Entrevues

Simone de Beauvoir

Celle qui prêcha aux femmes de ne pas sacrifier leur autonomie à l’amour avoue à notre reporter Hélène Pilotte : « Elles ont raté leur libération. Le sort des femmes n’a pas changé. »

J’étais exacte au rendez-vous pour ne pas perdre une minute. Elle m’avait demandé au téléphone : « Une heure vous suffira ? » J’avais répondu oui en pensant non. Depuis, j’ai appris que ce rendez-vous constituait une faveur rarement accordée.

Notre rencontre eut lieu avant la parution du troisième tome de ses Mémoires : La force des choses. Elle achevait d’en corriger les épreuves, persuadée qu’après 1668 pages il ne persisterait pas l’ombre d’un malentendu entre elle et son public. Et pourtant, on se perd encore en hypothèse sur Simone de Beauvoir, femme écrivain.

Elle le sait : « On a forgé de moi deux images, écrit-elle. Je suis une folle, une demi-folle, une excentrique… Oui, souliers plats, chignon tiré, je suis une cheftaine, une dame patronnesse, une institutrice (au sens péjoratif que la droite donne à ce mot)… Et rien n’interdit de concilier les deux portraits. On peut être une dévergondée cérébrale, une dame patronnesse vicelarde ; l’essentiel est de me présenter comme une anormale… Le fait est que je suis un écrivain : une femme écrivain, ce n’est pas une femme d’intérieur qui écrit mais quelqu’un dont toute l’existence est commandée par l’écriture. »



 


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Simone de Beauvoir a cinquante-six ans. Elle est née à Paris le 9 janvier 1908. Elle a publié son premier roman, L’Invitée, en 1943. Quinze ans ont passé depuis Le Deuxième Sexe paru en 1949. Vingt ans depuis que Sartre et elle, en 1944, déclenchèrent « l’offensive existentialiste » qu’ils n’avaient pas voulue et dont ils furent les premiers agacés. Si je rappelle ces quelques dates, c’est que la légende de Simone de Beauvoir est tenace : existentialiste, par conséquent amorale et sans scrupules; féministe, par conséquent célibataire, aigrie et malheureuse. Telle fut jugée Simone de Beauvoir jusqu’à ses Mémoires d’une jeune fille rangée, en 1958, suivies de La Force de l’Âge, en 1961 et de La Force des Choses, en 1963.

Ces deux livres l’ont en quelque sorte réhabilitée aux yeux de plusieurs. Du monstre qu’elle était devenue pour les hommes en défendant la femme, de la femme dévoyée qu’elle fut pour les croyants en niant Dieu, elle redevint Mademoiselle Simone de Beauvoir, née de famille bourgeoise. Les milieux conformistes conclurent que Mademoiselle de Beauvoir ayant été une jeune fille rangée, seuls des égarements de jeunesse rachetés par le succès, avaient fait naître ce bruit autour d’elle. Quant au Deuxième Sexe, il leur était facile d’en faire un livre dépassé. Ils estimèrent que depuis le temps, la condition féminine s’était nettement améliorée.

De la place Denfert-Rochereau au studio que Simone de Beauvoir habite à Montparnasse, il n’y a pas cinq minutes de marche. J’entends déjà les hommes me demander, comme s’il s’agissait de Brigitte Bardot : « Alors, comment est-elle ? » Car cette intellectuelle avare de publicité a réussi à provoquer la curiosité, autant qu’à l’époque de sa gloire, Greta Garbo.

Elle est tout le contraire de ce qu’elle écrit dans La Force des choses. Ni vieillie, ni sèche, ni triste. Ridée, oui. Comme les autres femmes, beaucoup trop tôt. Mais pas amère ni désabusée.

