Entrevues

Sophie Thibault

La femme du 22 heures. Son grand désir?: faire tripper les Québécois sur l’information.

Info continue, Internet, réseaux sociaux… le monde rétrécit. Le temps aussi, on dirait. La chef d’antenne Sophie Thibault réussit malgré tout à rallier, chaque soir, en semaine, plus de 600 000 personnes avec le TVA Nouvelles. Son objectif : connecter les Québécois entre eux et avec le monde. On la sait objective, on la sent humaine. Elle, comment voit-elle son rôle? et le rapport que les Québécois – et surtout les Québécoises – entretiennent avec l’information?

Les femmes réagissent-elles différemment des hommes aux événements qui font l’actualité?
Je le pense. Tant celles qui, comme nous, font de l’information que celles qui nous écoutent ont besoin d’émotion. C’est une bonne chose, je crois. Et ça ne nous empêche pas d’offrir une meilleure compréhension du monde. L’info télé change. Parce qu’on en fait depuis longtemps et qu’on s’améliore, parce qu’on a davantage de moyens, techniques et autres, mais aussi parce que, de plus en plus, elle est faite par des hommes et des femmes qui s’adressent à des hommes et des femmes. Si je présentais un bulletin de nouvelles avec juste les sujets que j’aime, il ne serait pas équilibré. Mes intérêts personnels sont très féminins; je suis une ancienne psychologue, je m’intéresse aux émotions, au monde. Les topos sur les ponts et le transport, le Super Bowl ou le hockey, c’est rarement moi qui les propose. Et heureusement que mon chef de pupitre est un gars capable de me souffler des questions à poser à Yvon Pedneault!

Cette émotion rend-elle le contenu moins « sérieux »? Certains parlent d’un nivellement par le bas…
Moi, je crois que sans elle les gens décrochent. Le vacuum politique, les mauvaises nouvelles, le déneigement des bornes-fontaines à 650?$, ça crée un grand sentiment d’impuissance. Il y a quelques semaines, on a parlé d’une mère dont l’enfant est né avec une maladie grave. Voilà 18 mois que la dame est aux soins palliatifs avec son petit, qu’elle dort dans une étroite couchette à côté de lui et qu’elle demande à l’hôpital de lui fournir quelque chose de plus confortable. Une histoire si effrayante que je n’ai pas été capable de regarder le topo. Mais j’étais certaine qu’on recevrait des dizaines d’appels… Et, bien sûr, une entreprise a offert un lit à la femme. On peut dire que c’est candide. De mon côté, je m’interroge sur les réactions profondes des téléspectateurs à une histoire comme celle-là. Primo, ils sont touchés. Secundo, ils sentent qu’ils peuvent, enfin, faire quelque chose.

A-t-on davantage envie de s’impliquer à cause des médias sociaux?
C’est une révolution incroyable. Les gens sont devenus des sources de nouvelles. Le journaliste citoyen est partout, partout. Maintenant, s’il y a un attentat à l’aéroport de Moscou ou ailleurs, les premières images nous arrivent toujours d’un badaud qui a filmé l’événement avec son téléphone. Twitter aussi est fantastique. C’est un fil de presse dopé aux stéroïdes pour nous. Pendant le bulletin, je suis branchée et on m’écrit.



 

Sophie Thibault : la séance photo
Si, en ondes, la chef d’antenne du TVA 22 heures doit s’effacer derrière la nouvelle, à la séance photo, c’était elle le point de mire!

Sophie Thibault : vidéo Femmes de parole
Cette année, la chef d’antenne a remporté, pour la huitième fois, le Prix Artis pour son animation du journal télévisé. 

