Société

Le bonheur d’une femme trans: l’histoire de Chris Bergeron

Pendant que certaines réorientent leur carrière, choisissent une nouvelle terre d’adoption ou partent à la poursuite de leur rêve, Christophe Bergeron, l’homme, a changé de genre. Et est devenu Chris Bergeron, la femme. Un grand bouleversement empreint de courage et de résilience.

Chris Bergeron

Chris Bergeron (Photo: Louise Savoie)

Ce que j’étais avant
Un homme qui se posait plein de questions et qui carburait au prestige. J’étais rédacteur en chef du magazine culturel Voir.

Ce que je suis aujourd’hui
Une femme trans qui est parvenue à se tailler une place dans le monde de la pub et des affaires. J’ai réussi à jongler avec les difficultés liées à ma transition de genre et les défis d’un métier très prenant. Je suis vice-présidente, Expériences et Contenu, chez Cossette [NDLR: une agence de communication de près d’un millier d’employés].

Ce désir de changement m’est venu…
Ça remonte à mon enfance. Très jeune, j’étais fascinée par le maquillage de ma mère et j’aimais porter ses chaussures. J’ai longtemps pensé que c’était honteux. En fait, je n’étais pas bien avec les garçons, pas à l’aise avec les filles. J’avais l’impression de n’être jamais assez. D’être défectueux. Les années ont passé, j’ai eu des moments d’androgynie et j’ai fini par accepter qu’il y avait en moi une part de féminité. Mais aller jusqu’à dire que j’étais bel et bien une femme, ç’a été une pensée interdite pendant une bonne partie de ma vie.

Ce que j’ai découvert en tant que femme
Le sexisme! Pendant les réunions au bureau, par exemple. Je me suis aperçue que ce sont les hommes qui prennent d’abord la parole. Avant, je ne m’en rendais pas compte. Sans la testostérone, une douceur s’est installée en moi. Dans le passé, il fallait que je domine; maintenant, un peu moins. Évidemment, je suis vice-présidente, alors je donne mon opinion. Mais de façon plus collaborative qu’autrefois.

Ce que j’ai découvert en tant que femme trans
Qu’encore aujourd’hui, pour bien des gens, la féminité a moins de valeur que la virilité. Alors, quand un homme cisgenre [NDLR: dont le genre est en accord avec son sexe à la naissance] devient une femme trans, cela peut être perçu comme une trahison. Aux yeux de plusieurs, nous sommes repoussantes, à la fois moins qu’un homme et moins qu’une femme. Cela ouvre la porte à la transphobie, une forme de sexisme qui s’apparente à la misogynie.

La nouvelle Chris est plus…
Forte, résiliente, créative, comme bien des personnes trans. On est un peu faites en béton. Et lorsqu’on se sent acceptées, en sécurité, on rocke! Quand on me dit d’aller à la guerre, je vais à la guerre. Cette force que j’ai longtemps consacrée à me battre contre moi-même, je l’utilise aujourd’hui pour faire avancer mes projets professionnels.

Depuis ma transition…
Ma perception du monde a changé. Désormais, mon principal mot d’ordre est: attention! Je n’ai pas le choix. Dans la rue, j’ai souvent peur, on me menace, je suis toujours sur la défensive. Je me suis fait cracher au visage, traitée de sale pédé, de guenon, on me regarde en rigolant ouvertement. Le cumul de tout ça est pénible. En fait, le quotidien des femmes trans est un combat. Du moins pour celles chez qui ça paraît. Dès que ça se voit, ça devient tabou. Moi, je fais six pieds et je porte des talons, alors…

Un privilège que j’ai perdu
Marcher dans la rue, tout simplement, en ayant le sentiment d’être normale. Quand j’étais un homme, je savais que le système serait toujours de mon côté. Aujourd’hui, j’ai l’impression de dépendre d’autrui, de la volonté de la majorité. J’existe selon le bon vouloir des autres. Il est vrai que, au sein de notre société bienveillante, il y a un petit lopin pour la culture queer, ce qui n’est pas le cas dans les théocraties, les oligarchies et les régimes totalitaires. Mais rien n’est jamais acquis. Le discours antitrans est actuellement en hausse sur les réseaux sociaux, et c’est accepté par le milieu politique. À partir du moment où Trump a dit que les trans n’avaient pas leur place dans l’armée américaine, on s’est mis à reculer.

Quand je porte mon regard vers l’avenir…
J’ai un peu l’impression d’être un iceberg qui s’éloigne de la côte. J’ai peur de finir ma vie seule, et je suis bien consciente qu’il y a des risques que ça arrive. Mais je suis prête à faire un X sur ma vie sentimentale. J’ai beau travailler, faire de l’argent, j’ai toujours en tête que demain sera moins facile qu’aujourd’hui. D’ailleurs, quand on prend la décision de changer de genre, les médecins nous préviennent que les trans peuvent être très marginalisées et éprouver une certaine solitude. Que ce sera difficile. Et ce l’est, excessivement.

Ce qui me manque de mon ancienne vie
Je me rends compte qu’être comme les autres était beaucoup plus simple. Voyager, passer les douanes sans soucis. Me réveiller le matin avec quelqu’un que j’aime, profiter d’un peu de calme de temps en temps, c’étaient toutes des choses que je tenais pour acquises. Aujourd’hui, je cherche encore le plan pour les retrouver.

Ce qui me rend le plus fière
Au début de ma transition, des clients de l’agence ont exigé que je sois congédiée, faute de quoi ils iraient voir ailleurs. Cossette n’a jamais cédé à ce chantage. Mais on me recommandait, selon le client que je devais rencontrer, de m’habiller soit en homme, soit en femme. Aujourd’hui, la question ne se pose même plus et j’en suis fière. Je n’ai plus cette angoisse. J’ai réussi à m’imposer à la clientèle, à des ministres… Désormais, mon anxiété n’est plus liée à ma personne, mais aux mandats qu’on me confie. En ce moment, c’est notre présentation sur le nouveau branding du Canada dans le monde qui me stresse…

Chris Bergeron, porte-étendard de la cause trans?
En fait, toutes les trans sont activistes. Puisque nous sommes si taboues, le simple fait de sortir dans la rue est un geste de revendication. Depuis mon arrivée chez Cossette, il y a cinq ans, nous avons fait aménager des toilettes non genrées dans tous nos bureaux au pays. Et je milite présentement pour que les trans aient droit à un congé semblable à ceux accordés aux nouveaux parents. Quand une personne trans accouche d’elle-même, elle doit s’absenter à ses frais. On négocie avec des compagnies d’assurances, et j’ai bon espoir que ça marche. Mes actions ouvriront la voie aux autres trans.

Un message d’espoir
J’ai 44 ans et je pense faire partie d’une génération charnière. J’espère que les trans plus jeunes vivront dans une société plus ouverte. Je donne aujourd’hui des conférences un peu partout en Amérique du Nord sur la réalité des trans. Moi qui me suis cachée si longtemps, me voici activiste communautaire. L’été prochain, je serai l’invitée d’honneur de la Fierté gaie de Toronto. J’ouvrirai donc le défilé! La symbolique est intéressante: une femme trans qui réussit dans le monde des affaires. Je représente une forme de normalisation à un niveau assez élevé.