Simone de Beauvoir habite un studio magnifiquement ensoleillé qui ferait le bonheur d’un artiste-peintre. Elle l’a acheté en 1955 avec l’argent du Prix Goncourt. Une seule pièce, très grande sert de salle de séjour. Un curieux escalier en tourbillon donne accès à une mezzanine du plus joli effet. On y aperçoit une porte qui doit être celle de sa chambre. Les meubles de la pièce principale sont tendus de mauve et de jaune clair. Sa table de travail est à gauche de la porte d’entrée et ne se remarque pas. Au mur, des photos des gens qu’elle aime. Dans sa bibliothèque, des livres minces qui ont l’air de plaquettes de poèmes : ses œuvres. Dispersés dans tous les coins, les objets rapportés de ses voyages autour du monde. Rien d’austère dans ce décor. Tout y est lumineux, soyeux, presque chatoyant. On ne s’étonnerait pas d’y voir habiter un mannequin de haute couture qui déposerait le soir sur l’une des tables, son postiche et ses faux-cils !



 


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Elle s’assoit sur le divan où son amie Gisèle Freund l’a souvent photographiée en compagnie de Jean-Paul Sartre. Elle croise les bras et attend mes questions. Elle n’offre pas de cigarettes ni d’alcool. Elle ne s’inquiète pas de savoir « quel genre d’article j’ai l’intention d’écrire ». Elle ne crée pas d’atmosphère particulière. En un mot : elle se fiche des journalistes.

Cet entretien, je le dois à l’amitié qu’elle porte à une Canadienne française citée dans ses Mémoires et à sa grande disponibilité. Depuis Le Deuxième Sexe, elle répond à toutes les lettres intelligentes qu’on lui adresse et réfléchit aux problèmes qu’on lui pose. Elle refuse souvent de rencontrer les journalistes mais elle garde avec ses lecteurs un contact permanent.

– Madame, qu’y a-t-il de changé depuis Le Deuxième Sexe ?
– Rien. Le sort des femmes n’a pas changé. Elles ont raté leur libération.

La phrase tombe comme un verdict. N’est pas trop sévère ? Elle a écrit que la dépendance continue de peser sur les femmes comme une malédiction: « Qu’elles en souffrent, s’en accommodent ou s’en félicitent, en fin de compte, c’est toujours une malédiction. Depuis que j’ai écrit Le Deuxième Sexe, ma conviction sur ce point n’a fait que se confirmer. »

En 1963, elle estime qu’un monde capitaliste comme celui de l’Europe et de l’Amérique ne fournira jamais de possibilité de libération à la femme.

– Consultez les statistiques. En Amérique, 26 % des femmes travaillent, c’est bien peu. On continue à ne pas leur faire confiance, à ne pas investir dans leur carrière. On leur fait une guerre économique. Les clients vont moins chez des femmes de profession, donc elles ne montent pas. Si un jeune couple est en difficulté, c’est la femme qui renonce à ses études.

Il y a un consentement universel à cet état de choses, poursuit-elle. En France, il y a bien 30 ans que les hommes ont fini de considérer la carrière d’une femme comme un obstacle à sa féminité, mais son travail demeure épuisant parce qu’il n’y a pas d’institutions suffisantes pour la seconder, pas assez de garderies, ni d’aides ménagères. Sur le plan d’homme à femme, l’homme comprend le travail féminin. Sur le plan du patron à l’employé, il le nie. Pour éviter de donner un jour un congé de grossesse, il emploie un homme. Je me suis encore disputée hier avec un ami peintre – libéral avec sa femme – qui soutient que nous avons obtenu l’égalité dans le travail. C’est faux. Tant que l’organisation du travail mettra les gens au bord du chômage, la situation restera ce qu’elle est. Si nous avions toujours le plein emploi, le travail de la femme cesserait de poser des problèmes psychologiques et professionnels parce qu’elle serait indispensable. Mais c’est une solution impossible dans un pays capitaliste.