Vous allez sur Twitter pendant les topos?
Pendant ceux que j’ai déjà vus, oui. Et aux pauses. Ça m’a même rapporté quelques petits scoops. Par exemple, un soir, j’ai eu la confirmation du spectacle d’Arcade Fire à Longueuil grâce à un journaliste citoyen très actif sur Twitter. J’ai annoncé la nouvelle en ondes en nommant la personne en question. Les gens participent au bulletin, je les écoute, leur réponds, choisis des commentaires, les mets en ondes. On n’a jamais atteint un degré de proximité pareil.

Considérez-vous que ça fait partie de votre travail d’intéresser les Québécois à l’Égypte ou à Israël?
On est naturellement désireux de savoir ce qui se passe à proximité de chez soi. Mais les Québécois sont aussi de plus en plus curieux de ce qui arrive ailleurs. Notre mission, je crois, c’est de leur faciliter la tâche. Prenons l’Égypte : on envoie sur le terrain un journaliste qui permettra aux téléspectateurs de vivre l’événement; on rencontre la communauté égyptienne d’ici (pour créer une connexion et une proximité) et on multiplie les analyses (pour faire comprendre quelles seront les conséquences dans notre vie à nous, au Québec).

Le rôle et la place des femmes en information, est-ce un sujet réglé?
Non. Mais je suis tannée d’en parler, parce que ça devrait l’être. Et mes patrons masculins, eux, en ont bien assez d’en entendre parler! J’ai été la première femme en Amérique du Nord à hériter d’un grand bulletin de fin de soirée… en 2002. Depuis, il y a eu des avancées extraordinaires, mais ce n’est pas fini. La politique et les grands médias suivent encore des règles très « testostéronisées ». On est constamment dans le conflit, la fraude, la guerre, les mauvaises nouvelles, les incendies…

Dans la vidéo diffusée sur Femmesdeparole.com, vous parlez du « backlash masculiniste » dans la société québécoise. C’est très fort comme expression…
On entend ces temps-ci qu’il y a de plus en plus de femmes dans les postes importants parce que les gars n’en veulent plus! La Presse a publié récemment une série sur le tourisme sexuel où des Québécois disaient apprécier les Dominicaines parce qu’elles font bien à manger et attendent patiemment pendant qu’ils vont parler à leurs chums… Je me demande s’il n’y a pas, très creux enfoui dans l’inconscient de plusieurs de nos hommes, une nostalgie de la « vraie femme » des années 1960. Certains se cherchent beaucoup et tentent d’exprimer une frustration et une colère. C’est ce que je voulais dire.



 

Sophie Thibault : la séance photo
Si, en ondes, la chef d’antenne du TVA 22 heures doit s’effacer derrière la nouvelle, à la séance photo, c’était elle le point de mire!

Sophie Thibault : vidéo Femmes de parole
Cette année, la chef d’antenne a remporté, pour la huitième fois, le Prix Artis pour son animation du journal télévisé. 

Vous avez aussi mentionné avoir suivi une thérapie pendant 22 ans. Ce n’est pas le genre de confidences qu’on attend d’une chef d’antenne. Avez-vous une vision de la vie privée différente de celle des hommes?
Aller en thérapie, pour moi, c’est une fierté, un signe d’intelligence et d’ouverture. Je pense que tout le monde a besoin d’un regard extérieur pour devenir un meilleur être humain.

Et puis, c’est très féminin aussi. Il y a peu de gars qui vont dire qu’ils n’ont pas confiance en eux.

Il faut pourtant de l’assurance pour occuper votre poste…
Mais ça ne vient pas tout seul. Quand j’ai été embauchée à TVA, on m’a donné trois jours de formation, puis on m’a envoyée à l’hôtel de ville pour suivre un débat sur la fluoration de l’eau auquel je ne comprenais rien! J’ai appris à la dure. Avant que je trouve ma personnalité et que j’arrête d’imiter les autres, ç’a été long, long, long… J’ai un côté fragile, mais j’ai aussi un côté plus bulldozer. Heureusement, parce que, quand je me trompe, c’est devant un demi-million de personnes.

