Entrevues

Véronic DiCaire : la voix royale

La chanteuse est officiellement devenue « chanteuse-imitatrice » : la combinaison fait un malheur. En empruntant la voix des autres, Véronic DiCaire a peut-être enfin trouvé sa voie.

« C’est mon micro, mon décor, mon public ! » lance Véronic DiCaire, excitée comme une puce. « Pas ceux de Céline : vous êtes ici juste pour moi ! » dit-elle en balayant du geste la salle du Théâtre St-Denis, remplie à craquer pour le one woman show qu’elle trimballe aux quatre coins du Québec depuis le printemps dernier. Trip d’ego ? Non, candeur d’une artiste encore incrédule devant le succès monstre qui lui tombe dessus depuis qu’elle a fait la première partie de Céline Dion au Centre Bell en 2008.

Céline sera aussi sur scène ce soir. C’est l’une des 39 femmes que la belle blonde personnifie. L’un des temps forts du spectacle est sans conteste le numéro de clôture, où, en neuf transformations exécutées à la vitesse grand V, Véronic illustre les étapes de la carrière de son idole. Le résultat est époustouflant !

Elle est douée, Véronic DiCaire. Et pleine de fraîcheur. Et drôle à mourir. Pas étonnant qu’en septembre elle ait reçu un « Billet platine » certifiant la vente de 100 000 entrées et qu’elle soit en lice comme « Découverte de l’année » au prochain Gala Les Olivier.

Cette reconnaissance, la Franco-Ontarienne de 32 ans qui roule sa bosse depuis des années (à 15 ans, elle chantait déjà avec le groupe Sens unique), il y a un bail qu’elle l’attend.

Et maintenant, ça va vite. Trop vite ? « Non. J’ai l’âge et l’expérience pour assumer », dit-elle. Et une équipe d’enfer derrière elle. Depuis deux ans, Véronic DiCaire fait partie de l’écurie des Productions Feeling, la machine à succès dirigée par René Angélil.

« Monsieur Angélil », comme elle appelle celui qui a changé son existence en concoctant ce qu’on pourrait baptiser « Le projet DiCaire ». Un : bien implanter l’artiste au Québec dans son nouveau créneau, la variété musicale. Deux : débarquer en France. Trois : attaquer les États-Unis.

« Le spectacle de Véronic n’a pas d’équivalent véritable ailleurs. C’est un “produit” original, donc viable dans les trois marchés », commente Rémon Boulerice. Le gérant-amant – originaire du même coin et qui partage sa vie depuis 17 ans – tenait mordicus à assister à l’entrevue. « Elle est le show, moi, la business », justifie-t-il. Entre Vé et Ré, comme ils s’appellent, c’est l’osmose. Grâce à lui, elle n’a jamais eu à faire de « jobines » hors métier. Jusqu’à l’entente avec les Productions Feeling, c’est lui, l’ex-directeur des ressources humaines à l’Université McGill, qui apportait le pain et le beurre. Aujourd’hui, il est son gérant à temps plein et elle en est ravie.

Entre Angélil et son ange personnel, Rémon, comment se prennent les décisions de carrière ? Que se passerait-il si, disons, le producteur proposait la voie X alors qu’eux préféreraient la Y ? Rémon ne farfine pas. « On prendrait la voie X, tranche-t-il. L’objectif est de positionner Véronic outre-frontières et cette expertise, c’est René Angélil qui l’a. On le suit. »

Comment tout cela est-il arrivé ? L’auteur-compositeur-interprète (et ex-humoriste) Marc Dupré, avec qui Véronic préparait son troisième disque en 2007, est soufflé par les imitations qu’elle lui montre. Il en touche un mot à son célèbre beau-père – Angélil en personne –, qui demande à voir une vidéo. Ce dernier croule de rire en regardant Véronic imiter Céline. (Rien d’étonnant : elle possède la même gestuelle nerveuse et la même dégaine tomboy que Céline.) Le puissant producteur offrira à l’imitatrice la première partie de sa diva au Centre Bell. Pour Véronic, c’est le début d’un temps nouveau.