– Voulez-vous dire qu’il y a des pays où les femmes ont réussi leur libération ?
– En U.R.S.S. C’est le seul pays au monde où la femme est un être humain à part entière. La vie des femmes est difficile parce que la vie en général est difficile, mais les satisfactions professionnelles sont plus grandes. Quatre-vingt-quinze pour cent des médecins sont des femmes. Cela bouleverse le rapport des sexes et entraîne la respectabilité de la femme. Il est symptomatique que l’U.R.S.S. ait pris l’initiative d’entraîner des femmes cosmonautes.
        
La Chine aussi a fait énormément. Il y a une égalité parfaite entre les femmes dans les professions libérales. Il y a encore des conflits de génération, mais pas de conflits de sexes. Jusqu’à présent, il n’y a que ces deux sociétés qui aient changé le sort des femmes. C’est pour cela qu’à mon avis, il faudrait un bouleversement historique pour arriver au même résultat dans les sociétés de type capitaliste.

– Qu’en pensent les femmes qui vous entourent ? Celles qui vous écrivent ?
– Elles trouvent de plus en plus normal de ne pas travailler. Dans ma génération, nous avions le goût de la lutte. Maintenant, cette lutte manque de vie, de sel…

Le rôle libérateur du travail



 


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Elle affirme tout cela rapidement, sur un ton saccadé, pressée de dire les choses comme elle le fut de les écrire. Elle porte une jolie robe en soie à rayures, mais n’a pas abandonné l’horrible chignon qui masque un visage où brillent deux yeux parmi les plus intelligents du monde. Cheftaine ou dame patronnesse ? Plutôt institutrice (dans le sens où l’on dit au Canada: « maîtresse d’école »). C’est important, la voix. Ça renseigne sur les dispositions des gens. La sienne est bizarre. C’est plus tard, au moment de partir, que dans son sourire, il y aura la chaleur dont elle est capable.

– Travailler, cela veut-il dire à tout prix, avoir un métier ?

Elle a déjà répondu à cette question dans La Force de l’Âge: « Gagner sa vie, en soi, ce n’est pas un but ; mais par la seulement on atteint une solide autonomie intérieure. Si je me rappelle avec émotion mon arrivée à Marseille, c’est que j’ai senti, au haut du grand escalier de la gare, quelle force je tirais de mon métier et des obstacles mêmes qu’il m’obligerait à affronter. Se suffire matériellement ; c’est s’éprouver comme un individu complet ; à partir de là, j’ai pu refuser le parasitisme moral et ses dangereuses facilités. »
        
Mais en 1943, quand paraît L’Invitée, elle quitte l’enseignement et laisse à Jean-Paul Sartre le soin d’assurer sa vie matérielle. « J’ai si souvent conseillé aux femmes l’indépendance et déclaré que celle-ci commence au porte-monnaie qu’il me faut expliquer une attitude qui sur le moment me parut aller de soi. Mon autonomie matérielle était sauvegardée puisqu’en cas de besoin, je pouvais aussitôt reprendre mon poste de professeur… or j’avais à faire ; écrire était devenu pour moi un métier exigeant. »
        
Or, il y a des femmes pour qui « le métier exigeant », c’est d’élever leur famille. À ce propos, une lettre que reçut Simone de Beauvoir est symptomatique. Une jeune femme de 27 ans lui écrit à propos de ses Mémoires :
        
« Nous voudrions savoir comment nous débrouiller dans la vie avec nos maris, nos métiers, nos enfants, nos désirs de réalisation, et vous venez nous raconter vos souvenirs qui n’intéressent que vous !… »
        
À cette femme, elle répond : « Écrire sur soi, c’est une façon de parler aux autres d’eux-mêmes. Les femmes continueront d’être écartelées entre leur mari, leurs enfants, leur carrière, en somme leur vie à faire. »

