Entrevues

Richard Béliveau, chercheur en oncologie

Auteur du fameux ouvrage Les aliments contre le cancer, ce biochimiste se fait le champion de la prévention.

Vous avez publié plus de 200 articles scientifiques. Vous dirigez un laboratoire de 50 chercheurs en plus d’enseigner à l’université. Pourquoi vouloir vous adresser à Monsieur et Madame Tout-le-monde ?
L’une des missions de la science, c’est de changer la société. La recherche scientifique a une visée sociale et éducative. Les découvertes que l’on fait, comme chercheur, se traduisent en connaissances qui doivent être communiquées à la population pour qu’elle les utilise le plus rapidement possible. C’est un devoir et une responsabilité.

Thé vert, graines de lin, soya… Faut-il être grano pour suivre vos recommandations ?
[Il sourit.] Non, pas du tout. Ma source d’inspiration, et celle que je suggère aux gens, c’est la cuisine du monde, celle de l’Inde, du Japon, du bassin méditerranéen, de la Chine et de l’Asie du Sud-Est (Vietnam, Thaïlande, Indonésie, etc.). Vous savez, les régimes traditionnels sont très santé : ce sont eux qui ont permis à l’humain d’évoluer et d’être encore là aujourd’hui.

Mais n’est-ce pas un peu réducteur de penser qu’en mangeant bien, c’est-à-dire beaucoup de fruits et de légumes, on va contrecarrer le cancer ?
Le Fonds mondial de recherche contre le cancer, le plus grand organisme au monde dans le domaine, a publié un rapport de 500 pages, compilant un demi-million d’études, qui établit clairement un lien direct entre le cancer et le mode de vie occidental [alimentation déficiente, tabagisme, manque d’exercice].

[Il réfléchit et s’enflamme.] Il y a un consensus là-dessus, les données sont là et elles sont évidentes ! En matière de prévention, il n’y a pas de controverse. Le cancer est une maladie qui se prévient. Je n’avance pas une théorie, je ne donne pas mon opinion, ce n’est pas mon rôle. Je m’appelle Béliveau, pas Montignac ! Et si certains ne voient pas de lien entre notre alimentation et le cancer, c’est qu’ils se mettent la tête dans le sable.

Vous répétez souvent qu’en Amérique du Nord, « on est malade de ce qu’on ne mange pas ». Que voulez-vous dire ?
Les deux tiers des Canadiens ne mangent pas leurs cinq portions de fruits et légumes par jour. Pourtant, 99 % des gens sont convaincus qu’ils mangent bien… Mettre une tranche de tomate dans son hamburger, ça n’équivaut pas à une portion de légumes. La tomate entière, oui. Tous les aliments qui entrent dans la catégorie des végétaux, que ce soient les fruits, les légumes, mais aussi les épices, les aromates, les céréales, sont sous-consommés en Amérique du Nord. Or, certaines molécules contenues dans ces aliments ont un impact sur la santé humaine, y compris la prévention du cancer.

Comment financez-vous vos travaux de recherche ?
Je les finance difficilement. C’est ma plus grande déception. Le financement est un problème majeur dans le domaine de la prévention. Un seul contrat avec une société pharmaceutique représente 10 fois plus que les montants qu’on obtient en recherche médicale préventive. Il faut dire qu’au Québec, la prévention n’est pas une priorité : on attend que les viaducs s’écroulent pour en prendre soin ! Nos étudiants en médecine n’ont aucun cours sur l’alimentation ou sur la prévention des maladies.

Faites-vous la cuisine ? Quel est votre péché gourmand ?
J’adore cuisiner. Je le fais depuis que je suis adolescent. J’ai une approche très épicurienne. J’apprécie plus particulièrement les plats exotiques, goûteux, colorés, savoureux. Mon péché ? Je suis fou des sushis… et des frites. À l’occasion, je vais chez Lafleur manger un hot dog et une grosse frite. Parfois, les gens me reconnaissent et me regardent de travers !

Surveillez-vous votre alimentation et celle de vos proches ?
Bien manger, pour moi, c’est un plaisir ; alors, évidemment, je n’ai pas de difficulté à suivre mes recommandations. Mais je n’impose rien aux autres. Ça ne fait pas partie de ma personnalité d’imposer mes idées, ni dans mon laboratoire ni dans ma vie personnelle, d’ailleurs. Vous savez, je crois à l’intelligence humaine et à la liberté. Les gens font leurs propres choix. Cela dit, je crois que les gens changent plus facilement qu’on ne le pense. Je crois aux changements qui se font dans le plaisir.


 

4 aliments-vedettes
  • Le curcuma : on en met partout.
  • Tous les choux, cuits ou crus.
  • Tous les petits fruits.
  • Le thé vert, à tous les repas.

Qu’avez-vous mangé ce matin ?
J’ai bu un jus de pomme non filtré, vous savez, le vrai jus, qui goûte, qui est opaque et brunâtre. J’ai mangé une orange et un bol de céréales d’avoine garnies d’amandes et de bleuets séchés. Bien sûr, j’ai ajouté des graines de lin moulues et du lait 1 %. Et j’ai pris un thé vert.

Au fait, pourquoi vous être intéressé particulièrement au cancer ?
Parce qu’au Québec, chaque jour, 50 personnes meurent du cancer. Et que les deux tiers de ces décès auraient pu être prévenus.

Vous avez eu, à un moment, l’idée de produire et de mettre en marché des fruits et des légumes aux propriétés anticancéreuses particulièrement puissantes. Où en est ce projet ?
C’est un bon exemple d’occasion manquée à cause d’un problème de financement. Ce projet est tombé à l’eau parce que le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) ne l’a pas appuyé. Or, j’avais déjà établi des contacts avec des agriculteurs qui étaient prêts à développer certaines variétés plus prometteuses [parce que contenant plus d’antioxydants et autres composés anticancer]. Je continue à penser que ça va se faire, à un moment donné.

BIO EXPRESS
Franc et chaleureux, Richard Béliveau, docteur en biochimie, s’anime quand il parle de son métier de chercheur « au service de l’humanité » et s’insurge contre la malbouffe et la sédentarité, fléaux contemporains.

À 55 ans, il joue au tennis deux fois par semaine. Mais son passe-temps favori, c’est la culture japonaise : il collectionne les sabres et les armures des XVe et XVIe siècles. « J’aime tout de cette culture qui allie qualité de vie, raffinement et harmonie. Ça se reflète à table, aussi », précise l’homme originaire de la région de Trois-Rivières.

Richard Béliveau est un bourreau de travail : il est conférencier, chercheur et professeur de biochimie, de chirurgie et de physiologie !


 

En collaboration avec son collègue Denis Gingras, il a publié deux livres vite devenus des succès de librairie. Les aliments contre le cancer a été traduit en 30 langues et vendu, au Québec seulement, à 200 000 exemplaires. Quant à Cuisiner avec les aliments contre le cancer, distribué dans 10 pays, il en est à 100 000 exemplaires. Le duo récidive avec La santé par le plaisir de bien manger – La médecine préventive au quotidien (Les Éditions du Trécarré, sortie le 18 février).