Dans ce one woman show, Céline Dion est en bonne compagnie. De Britney Spears à Édith Piaf en passant par Cyndi Lauper et Shakira, toutes les époques et tous les styles défilent. Ces imitations sont entrecoupées de révélations sur sa vie – on y apprend entre autres choses qu’elle possède sa propre chainsaw… rose.

« C’est vrai que tu as une tronçonneuse rose ? » Ma naïveté la fait pouffer. « Elle n’est pas rose, mais j’en ai une, oui. J’aime faire le ménage dans le boisé à côté de la maison. Savoir que j’aide la forêt à se régénérer me fait un bien énorme. » C’est confirmé : Véronic DiCaire est une bûcheuse.

Sauf que cette artiste tenace avait beau faire flèche de tout bois (deux albums, des animations télé, participation à des comédies musicales, etc.), sa carrière évoluait en dents de scie. Depuis que les Productions Feeling sont entrées dans la danse, tout a changé. « Je n’ai plus à me soucier du lendemain. Plus besoin de grappiller. »

Oui, Véronic est aussi fine qu’on l’imagine. Mais derrière son sourire perpétuel se cache une fille capable d’être baveuse. Sur scène, elle imite (superbement) Claire Lamarche présentant Les retrouvailles – destinées à aider les participants à retracer des proches qu’ils ont perdus de vue – ainsi : « une émission pour ceux qui sont incapables de faire le 4-1-1 ». Bang ! Et lorsqu’elle a passé l’audition pour le rôle de Roxie dans la version parisienne de Chicago en 2003, elle a refusé l’emploi de doublure qu’on lui proposait. « Je leur ai dit que je voulais le rôle ou rien, dit-elle. Je l’ai eu. »

Déterminée ou pas, elle a bien failli jeter la serviette il y a deux ans. En plein down d’après-tournée, c’est sans enthousiasme qu’elle envisageait de remonter sur scène pour présenter les chansons de son futur troisième album. Sans parler des Star Académie de ce monde qui génèrent des vedettes instantanées… Bref, ça n’allait pas fort.

« J’étais en train de lire le best-seller Good to Great [De la performance à l’excellence], dit Rémon Boulerice. L’auteur, l’Américain Jim Collins, soutenait que pour atteindre le top il fallait être le meilleur au monde dans ce qu’on fait. Véronic était-elle la meilleure chanteuse ? Danseuse ? Imitatrice ? Non. Mais si on fusionnait tout cela, elle devenait la meilleure au monde ! Il me restait à la convaincre de modifier son rêve. »

Il a suivi ses réflexes d’expert en ressources humaines, sorti un tableau noir et exposé sa vision à l’artiste. Des imitations, Véronic en avait souvent fait, sur demande (2006, revue et corrigée, Théâtre du Rideau Vert) ou pour faire rire la galerie. Mais baser sa carrière là-dessus était une autre paire de manches… « Il fallait tasser la petite fille de 15 ans qui rêvait d’être chanteuse, avoue-t-elle. C’était difficile. Très difficile. » Le lendemain, pourtant, elle se mettait à l’écriture d’un spectacle tout en un.

Le jour de la signature du contrat pour le Centre Bell, la Véronic nouvelle mouture a néanmoins pris le temps de dire adieu à l’ancienne par une « cérémonie de deuil ». « J’ai classé mes textes prévus pour mon troisième disque dans un bel album que j’ai rangé en lui disant : À bientôt, peut-être. »

Le sacrifice en valait la peine. « Véronic a obtenu ce à quoi elle aspirait : chanter devant des salles pleines », précise son gérant. La chanteuse-imitatrice a effectivement l’air d’être très heureuse sur scène. Elle s’illumine quand un rire provoqué par ses facéties s’élève du public.