Ce qu’elle pense de nous

Une question me brûle les lèvres. Simone de Beauvoir a beaucoup voyagé, à une époque où cela constituait encore un exploit. Elle a parcouru presque le monde entier, les États-Unis, la Chine, le Mexique, le Guatemala, l’Afrique du Nord, et toute l’Europe. Elle n’est pas retournée aux États-Unis depuis 10 ans et n’est jamais venue au Canada, mais elle connaît les problèmes de plusieurs pays : « Madame, que savez-vous des femmes du Canada, des femmes du Québec ? »

– Rien du tout. J’ai connu très peu de Canadiennes et elles étaient en révolte contre leur milieu. Vraiment, je ne sais rien de vous.
– Si l’on vous invitait à Montréal, viendriez-vous ?
– Vous savez, je ne voyage plus beaucoup…



 


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Qui était Simone de Beauvoir à 20 ans ? « Une jeune fille rangée ». Elle eut une enfance sans histoire, heureuse, entre des parents qui s’aiment et une sœur plus jeune, Hélène, auxquels elle restera profondément attachée. Un père avocat et agnostique, une mère tendre, attentive et croyante. L’atmosphère du foyer est harmonieuse et le cadre confortable. Simone de Beauvoir, enfant, est d’une piété passionnée. Mais elle perd la foi, d’un seul coup, à l’âge de 14 ans : « Je ne crois plus en Dieu », me dis-je sans grand étonnement. C’était une évidence. Si j’avais cru en Lui, je n’aurais pas consenti de gaieté de cœur à l’offenser. »

Elle poursuit ses études dans un lycée pour jeunes filles de bonne famille, le Cours Désir, obtient son baccalauréat, entre à la Sorbonne, prépare une licence et passe son agrégation de philosophie.
        
Ses parents lui avaient appris à placer la culture au-dessus de l’argent et du rang social : elle veut enseigner et écrire. Exigeante envers elle-même et repoussant l’échec, elle raconte dans La Force de l’Âge comment elle se reprochait amèrement à 30 ans de n’avoir pas encore réalisé son rêve de jeunesse. « Dans mon adolescence et ma première jeunesse, ma vocation avait été sincère, mais vide, je me bornais à déclarer: « Je veux être un écrivain. » Il s’agissait maintenant de trouver ce que je voulais écrire, et dans quelle mesure, je le pouvais : il s’agissait d’écrire. Cela me prit du temps. Je m’étais jadis fait le serment d’avoir terminé à 22 ans le grand ouvrage où je dirais tout, et le premier de mes romans qui fut publié, L’Invitée, j’avais déjà 30 ans quand je l’abordai… »
        
Mais à 22 ans, avait eu lieu l’événement capital de sa vie : sa rencontre avec Jean-Paul Sartre. Mademoiselle de Beauvoir, celle-là même qui prêchera aux femmes de ne pas sacrifier leur autonomie à l’amour, raconte ainsi le moment qui décida de son entente avec le philosophe : « À partir de maintenant, je vous prends en main » me dit Sartre… »

Il le fit si bien que l’année suivante, elle écrit, songeant à l’œuvre littéraire qui l’attend : « Mon bonheur m’étant garanti par mon entente avec Sartre, mon souci fut d’y enfourner l’expérience la plus riche possible… »



 


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Elle est professeur de philosophie et, parce qu’elle débute dans la carrière, doit accepter un poste en province. On lui assigne Marseille.
        
C’est la catastrophe. Cinq cents milles de distance entre elle et l’homme qui a déjà pris une place définitive dans sa vie : « Jusqu’alors, nous n’avions pas même envisagé de nous enchaîner à des habitudes communes ; l’idée de nous marier ne nous avait donc pas effleurés. Par principe, elle nous offusquait… Le célibat pour nous allait de soi. Seuls de puissants motifs auraient pu nous décider à plier devant des conventions qui nous répugnaient. Mais précisément, voici qu’il en surgissait un puisque l’idée de partir pour Marseille me jetait dans l’anxiété ; dans ces conditions, disait Sartre, il était stupide de sacrifier à des principes… Je dois dire que pas un instant, je ne fus tentée de donner suite à sa suggestion. Le mariage multiplie par deux les obligations familiales et toutes les corvées sociales. En modifiant nos rapports avec autrui, il eût fatalement altéré ceux qui existaient entre nous. Je n’eus même pas à délibérer, je n’hésitais pas, je ne calculais pas. Ma décision se prit sans moi. »
        

