Entrevues

Soeur sexe se confesse

Une religieuse de 64 ans parle de sexe sur toutes les tribunes. On sourit, on frémit ou on rugit? Dans tous les cas, on réagit. Qui est donc Marie-Paul Ross?

Maude Chauvin

Doux Jésus, elle est partout! De Tout le monde en parle aux Lionnes, du Devoir au Journal de Mont­réal, en tête-à-tête avec Anne-Marie Losique (L’autre midi à la table d’à côté, Radio-Canada) ou coude à coude avec Louise Deschâtelets (Le confident, VOX). Sa récente tournée de promotion en France a sûrement fait verdir de jalousie bien des auteurs établis : invitée aux émissions de télé les mieux cotées, interviewée ici, recensée là. Il ne manque que Paris Match, mais ça viendra.

Sexagénaire, sœur missionnaire de l’Immaculée-Conception, Marie-Paul Ross est aujourd’hui une bien impro­bable star des médias. Qui déplace du monde, même à Rosemont, un soir de janvier froid en diable. Au sous-sol de la librairie Paulines s’entassaient des gens de tout âge venus entendre la sulfu­reuse « sœur qui parle de sexe » fustiger d’une voix rauque la pornographie (qui est « contre les valeurs humaines ») et déplorer que la société « manque d’érotisme » (mot qui revient souvent et qu’elle prononce érotisse). Elle n’a mentionné Dieu qu’une seule fois : « Avant, on disait : “Plus je souffre, plus Dieu m’aime.” C’est pas vrai, ces affaires-là! » Dans un Québec anticlérical qui panse encore ses plaies après des décennies vécues sous le joug de l’Église et de ses serviteurs, l’idée qu’une religieuse prodigue avec autorité des conseils sexuels fait grincer des dents.

Par exemple, ces commentaires d’auditeurs rédigés après son passage en 2009 à l’émission radiophonique de Christiane Charette : « Je ne comprends pas qu’on donne une tribune à cette bonne sœur qui semble vivre dans le passé… », et aussi : « Si ma mémoire est bonne, les sœurs n’ont pas d’expérience pratique en matière sexuelle. Si tel est le cas de la sœur Ross, d’où lui viennent ses certitudes? »

Quand je les lui ai fait lire, « la sœur sexe » a haussé les épaules. « Moi aussi, j’ai de mauvais souvenirs de religieuses méchantes. Leurs pulsions sexuelles, réprimées, n’avaient pas été réorientées. Et dans ce temps-là, il n’y avait pas de formation à l’état de célibat. On disait aux novices : “Fais attention et retiens-toi.” Mais ça ne fonctionne pas : rien de pire qu’un érotisse réprimé. »

Vierge avec expérience
Soit, mais comment peut-elle parler de ce qu’elle ne connaît pas? À moins que… « Ma sœur, êtes-vous vierge? »

« Ça s’adonne que oui, qu’est-ce que tu veux que je fasse? La personne vierge ne s’est pas donnée à la relation “coïtale”, ni anale, ni vaginale, ni rien. L’intimité sensorielle est vitale pour un enfant, mais pas pour un adulte. Moi, je me donne du plaisir en accord avec mon célibat. J’aime la musique, le sport et la forêt, qui est comme une drogue. »

Donc, elle ne « l’a » jamais fait, mais « l’a » étudié sous toutes ses coutures pendant des années – elle a un doctorat en sexologie. « Ce n’est pas parce que tu vis du sexe que tu as les compétences pour en parler, dit-elle. Une personne ne connaît que sa propre expérience. La connaissance du fonctionnement sexuel de l’humain permet à une professionnelle comme moi d’intervenir dans ce domaine. »

L’unique religieuse sexologue au monde vit (seule) dans l’arrondissement de Charlesbourg, à 25 minutes en auto du Château Frontenac. Son modeste meublé est collé sur l’Institut de développement intégral (IDI), qu’elle a fondé en 2003. À l’IDI, Marie-Paul, également psychothérapeute et naturothérapeute, soigne la masturbation compulsive, le deuil, la frigidité, les traumatismes. Elle reçoit les agresseurs et leurs victimes. Entre autres. À tous ces problèmes différents, elle applique une méthode qu’elle a mise au point, le Modèle d’intervention globale en sexologie (MIGS), dont l’un des objectifs est de «promouvoir l’autonomie thérapeutique». Dans Pour une sexualité épanouie, la sœur Ross explique le MIGS en long, en large et en tableaux. Ce texte plutôt aride « s’est très bien vendu », m’a-t-on dit chez l’éditeur, Fides. Car la dame de foi a signé quatre livres, dont Je voudrais vous parler d’amour… et de sexe, publié en France chez Michel Lafon, cocktail Molotov lancé l’automne dernier.