Comment fait-on pour vivre avec cette pression-là?
On fait beaucoup de yoga et de méditation! Mes journées sont longues. Je passe la matinée chez moi à lire les journaux, à consulter les sites Web, à écouter les tribunes téléphoniques. J’arrive à TVA vers 14 h et ça continue jusqu’à la fin du bulletin, à 22 h 45. Je m’entraîne trois fois par semaine, je joue au tennis. Et j’écoute beaucoup de musique de relaxation avec des chants d’oiseaux. C’est mon plaisir coupable.

Vous réussissez quand même à avoir une vie?
Mais oui. Je vais bien sûr assez rarement au théâtre ou à des événements mondains. Mais je reçois des amis parfois la fin de semaine – j’adore cuisiner. Je prends de longues vacances l’été. Et j’ai mon chalet, caché au fond des bois. J’arrive là, j’enfile ma chemise de chasse – pas de maquillage ni de coiffure, le bonheur! –, je saute dans mon kayak ou sur ma moto et j’oublie tout.



 

Sophie Thibault : la séance photo
Si, en ondes, la chef d’antenne du TVA 22 heures doit s’effacer derrière la nouvelle, à la séance photo, c’était elle le point de mire!

Sophie Thibault : vidéo Femmes de parole
Cette année, la chef d’antenne a remporté, pour la huitième fois, le Prix Artis pour son animation du journal télévisé. 

Ce qu’elle a dit sur…

Ses modèles
« Barbara Frum, la grande dame des affaires publiques de la CBC, décédée en 1992. Peter Jennings. Et Diane Sawyer, pour sa pérennité et l’exploit d’être devenue chef d’antenne à 63 ans. J’aime sa façon de bouger, d’écouter, d’être toute là. »

Les entrevues qu’elle rêve de mener
« Barack Obama, le dalaï-lama, un monstre comme Russell Williams (pour essayer de comprendre l’incompréhensible), le physicien Stephen Hawking. »

L’entrevue qu’on lui a refusée
« Katie Couric [première journaliste américaine à présenter un téléjournal du soir sur une chaîne nationale]. Je lui ai écrit quand elle a été nommée chef d’antenne. Mais ça n’a pas fonctionné. »

La façon de lire une mauvaise nouvelle
« Je suis consciente d’envoyer une charge de mauvaises vibrations. Je me concentre sur mon cœur, sur ce que je ressens. J’essaie d’envelopper les téléspectateurs, comme pour amortir le choc. »

La nouvelle qu’elle a été incapable de lire
« Le suicide de Gaétan Girouard [journaliste-vedette de TVA, il s’est enlevé la vie le 14 janvier 1999]. J’ai essayé de me désensibiliser au maximum, de regarder les topos plusieurs fois, de me couper de l’émotion. Puis, je suis allée dire à mon patron que je ne savais pas si je pourrais ouvrir le bulletin. Il m’a renvoyée chez moi. Et c’est Pierre Bruneau qui a pris le relais ce jour-là. »

Son rapport avec ses concurrents
« Je les regarde très, très, très souvent. Je visionne le 21 h de RDI – d’ailleurs, Geneviève Asselin porte souvent les mêmes vestons que moi; on doit s’habiller aux mêmes endroits! –, Anne-Marie Dussault et Céline Galipeau, qui font du très bon boulot. »

Son parcours… si elle n’était pas devenue journaliste
« Si j’avais été douée pour les sciences, je serais devenue vétérinaire ou astronome. Si je m’étais consacrée à la musique – qui me passionne –, j’aurais fait carrière comme pianiste. »



 

Sophie Thibault : la séance photo
Si, en ondes, la chef d’antenne du TVA 22 heures doit s’effacer derrière la nouvelle, à la séance photo, c’était elle le point de mire!

Sophie Thibault : vidéo Femmes de parole
Cette année, la chef d’antenne a remporté, pour la huitième fois, le Prix Artis pour son animation du journal télévisé.