À Marseille, elle fait preuve d’un zèle de néophyte : « Avec de grandes élèves, les questions de discipline ne se posaient pas. Sur les sujets que j’abordais, aucun enseignement ne les avait marquées ; j’avais tout à leur apprendre. Cette idée me piquait. Il me semblait important de les débarrasser d’un certain nombre de préjugés, de les mettre en garde contre ce fatras qu’on appelle le sens commun, de leur donner le goût de la vérité… »
        
Mutée de Marseille à Rouen, elle y enseigne trois ans avant d’être, enfin, nommée à Paris. Elle quitte l’Université en 1943, année de la publication de son premier roman.

L’existentialisme?

Dès ce moment, la vie de Simone de Beauvoir se fond dans le grand courant de l’existentialisme. En 1944, son second livre « Le sang des autres » est un roman sur la résistance : « Il fut aussitôt catalogué roman existentialiste. Ce mot désormais était automatiquement accolé aux œuvres de Sartre et aux miennes. »
        
« Au cours d’un colloque organisé pendant l’été par les éditions du Cerf – c’est-à-dire par les Dominicans – Sartre avait refusé que Gabriel Marcel lui appliquât cette étiquette : « Ma philosophie est une philosophie de l’existence ; l’existentialisme, je ne sais pas ce que c’est. » Je partageais son agacement. J’avais écrit mes romans avant même de connaître ce terme, en m’inspirant de mon expérience et non d’un système. Mais nous protestâmes en vain. Nous finîmes par reprendre à notre compte l’épithète dont tout le monde usait pour nous désigner. »
        
En 1948, elle parcourt l’Amérique et se fait un devoir de raconter ses impressions dans un long reportage L’Amérique au jour le jour. Pour le mettre au point, elle interrompt pendant un an la rédaction d’un ouvrage sur la situation des femmes dans la société contemporaine, Le Deuxième Sexe, qui sera publié en 1949.

Mais qui est-elle vraiment ?
        
Une femme comblée, sereine et satisfaite. Simone de Beauvoir ne cesse de le répéter : « Je voudrais que l’on sache que la femme qui a écrit Le Deuxième Sexe n’a pas fait cela à quarante ans pour se venger d’une vie qui aurait été complètement malheureuse et qui l’aurait aigrie. Si c’est ainsi qu’on interprète le livre, aussi bien dire qu’on le nie », confie-t-elle à Madeleine Chapsal dans une entrevue.
        
Elle revient sur ce point dans La Force de l’Âge, presque avec acharnement, tant ce livre a compté pour elle et tant il a suscité de malentendus : « Il ne m’a jamais paru que j’étais désavantagée. Je sais aujourd’hui que pour me décrire, je dois dire d’abord : « Je suis une femme », mais ma féminité n’a jamais constitué pour moi une gêne ni un alibi. »
        
La critique ne l’entendit pas ainsi. Une revue fondée par Jean-Paul Sartre en 1945, Les temps modernes avait publié en avant-première, trois chapitres tirés du second volume : « L’initiation sexuelle de la femme », « La lesbienne », « La maternité ». Aussitôt leur auteur reçut, signées ou anonymes, des lettres d’injures, certaines dues à « des membres très actifs du premier sexe » l’accusaient de tous les crimes : « Insatisfaite, glacée, priapique, nymphomane, lesbienne, cent fois avortée ; je fus tout, et même mère clandestine. »



 