La nonne y narre son passé digne d’un film d’aventures : missionnaire en Amazonie, elle a voyagé dans des coucous pilotés par des narcotrafiquants. Elle y décrit la misère des bidonvilles péruviens et la richesse du Vatican, expose les dessous troublants du milieu clérical, raconte ses rencontres avec Jean-Paul II, « qui m’a encouragée dans ma voie ».

« Appelez-moi Marie-Paul », m’a-t-elle dit d’emblée avant de me faire visiter son IDI au pas de course et avec une certaine fierté. « C’était une caisse populaire abandonnée, il a fallu tout refaire. » Facile de l’imaginer mettre la main à la pâte, abattre un mur, par exemple. Manteau sport sur chemisier, jean, cheveux en bataille et regard amusé, cette ceinture noire en karaté affiche des manières brusques et fait preuve d’un franc-parler qui, dans la bouche d’une religieuse, surprend. « J’ai cassé des bras pour qu’il fasse tout ce que je voulais », dira-t-elle d’un entrepreneur qui a travaillé pour elle. Puis, cinq minutes plus tard : « Les hommes sont programmés : “Faut que je la fasse jouir, faut que je la fasse jouir.” Je leur dis : “Arrêtez la job, bonyousse! Vous vous maganez.” »

Aider plutôt que convertir
Qu’elle dérange parce qu’elle est religieuse et parle de sexe, « ça me surprend un peu », dit l’auteure et historienne Hélène-Andrée Bizier. « Quand je vois mon gynécologue, je pourrais penser qu’il ne sait pas ce que c’est qu’être une femme, qu’il ne peut pas comprendre. Marie-Paul parle du rapport entre la sexualité et la personnalité. »

Elles se sont connues en 1994. Hélène-Andrée préparait une biographie du missionnaire québécois Gustave Prévost (L’évêque aux cheveux rouges, Libre Expression) et ses recherches l’avaient menée au Pérou. « Marie-Paul s’occupait des enfants de la rue. Elle sait s’approcher d’eux pour qu’ils expriment leurs souffrances. » Elles se sont perdues de vue. Un jour, l’historienne l’a entendue à la radio. « Elle parlait de la difficulté des prêtres à vivre leur célibat. Je l’ai amenée chez mon éditeur, Fides. Elle apporte un éclairage nouveau sur la sexualité sans être imprégnée de religiosité. Sa religion, c’est son affaire. Elle ne veut pas convertir, mais aider. »

« J’ai l’impression que son jupon dépasse, que, sous ses airs de sœur cool, elle charrie des valeurs religieuses, dit Jocelyne Robert, sexologue bien connue. Elle en a le droit, mais qu’elle le dise clairement. » Sur le fond, l’auteure de Full sexuel – La vie amoureuse des adolescents se dit d’accord avec Marie-Paul Ross, « quand elle parle, dit-elle, de revenir à l’affectivité, de déconstruire le modèle consumériste qui ne rend pas heureux. Elle a un côté candide, on sent son humanité. » Jocelyne Robert n’a pas lu les livres de la sœur, mais a eu vent de ses propos. Et a remarqué la similitude entre deux titres: le sien (Parlez-leur d’amour… et de sexualité, publié en 1999 et réédité en 2006) et celui de la sœur, Je voudrais vous parler d’amour… et de sexe, sorti en 2011. « Nous jouons dans les mêmes platebandes », dit-elle avec diplomatie.

Au couvent à 17 ans
À la ferme familiale à Sainte-Luce-sur-Mer, dans le Bas-Saint-Laurent, Marie-Paul a été une enfant normale, puis une adolescente comme les autres. En apparence. Elle savait que son destin était ailleurs, même si « quand je voyais des couples s’embrasser à la télé en noir et blanc, j’avais des frissons. J’allais danser le rock. Un gars avait attiré mon attention. » Dans son livre, elle parle de « béguins qui m’ont enflammée comme une torche ». Le feu s’est vite éteint. À 17 ans, elle entrait au couvent et faisait vœu de chasteté, pauvreté et obéissance.