Convaincu, Rémon Boulerice ajoute : « Et puis, elle aime le changement. Avec ce show, elle relève un nouveau défi. »

En février, elle s’installera à Paris pour 50 représentations au Théâtre de la Gaîté Montparnasse (400 places). « 2009 a été sous le signe de la nouveauté. 2010, avec la France, sera l’année de la conquête ! C’est excitant, mais j’ai le trac. »

C’est bien compréhensible. Paris a tout ce qu’il faut pour donner le vertige à la native d’Embrun – un village de 6 000 habitants de l’est de l’Ontario –, qui a eu « les vaches du voisin comme premier public », comme elle le dit en spectacle. Embrun, où sa mère est secrétaire de directeur d’école et son père, chauffeur de bétonnière. « Jeune, je montais parfois dans son camion et je le suivais au travail. C’était ma façon de lui prouver que je l’aimais. »

Il faut d’ailleurs la voir dans son personnage western de Shania Tourangeau, clin d’œil à Shania Twain. « Je n’ai jamais eu peur de le dire : je suis une country girl. »

Elle n’a pas peur non plus de défendre haut et fort sa langue maternelle. « L’anglais, je l’ai appris à Montréal ! » Se rallier à la cause d’un Québec indépendant, ce n’est pas pour elle, mais promouvoir sa culture, certainement. « Je veux que les Québécois sachent que nous existons, nous les Franco-Ontariens, et que nous sommes là pour rester. »

Quand elle a envie de recharger ses batteries, Véronic rentre dans ses terres à Morin-Heights (Laurentides). « Conçue par un ami designer-architecte, notre maison est un mélange urbain-campagne. » La chanteuse y peint d’immenses tableaux abstraits. Ou elle cuisine. (Eh oui ! cette filiforme mange.) « J’adore ça. Ce soir, ce sera du lapin avec une bonne purée. »

Véronic DiCaire a-t-elle, enfin, découvert sa voie ? « Les choses ont pris du temps à tomber en place. Mais c’est bien ainsi : à 20 ans, je serais peut-être partie en peur. Maintenant, j’ai besoin de réussir, mais je suis consciente d’avoir autant besoin de mon chum, de ma famille et de mon chien. Une vie équilibrée dans notre métier, c’est un luxe. Moi, je l’ai, et j’y tiens. » Les années lui ont aussi fait découvrir une autre vérité : « Au bout du compte, on ne contrôle pas grand-chose dans la vie. On peut juste faire de son mieux. »

Elle refuse de dire où elle se projette dans 10 ou 20 ans. « J’aurais peur de conjurer le sort, je suis superstitieuse. » D’accord. Mais que veut-elle ultimement ? Être connue planétairement ? Devenir une mégastar comme Céline ? « Non. Je veux durer. »

Elle touche du bois. « Je veux encore vivre de mon travail passé 60 ans, comme Clémence, Dominique, Ginette… À l’école, je n’étais pas une très bonne élève : les médailles pour bon rendement, c’était pour les autres. Si je réussis à durer, ce sera ma récompense. Ma médaille à moi. »

Bio express

18 décembre 1977. Naissance de Véronic DiCaire à Embrun, en Ontario.
1995. Elle décroche le Prix de la meilleure artiste au concours Ontario Pop. Elle a son groupe, Sens unique.
1996. Elle fait partie d’une tournée pour les Forces armées canadiennes, notamment en Bosnie et en Israël.
1998. Elle déménage à Montréal.
2002. Elle sort son premier album aux accents country rock folk. L’extrait Feel Happy fait un tabac sur les radios. Elle est mise en nomination à l’ADISQ comme « Révélation de l’année ».
2003-2004. Elle anime l’émission de télé Le garage à Radio-Canada et ARTV.
2004. Elle interprète Roxie Hart dans la comédie musicale Chicago au Casino de Paris. (Elle est aussi la voix de Renée Zellweger dans l’adaptation française du film.)
2005. Elle sort son deuxième album, Sans détour.
2008. Elle fait la première partie du spectacle Taking Chances de Céline Dion au Centre Bell, à Montréal.
2009-2010. Elle fait le tour du Québec avec son premier one woman show.