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Le Deuxième Sexe paraissait en France peu après la sortie du rapport Kinsey, à l’heure où l’étude de Freud était à la mode, et la littérature consacrée à l’érotisme et à la sexualité trop abondante pour ne pas effrayer les auteurs dits « en santé ». François Mauriac indigné, fustigea l’auteur du Deuxième Sexe, dans un éditorial du Figaro : « Nous avons littéralement atteint les limites de l’abject (je songe à certains livres reçus ces jours-ci)… Il faut que l’homme soit connu et que nous jetions des torches dans ses abîmes. Mais l’abject n’est pas beau. Sade et ses amis relèvent-ils de la psychiatrie ou de la littérature ? Le sujet traité par madame Simone de Beauvoir, « limitation sexuelle de la femme » est-il à sa place au sommaire d’une grave revue philosophique et littéraire ?… »

Une voix s’est élevée pour défendre Simone de Beauvoir, Jean-Marie Domenach, rédacteur de la revue Esprit juge ainsi Le Deuxième Sexe : « … Le chrétien devrait prendre au sérieux le mouvement qui pousse aujourd’hui certaine littérature et certaine philosophie à l’étude directe des problèmes sexuels… Notre monde cherche à substituer une sexualité voulue à une sexualité subie, et le courageux article de Simone de Beauvoir arrache les totems qui limitent en cette matière le domaine de l’esclavage féminin. »

En 1963, Simone de Beauvoir est traitée avec les plus grands égards. Ses Mémoires sont appelées « Confessions d’une infante du siècle ». Ses qualités d’intelligence, de loyauté et d’honnêteté font l’objet de commentaires chaleureux. Aujourd’hui, Mauriac lui-même admire « la soif de justice » dont son œuvre et sa vie témoignent. Il est vrai que pendant ces années, elle a obtenu le Prix Goncourt avec Les Mandarins en 1954.

Les hommages d’aujourd’hui effacent-ils les blessures d’il y a vingt ans ? Ce n’est pas certain. Il y a trop de lassitude dans ses tentatives d’explications. « Ai-je écrit, affirme-t-elle dans La Force de l’Âge, que les femmes étaient des hommes ? Ai-je prétendu que je n’étais pas une femme ?… En quantité de circonstances, je réagis comme la femme que j’étais… »

– Est-ce la dernière fois que vous vous mettez en scène dans un livre ?
– Oui. À la fin, ça finissait par m’ennuyer. Mais c’est aussi très difficile. C’est un véritable travail d’érudition sur soi-même. Une reconstitution comme s’il s’agissait d’une autre. Je ne tiens pas de journal quand je travaille à un livre. Pour celui-ci, je n’avais aucun document à part le journal intime de mai 1946, reproduit dans Les Temps Modernes. J’ai dû, pour chacun de mes trois livres, relire les journaux de l’époque, travailler à la bibliothèque, consulter mes amis. Il y a un voyage sur la Côte d’Azur que je n’ai jamais pu reconstituer. Je l’ai laissé tomber. Écrire ses mémoires, ça attire des ennuis aussi parce que ça met en cause beaucoup de gens. J’ai déjà plusieurs procès sur le dos.

« La Force des Choses s’arrête au 5 juillet 1962, jour de l’Indépendance de l’Algérie. Je dis tout, je parle de tout : de la guerre d’Algérie, des tortures, de l’insoumission, de la démission de la gauche au moment de l’affaire Jeanson. »



 


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Elle s’anime. Ses yeux grillent.

– Pensez-vous poursuivre votre œuvre d’imagination ?
– Je ne sais pas. Les Mémoires, c’est commode parce que c’est un appui solide d’avoir la vérité sous ses pieds. Mais en même temps, on est trop tenu par la réalité. Peut-être le roman… je ne sais pas.

Simone de Beauvoir a cru dans sa vocation d’écrivain au point d’y voir le sens même de sa vie. Pour elle, la littérature a remplacé Dieu. Le croit-elle toujours ?

