Société

Faut-il modérer ses rêves?

Viser plus haut, plus loin. C’est le mot d’ordre dans toutes les sphères de nos vies… Il y a pourtant des avantages à freiner ses ambitions, selon la sociologue française Anne Chaté, qui a enquêté sur les vertus de la modération.

Petites-filles-ballons

Photo: Plainpicture / Readymade-Images / Denise Boomkens

Vous exposez, dans vos ou­vra­ges, qu’on peut aussi gagner à tempérer ses rêves. Un discours à rebours de celui, très populaire, qui nous incite à ne pas nous contenter d’un petit pain… à vouloir tout, tout de suite, coûte que coûte.
C’est vrai, ce n’est pas dans l’air du temps. En fait, depuis au moins l’âge du bronze, la figure du guerrier en quête de pouvoir et de reconnaissance fascine. À preuve : elle est bien plus présente dans le théâtre et la littérature que l’homme moyen, dont le destin paraît médiocre en comparaison. Mais la pression à vivre une vie extraordinaire, fertile en sensations, en succès et en matériel, se fait sentir plus vivement depuis qu’une partie du monde a accédé à la richesse et à la démocratie. En théorie, dans ces sociétés, chacun peut maintenant prendre en main sa destinée, aspirer à devenir ce qu’il veut, peu importe son sexe, son origine.

C’est quand même une bonne chose, non ?
Bien sûr. Rêver grand a permis à des gens d’origine modeste de renverser des inégalités, grâce à la poursuite d’études supérieures, par exemple. Mais les ambitions très fortes qu’ont engendrées ces changements sociaux ont des revers dont on parle peu. Je pense aux frustrations et à la déception que génèrent les aspirations qui ne se concrétisent pas, entre autres. J’ai été confrontée à cela comme enseignante. Certains de mes élèves souhaitaient mener des carrières pour lesquelles ils n’avaient pas du tout les compétences. Du moins, pas à court terme. Peut-être un jour, par des voies détournées…

Ça m’a fait réfléchir à l’importance d’admettre ses limites. J’ai dû passer par là, moi aussi, quand un accident de voiture a interrompu ma trajectoire, il y a 20 ans. Mais il n’y a pas mort d’homme ! On peut même être encore plus heureux après. Abandonner l’idéal d’une existence de rêve ne veut pas dire tuer tous ses désirs. Au contraire. Comme l’a écrit le psychia­tre français Boris Cyrulnik : « On peut supporter une vallée de larmes si on a un projet pour s’en sortir ; comme on a besoin d’un projet pour ne pas mourir d’ennui dans le fleuve tranquille. » Il s’agit simplement de se fixer des objectifs plus modestes.

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Photo: Plainpicture / Image Source

Vous soulignez quand même les dangers de ce choix de « rêver petit ». Celui, entre autres, de se priver des chances d’avoir une vie plus riche. Sur le plan social, cette attitude peut même freiner les innovations. Comment savoir que nos ambitions sont vraiment hors de portée, qu’il est temps de renoncer à nos châteaux en Espagne ?
C’est une question difficile… Je n’ai pas écrit un livre de développement personnel où je proposerais des lignes de conduite. L’objectif était d’amener des pistes de réflexion. Je pense qu’il ne faut pas pratiquer la modération trop tôt dans sa vie – ce serait triste. C’est bien de tenter sa chance, d’avoir des rêves un peu fous. Ça donne des ailes.

Mais il y a un moment où l’on doit s’interroger. Quand, par exemple, on perd l’équilibre parce que la pression est insoutenable, au boulot comme dans sa vie privée. Peut-être faut-il se demander : « Est-ce que les choix que j’ai faits sont toujours en accord avec ce qui compte le plus pour moi ? » Parfois, ça nous oblige à revoir les choses à la baisse, surtout quand on réalise qu’on s’était engouffré dans des rêves dictés par la publicité ou les attentes des autres. Notre économie pousse à la productivité, à la performance, et nous-mêmes, au quotidien, nous appliquons la même logique. Nous avons intégré la notion du « toujours plus », et même l’idée qu’il faut attiser la jalousie pour montrer qu’on a réussi. Ça me rappelle une déclaration de Jacques Séguéla, personnage très connu en France – il a fondé une firme de communication et a conseillé l’ex-président François Mitterand. Il y a quelques années, il a dit à la télé : « Si, à 50 ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie. » Or, s’il y a une chose qui nuit au bonheur, c’est bien ce jeu de comparaison avec les réalisations et les possessions d’autrui.

Jeu qui semble plus difficile que jamais à éviter, à l’heure où des plateformes comme Facebook permettent de magnifier nos vies…
Absolument. Mais il y a un biais : on ne voit pas les coulisses derrière ces vies de vitrine. Tous les pépins, les galères… Je songe à cette scène d’un roman autobiographique d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, où il raconte ses vacances en famille dans un hôtel de rêve au Sri Lanka. Les photos sur Facebook devaient en jeter ! Mais, en réalité, personne n’avait envie d’être là, rien ne leur plaisait. Le couple battait de l’aile. On réalise finalement que ce qui compte, c’est la façon dont on vit le moment. Quand les gens autour de nous se sentent bien, quand les échanges sont féconds… Nul besoin d’aller bien loin pour cela ni d’avoir beaucoup d’argent. C’est un lieu commun, je le sais, sauf qu’on l’oublie. Il faut souvent une grande épreuve, voire frôler la mort, pour saisir tout le bonheur qu’apportent les petites choses simples – se promener en forêt, par exemple. Per­sonnellement, une fois l’an, je pars en voyage à vélo, pour l’expérience du désencombrement et le contact brut avec la nature. Après, je suis contente de retrouver le confort, bien sûr. Ça me rappelle quel sens il a.

Vous soutenez que modérer ses rêves aide à mieux vieillir. C’est-à-dire ?
Avec le temps, forcément, des limitations apparaissent, physiques ou sociales. L’arrivée des enfants laisse moins de temps pour ses loisirs et sa vie professionnelle, par exemple. Si l’on s’adapte facilement à ces révisions, cela se fait sans aigreur. Sinon, les déchirements peuvent être de plus en plus douloureux. On peut essayer de faire ce qu’on aime et d’obtenir ce qu’on désire, mais on peut aussi aimer ce qu’on fait et aimer ce qu’on a. Je trouve que cette attitude de contentement mène à des relations sociales apaisées, moins marquées par l’envie.