Pour ses premiers séjours à l’étranger, la sœur missionnaire de l’Immaculée-Conception, qui est aussi infirmière diplômée, est envoyée en Bolivie et au Pérou. Là-bas elle assiste, impuissante, aux drames de ces trop nombreuses gamines enceintes d’un adulte, souvent un membre de leur famille, et qu’on oblige à avorter en cachette. Ce qui lui inspire l’idée de donner aux adolescents des cours d’éducation sexuelle. «Sauver des âmes, c’est bien, mais il faut aussi sauver des vies», se dit-elle alors naïvement. «Promouvoir une sexualité responsable et saine allait devenir ma priorité», écrit-elle dans Je voudrais vous parler…  

La rumeur qu’une religieuse parle de sexe se répand et atteint vite l’ouïe de ses supérieures, qui lèvent les yeux au ciel : « Marie-Paul, voyons donc, ça ne se fait pas! » Malgré les remontrances, les changements de mission et le rapatriement à Montréal, sœur Ross tiendra tête. Elle finira même par faire accepter l’inconcevable : s’inscrire à l’Université Laval en sexologie. À une condition, lui intime-
t-on : ne pas ébruiter la chose…

Licence de sexologie en poche, Marie-Paul en veut plus. Le doctorat en sexologie n’existe pas? Elle s’en tricote un « sur mesure », supervisé par la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. Qu’une religieuse atteigne un tel degré de spécialisation a créé des remous dans la profession. Jocelyne Robert s’interroge sur la légitimité de ce diplôme, ce qui fait bondir la sœur, toutes griffes dehors : « Un doctorat sur mesure est beaucoup plus difficile. J’ai soutenu ma thèse devant un jury de cinq personnes, dont un théologien, un psychologue, un anthropologue, et chacun exigeait des preuves dans son domaine. J’ai travaillé comme une folle. » L’an dernier, l’Association des diplômés de l’Université Laval lui a remis la médaille Gloire de l’Escolle, décernée aux diplômés qui font honneur à l’établissement.

À bas la porno!

La religieuse a un ennemi juré : la porno. « Elle la voit partout », dit une de ses amies, qui ne veut pas être identifiée pour ne pas « blesser Marie-Paul ». À l’émission française On n’est pas couché, version glamour et mordante de Tout le monde en parle, l’animateur, Laurent Ruquier, lui a montré des photos du fameux calendrier des Dieux du stade, ces footballeurs qui se déshabillent chaque année pour une bonne cause. Devant chaque sportif en tenue d’Adam, Marie-Paul donnait son verdict immédiat : «Érotique. Porno. Érotique. Érotique. Porno. » Ruquier ne voyait pas la différence, moi non plus. « C’est dans le regard », m’a expliqué la sœur, qui a d’ailleurs mis sur pied à l’IDI un programme de «dépornographisation» du cerveau.

Son ton catégorique et ses affirmations à l’emporte-pièce sur tous les sujets font sourciller. Ainsi, dans Je voudrais vous parler... : « On voit très souvent des jeunes filles de 11 ou 12 ans qui, dès qu’elles ont leurs menstruations, se font prescrire la pilule. » Qu’entend-elle par “très” souvent?, lui ai-je demandé. A-t-elle des chiffres? « Le mot très n’est peut-être pas le bon ; ce serait plutôt “trop souvent”. » Elle déclare ne pas avoir eu le temps de corriger le livre, écrit par deux journalistes français qui l’ont suivie pendant quelques semaines, enregistrant ses propos et régurgitant le tout de retour à Paris. « C’est l’éditeur qui a exigé d’ajouter “sœur” devant mon nom », dit-elle.