– La littérature n’a plus la même vocation mystique que lorsque j’étais jeune. Je l’ai démystifiée si vous voulez, bien qu’écrire demeure pour moi une aventure passionnante. La littérature a ses limites. Il y aura toujours toute une partie de l’humanité que l’on ne touchera pas. Et puis, il y a les malentendus. La communication avec les autres, ce n’est jamais facile. Tenez, d’avoir été récupérée par la bourgeoisie, ça ne m’amuse pas tant. Mais si c’était à refaire, je recommencerais… à croire qu’il n’y a rien de plus beau que d’écrire.

C’est ainsi que l’écriture a conditionné son existence. La volonté de laisser derrière elle une œuvre importante est l’un des motifs qui la fit choisir de ne pas avoir d’enfant.

« Là-dessus, on m’a si souvent prise à partie, on m’a posé tant de questions que je veux m’expliquer a-t-elle écrit dans La Force de l’Âge. Un enfant n’eût pas resserré les liens qui nous unissaient Sartre et moi ; je ne souhaitais pas que l’existence de Sartre se reflétât et se prolongeât dans celle d’un autre : il se suffisait, il me suffisait… Et d’autre part, la maternité ne me semblait pas compatible avec la voie dans laquelle je m’engageais : je savais que pour devenir un écrivain, j’avais besoin de beaucoup de temps et d’une grande liberté… il aurait fallu qu’un enfant représentât à mes yeux un accomplissement aussi essentiel qu’une œuvre : ce n’était pas le cas.

Comment elle voit l’avenir

– Madame, votre œuvre n’est pas terminée mais elle est en grande partie accomplie. À la lumière des espoirs que vous aviez à 20 ans, comment voyez-vous l’avenir ?
– Sombre. Rien n’a changé, au contraire, les espoirs de la libération sont par terre. Le monde laïque en France est trop plat. Autrefois, quand on avait de l’idéal (je n’aime pas le mot mais…) on était socialiste ou communiste. Aujourd’hui tout est fade. Il n’y a pas de journaux, pas de cinéma qui enthousiasme les yeux. Les jeunes sont dépassés par le monde de l’organisation. Ils ne savent plus quoi faire. Ceux qui veulent agir partent en Afrique noire, en Algérie, travailler dans des postes obscurs, pour avoir l’impression de servir à quelque chose. Il n’y a personne pour encadrer les masses.
– Aucun remède ?
– Il faudrait la foi politique. Mais comment l’avoir en ce moment ? La société française est telle que les gens ne savent plus vers quoi se retourner. Il y a beaucoup de conversions parmi les intellectuels. On revient à la religion ou bien l’on se tourne vers l’occultisme ou autres fadaises… Il faudrait un bouleversement historique, un changement complet de structures politiques. Autrement, je ne vois pas.

Je n’avais droit qu’à une heure, elle est achevée : « Bon, vous en avez assez pour faire un article… »
        
Je dirai surtout combien vous êtes vivante, chaleureuse, sensible. Et comme il serait injuste de vous juger sur un cri exprimé avec trop d’honnêteté dans La Force des Choses : « Rien n’aura eu lieu. Je revois la haie de noisetiers que le vent bousculait et les promesses dont j’affolais mon cœur quand je contemplais cette mine d’or à mes pieds, toute une vie à vivre. Elles ont été tenues. Cependant, tournant un regard incrédule vers cette crédule adolescente, je mesure à quel point j’ai été flouée. »

François Mauriac oppose à votre angoisse l’attitude de Simone Weil, d’Edith Stein, de Raïssa Maritain. Peut-être a-t-il raison ? Mais qui nous prouve que votre cri n’est pas celui de jeunes femmes rangées – depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse – qui, elles, se sont tues ?

D’ailleurs, vous n’avez pas, que je sache, interdit aux femmes de s’engager sur d’autres chemins que les vôtres… Vous leur avez seulement acquis le droit de choisir.