Gérer ses finances avec l'IA: le pour et le contre

Image: Getty Images
Depuis le début des années 2000, l’intelligence artificielle (IA) s’immisce lentement, mais sûrement dans nos vies. Elle écrit, répond – pas toujours avec justesse – à toutes sortes d’interrogations, crée des images et… s’invite désormais dans nos finances personnelles. Un sondage publié par l’Autorité des marchés financiers (AMF) en octobre 2025 le confirme : 23% de la population québécoise y a eu recours pour obtenir des conseils en matière d’argent au cours de la dernière année.
Que valent ces recommandations? Nous avons posé des questions à trois moteurs de recherche populaires propulsés par l’IA. Afin de distinguer les forces et les angles morts des réponses obtenues, nous les avons ensuite soumises à deux expertes indépendantes, Franca Glenzer et Irina Gemmo, toutes deux professeures au Département de finance de HEC Montréal.
J’ai 35 ans. Devrais-je cotiser à un REER ou à un CELI en 2026 si je dispose de droits de cotisation inutilisés dans les deux cas?
L’outil Copilot, de Microsoft, énumère différents éléments de base à prendre en considération, comme le revenu imposable, les objectifs d’épargne, le besoin de flexibilité pour l’accès aux fonds et l’optimisation fiscale.
« C’est bien, mais pas suffisant », estime Franca Glenzer. L’IA ne mentionne pas que si l’on a accès à un REER collectif au travail, auquel l’employeur contribue à hauteur de nos cotisations, c’est l’option à privilégier.
Autre omission de taille : Copilot ne souffle mot de l’importance de rembourser d’abord ses dettes à taux d’intérêt élevé – les cartes de crédit, notamment – avant de cotiser à un REER ou à un CELI. Silence radio également sur l’importance de main- tenir une épargne de précaution pour faire face aux imprévus. (Il est possible de constituer ce fonds d’urgence en cotisant à un CELI pour l’équivalent de trois à six mois de revenus.)
Pour sa part, Irina Gemmo déplore que la notion d’horizon d’investissement ne soit pas suffisamment mise en évidence, malgré l’impact déterminant de celle-ci sur le taux marginal d’imposition. Si ce dernier est plus élevé au moment de la cotisation qu’au moment du retrait, il vaut mieux opter pour un REER; le CELI devient plus avantageux si la facture fiscale risque d’être plus salée au retrait. Autrement dit, le REER est avantageux si l’économie d’impôt réalisée pendant la vie active est plus élevée que l’impôt payé au moment du retrait, à la retraite. Le CELI est à privilégier si le retrait d’un REER entraîne une imposition plus élevée que l’avantage fiscal obtenu à la cotisation.
Dans un contexte économique incertain, quelles stratégies adopter pour limiter le risque tout en visant de bons rendements?
ChatGPT, produit d’OpenAI, suggère de miser sur une diversification du portefeuille, une vision à long terme, des actifs plus défensifs – considérés comme plus sûrs et résistants aux chutes boursières – et, surtout, d’éviter de surréagir aux mouvements du marché.
Selon Irina Gemmo, la réponse est acceptable, mais demeure très générique. L’IA aurait dû aborder des éléments essentiels comme l’horizon d’investissement et la tolérance au risque, qui influencent grandement le choix de la stratégie d’investissement.
La professeure souligne également que les exemples de placements à faible volatilité fournis par l’IA – des actifs ou des fonds plus stables et moins sujets aux fluctuations du marché – ne sont pas pertinents pour la population canadienne. C’est notamment le cas des titres liés au secteur de l’énergie, réputés pour leur forte volatilité. Un portefeuille défensif inclurait plutôt des banques et des compagnies d’assurance.
Franca Glenzer relève d’autres faiblesses, en particulier le fait que ChatGPT suggère qu’il serait possible de déterminer le bon moment pour investir prudemment. Or, même les spécialistes commettent fréquemment des erreurs d’interprétation dans ce domaine.
Je viens d’entrer sur le marché du travail au Québec. Dans quels secteurs prometteurs investir pour être millionnaire à 45 ans?
D’après Perplexity, un assistant d’IA réputé pour sa compréhension de sujets complexes, détenir 1 million de dollars à 45 ans au Québec reposerait sur une stratégie combinant un emploi dans des secteurs professionnels porteurs, des revenus élevés ou en croissance, un effet de levier (entreprise, immobilier, placements) et une solide discipline d’épargne et d’investissement.
Irina Gemma constate que l’IA n’a pas bien saisi le sens de la question, puisqu’elle propose des exemples de professions lucratives au lieu de suggérer des secteurs prometteurs dans lesquels investir. La plupart des conseils s’avèrent donc peu utiles, d’autant plus que l’outil ne disposait pas d’informations sur la qualification professionnelle de la personne ayant posé la question. Au-delà de ces exemples, aucune mention n’est faite de ce qui compte le plus en matière de stratégie d’investissement : épargner et investir dès le début de sa vie professionnelle, et faire preuve de constance.
Cela montre à quel point la façon de formuler une question influence la réponse obtenue. Mme Gemma recommande de fournir davantage de contexte afin d’obtenir des recommandations plus ciblées et réellement pertinentes. Dans ce cas-ci, il aurait été utile que l’utilisateur précise son âge et demande quelle stratégie d’épargne et d’investissement adopter pour atteindre son but.
Franca Glenzer déplore également que la notion de tolérance au risque ne soit pas abordée, puisqu’il faudra nécessairement assumer une part de risque dans ses placements pour espérer devenir millionnaire à 45 ans. Elle note, par ailleurs, que des exemples chiffrés montrant le montant à épargner chaque mois, selon différents scénarios de rendement, auraient été particulièrement utiles.
L’avis de l'autorité des marchés financiers
Bien que l’AMF, organisme public indépendant chargé de réglementer le secteur financier et de protéger les consommateurs, se réjouisse que la population ait accès à de nouveaux outils pour gérer ses finances, il estime que la prudence demeure de mise en matière d’IA. Il est essentiel de porter un regard critique sur l’information obtenue, celle-ci pouvant être incomplète ou inexacte.
Avant de prendre une décision, il est recommandé de valider les renseignements auprès de différentes sources, notamment des conseillers et des planificateurs financiers, des sites d’institutions financières, ainsi que ceux de l’AMF et de Retraite Québec.
Êtes-vous extra?
Votre dose de mode, beauté et déco par courriel.
Emmanuelle Gril est journaliste pigiste pour plusieurs médias, notamment Protégez-vous, Le Bel Âge, la section économique du Journal de Montréal, la revue Gestion et le magazine Châtelaine. Les finances personnelles : budget, épargne, cartes de crédit, hypothèque n’ont plus de secret pour elle. En 2021, elle a d’ailleurs publié l’ouvrage «99 trucs pour réduire l’endettement». Adepte de jardinage, dès le printemps vous la trouverez sûrement dans sa cour en train de planter des fleurs.
