers.

J’entendais, sur la place publique: « Il faut qu’elle s’en aille. » Je n’ai jamais songé à m’en aller. Cependant, j’ai évalué si c’était utile. J’ai vraiment fait le tour de la question. C’était plus honnête pour mon parti, mon équipe.

J’ai sacré (j’ai quelques talents derrière les portes closes!). Pas pleuré souvent, je ne pleure pas beaucoup de toute façon. Le soir, je disais à mon chum que si on réussissait à tenir bon, on allait être pas mal plus forts à la fin. Il a été d’un très grand soutien.

À la rentrée d’automne, nos sondages nous ont ramenés à 7 %. Une catastrophe! Je me suis dit que j’allais tout essayer pour empêcher le parti de s’autodétruire. J’ai évalué la situation froidement et conclu qu’on était en train de se laisser entraîner par une minorité. Qu’est-ce qui allait arriver? Une autre course au leadership? Il fallait traverser la crise et donner au parti une chance de se ressaisir. J’étais convaincue que si on arrêtait de se chicaner sur la place publique, on retomberait sur les choses fondamentales qui préoccupent les Québécois.

Plusieurs députés partent. Entre autres, Pierre Curzi, Lisette Lapointe. Tous ces départs ne la touchent pas de la même manière. Celui de Louise Beaudoin, son amie avec qui elle milite depuis plus de 30 ans, est difficile à digérer. Elle ravale. Puis les choses se calment brièvement pendant les fêtes. Mais, dès la rentrée, c’est reparti! François Rebello se joint à la CAQ, Gilles Duceppe revient violemment dans le portrait. Pauline ­Marois est exaspérée.

Je suis allée à l’émission de monsieur Mongrain et lui ai dit que c’était à moi que ça s’arrêtait, les crises intestines et les putschs de chefs! J’étais passée à l’offensive en affirmant: « C’est pas vrai qu’on va détruire un parti pour des egos, pour des opportunistes qui ont peur de perdre leurs jobs, qui “shakent” dans leurs culottes… »

Et le surnom de «dame de béton» naît, gracieuseté de Stéphane Laporte. À la veille du conseil national de la fin de janvier, le vent tourne enfin. Le béton prend. L’opinion s’adoucit. On aime les survivants. D’ailleurs, au conseil, elle arbore un sourire neuf et une coupe de cheveux gamine, qui a de l’allant. Certains croient au passage d’un faiseur d’images. Pantoute! Une initiative de Ronald, son coiffeur de L’Île-Bizard. « Je reviens de Chicago, j’ai trouvé une belle coupe pour vous, je peux l’essayer? »

Rétrospectivement toutefois, elle pense l’avoir eu plus dur que les autres chefs du PQ avant elle.

Le PQ est un parti qui porte un rêve qui nous dépasse tous: celui de nous donner un pays. Alors, quand les militants voient que la capacité de le réaliser s’éloigne, ils s’inquiètent, deviennent plus durs à l’égard du chef. Monsieur Parizeau a démissionné au lendemain d’un référendum. Normalement, il aurait dû continuer. Bernard Landry est parti avec 76% d’appuis. Je vous avoue que je serais restée! Pierre Marc Johnson n’a pas résisté à la crise, Lucien Bouchard non plus.

Je pense que les partis politiques sont durs avec les femmes, mais tous les partis, pas seulement le PQ. La politique est un sport extrême, elle est macho, et les partis le sont! Une femme ambitieuse, c’est pas beau, c’est pas bon. L’ambition, c’est malsain… Mais, christie, ça en prend pour diriger le Québec, ça en prend pour faire un pays!

Le béton avait une propriété insoupçonnée: il rebondit. Aujourd’hui, Pauline Marois se voit résolument en première ministre, en femme de pouvoir qui mènerait le Québec à l’indépendance. Elle a déjà une bonne idée de son futur cabinet.

Ce sera un équilibre entre les députés actuels et des nouveaux. La parité hommes-femmes? Je n’en prends pas formellement l’engagement parce que j’ai beaucoup de difficulté à recruter des femmes. C’est dommage, mais elles ont encore peur du pouvoir.


Bon, admettons que vous deveniez première ministre. À quels chantiers vous attaquez-vous en priorité?

D’abord, celui de l’identité, c’est fondamental. Nous sommes en train d’oublier nos racines, notre langue, d’oublier qui nous sommes. L’apprentissage de l’histoire, la défense, la protection, la promotion de notre culture, c’est essentiel. Sinon, ce n’est pas la peine. On ne fait pas un pays pour régler des problèmes économiques.Il faut aussi créer de la richesse pour la majorité des Québécois.
On a laissé tomber le secteur manufacturier. Ces temps-ci, nos emplois ne s’en vont pas en Chine, mais dans le sud des États-Unis.

Une autre préoccupation, c’est l’éducation. Il faut lutter contre le décrochage, augmenter notre taux de diplomation à tous les niveaux. Les États gagnants sont ceux qui investissent beaucoup en éducation. Il faut continuer à aider nos jeunes au secondaire, c’est là qu’ils décrochent, mais je crois qu’il faut intervenir dans la vie des enfants. Il faut soutenir de manière encore plus systématique les parents, les enseignants, faire en sorte que les enfants soient mieux suivis.

À la veille d’une campagne électorale, comment sortez-vous de cette « passe raide »?

Ça m’a rendue plus philosophe peut-être. Je sais que je serai en mesure de traverser des bouts difficiles. Ça m’a rassurée sur la capacité que j’aurai de traverser des tempêtes s’il y en a, et ça m’a rappelé que, en politique, un mois ça peut être un an, et six mois un siècle! Il ne faut donc pas être trop fragile ni aller au gré du vent quand l’opinion devient moins favorable.

Il y a deux types de béton: le gris brut et le béton des lofts. Le premier soutient la plupart de nos infrastructures mais parfois s’effrite. Le second, lisse, élégant et chaleureux, est efficace en diable dans les travaux de rénovation. Les deux font désormais partie de l’imaginaire québécois. La dame de béton en est un suave mélange…