Néanmoins, son expertise est reconnue. Elle a témoigné à titre d’experte dans le cadre de quelques procès de pédophiles, après avoir établi un rapport d’évaluation de l’accusé. La pédophilie fait d’ailleurs l’objet d’un chapitre dans son dernier livre. « Quand je vivais en Amérique latine et que je rencontrais des familles, je voyais et j’entendais des choses bizarres au sujet des curés. C’est tellement secret chez les religieux et les victimes ont honte de parler. La pédophilie est une patho­logie majeure chez les religieux, mais aussi chez les laïcs. Et depuis que je suis sexologue, j’entends des confidences de gens partout dans le monde et même de proches du village où j’ai grandi : “Tel prêtre m’a fait ceci, avec tel autre j’ai fait cela.” La vérité n’est pas encore sortie, on ne voit que la pointe de l’iceberg. »

Et si elle était pape? Que ferait-elle? « J’espère bien devenir papesse  », répond-elle, sérieuse comme… un pape.  Eh bien, elle donnerait aux prêtres une formation pointue sur la santé et la pathologie sexuelles, pour qu’ils soient capables de vivre leur célibat. Elle recommanderait de soumettre tout agresseur confirmé à une thérapie intensive pour déterminer la catégorie à laquelle il appartient. « Un pédophile circonstantiel peut être traité s’il comprend la gravité de ses actes et les regrette. Un pédophile structurel constitue un danger pour les enfants, il doit être constamment encadré et surveillé. »
 
L’électron libre
Plantée sur les flancs du mont Royal, la maison-mère des Sœurs missionnaires de l’Immaculée-Conception (« les MIC », dit Marie-Paul) domine Outremont. C’est ici qu’on grondait la sœur Ross et c’est encore ici qu’elle couche quand elle vient dans la métropole. À l’intérieur, l’endroit a des airs de centre pour aînés, ce qu’il est devenu avec le tarissement des vocations : la moyenne d’âge de la soixantaine de femmes qui vivent en ces lieux frôle les 70 ans. « Nous sommes la première congrégation missionnaire féminine en Amérique », dit l’une d’elles, la sœur Mireille, qui m’accueille à la cafétéria avec du jus d’orange et des biscuits secs.

Les MIC ont été fondées en 1902 par Délia Tétreault, née dans une ferme à Marieville, en Montérégie, morte en 1941 et déclarée « vénérable », première étape vers la canonisation, en 1997. La sœur Mireille, qui a 10 ans de plus que sœur Ross, connaît cette dernière depuis son entrée en religion et l’a accompagnée dans sa thèse et « ses péripéties ». « Je l’ai toujours défendue auprès des supérieures majeures. J’étais à ses côtés quand elle allait les voir. Il y a une telle sincérité chez cette femme-là. Elle a reçu beaucoup plus de coups que de félicitations. »

Depuis la parution de Je voudrais vous parler…, « des sœurs de ma communauté ne me parlent plus », dit Marie-Paul. Car les médias se sont emparés des déclarations-chocs que le livre contient sur la vie amoureuse du clergé, notamment le fait que « 80 % des prêtres et des religieuses ont eu des écarts ». Elle tient à préciser : « Je ne parlais pas nécessairement de sexe, mais de petits mots doux, de regards tendres, qui sont des écarts de conduite. Car dès que tu alimentes une relation fondée sur l’intérêt érotique, tu n’es plus dans le célibat, mais dans la vie de couple ».

Bernard Keating n’est pas satisfait de la réponse. Spécialiste de l’éthique professionnelle et scientifique, professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, là même où a étudié Marie-Paul Ross, il doute de la validité des assertions lancées par la sœur. « Il y a des exigences de rigueur qui viennent avec les diplômes et l’appartenance aux ordres professionnels – entre autres l’Ordre des infirmières, dans son cas. Quand, comme elle, on arrive à des conclusions précises – comme le chiffre de 80 % qui a tant fait jaser –, il faut que quelqu’un puisse refaire la même démarche et vérifier la validité des affirmations. Dans son cas, ses données seraient tirées de sa pratique clinique. Sauf que les gens qui consultent un thérapeute ont nécessairement un problème. En science, cela s’appelle un biais de sélection. »

Le livre s’est bien vendu. Résultat : Marie-Paul vient de  lancer un quatrième bouquin, La sexualité des jeunes – Petit manuel pour les parents. « J’ai rencontré environ 4 000 ados, en séances indivi­duelles et en groupes, et j’ai pu faire une ob­­servation de leur problématique sexuelle et de leurs besoins. Savent-ils que je suis une sœur? Ce n’est pas important. Une religieuse, ils ne savent plus ce que c’est. » Autre succès en vue? « Les gens sont tellement en quête d’une recette », dit Jocelyne Robert. Ou d’un miracle. Sœur Ross, la sœur Angèle du sexe?