Société

Je vais accoucher en pleine pandémie de la COVID-19… et je suis inquiète

Le 25 avril. C’est la date où je suis censée accoucher. L’idée que je me fais de ce jour tant attendu a bien changé depuis que le coronavirus sème la terreur au Québec et dans le monde.

La veille de la fermeture de toutes les écoles et garderies, après quelques jours de travail à la maison, j’ai pris le chemin du bureau en métro, me frayant un chemin à travers la foule avec mon encombrante bedaine. L’ambiance générale n’était pas à la prudence, encore moins au confinement ou à la distanciation sociale.

Malgré la désinvolture avec laquelle on regardait encore ce virus se propager à l’autre bout du monde, je ne pouvais m’empêcher d’être anxieuse. À plusieurs reprises, j’ai dû prendre de grandes inspirations pour me calmer. Étais-je en train de mettre en jeu la santé de mon bébé?

Selon les données scientifiques auxquelles on a accès, non. Les femmes enceintes ne sont pas atteintes plus que les autres par la COVID-19 et, le virus ne traversant pas la barrière du placenta, mon bébé n’était pas à risque. Tous les articles scientifiques que je lisais pour me rassurer ajoutaient pourtant un gros bémol: les données ne sont que partielles. On ne pouvait donc se fier hors de tout doute à ces résultats.

Même si la santé du bébé n’était pas compromise, les histoires d’accouchement de patientes atteintes de la COVID-19 commençaient à nous arriver d’Europe… et n’avaient rien de réjouissant. Dans les pires cas, on parle de césariennes d’urgence menées sous anesthésie générale. Accoucher en étant inconsciente : le contraire absolu de l’idée que je me fais de ma première rencontre avec ma fille.

J’ai poussé un soupir de soulagement quand la rédactrice en chef m’a proposé de travailler de la maison pour mes dernières semaines. Au moins, je n’aurais plus à m’exposer au virus dans les transports en commun. Mais j’étais loin d’être au bout de mes peines.

Un suivi chamboulé

«Ta sage-femme va t’appeler. Le rendez-vous de suivi va se faire par téléphone pour cette fois-ci», m’annonce la secrétaire du CLSC. Je n’ai pas de symptômes, mais mon beau-fils revient tout juste d’un séjour aux États-Unis alors je dois me soumettre à un confinement de 14 jours.

Je comprends très bien la décision du CLSC. N’empêche, à ce moment précis, je réalise que la fin de me grossesse ne ressemblera pas à ce que j’avais imaginé.

Mon rendez-vous téléphonique du lendemain me le confirme. Évidemment, il n’y a pas de tests d’urine, pas de mesure du placenta pour voir si bébé grandit bien, pas de foetoscope pour entendre son petit cœur. On ne fait que discuter.

Ma sage-femme me répète les conclusions des études scientifiques sur la grossesse et la COVID-19 que j’ai déjà lues dix fois, puis me dit qu’on pourra se voir en personne dans quelques jours. Je raccroche, moins inquiète, mais pas totalement rassurée non plus.

Sur les réseaux sociaux, dans les groupes de mamans, l’angoisse est palpable. Le conjoint sera-t-il autorisé à assister à l’accouchement? Après tout, en France, des pères se sont vu refuser l’accès à la maternité. Déjà, des mères vont seules passer leur échographie, un moment si magique à vivre à deux. D’autres se demandent si elles ne devraient pas envisager un accouchement à domicile… mais les directives de l’Ordre des sages-femmes viennent de tomber : il n’y aura aucun accouchement à domicile jusqu’à nouvel ordre. Le risque pour la santé des professionnelles serait trop grand.

Ça y est, la peur m’envahit. J’avais prévu accoucher à l’hôpital, accompagnée de mon conjoint et de ma sage-femme. Mais cet endroit qui m’apparaissait comme très sécuritaire il y a quelques jours à peine me semble soudain le plus risqué de tous, fréquenté par trop de gens. Trop de malades, surtout. Je m’imagine mal, en pleine contraction, faire attention à tout ce que je touche et me concentrer pour ne pas porter mes mains à mon visage.

Je me sens prise au piège.

Une solution apparaît finalement, quelques jours plus tard. Je pourrai accoucher dans une maison de naissance. C’est même ce que recommande dorénavant le ministère de la Santé et des Services sociaux pour celles qui le peuvent, donc qui ont une grossesse normale et sont suivies par une sage-femme. Ce lieu d’accouchement est beaucoup plus loin de chez moi, à environ 25 minutes de voiture. Mais, avantage indéniable, on y pratique au maximum une trentaine d’accouchements par mois. C’est donc un endroit moins fréquenté que les hôpitaux. Si ce changement de plan me bouscule, je me sens surtout soulagée d’enfin savoir où je vais accoucher. Un poids énorme vient d’être enlevé de mes épaules.

Un deuil à la fois

Au fur et à mesure que la crise se poursuit, que les directives de confinement s’additionnent, je prends conscience de tout ce qui ne pourra pas être tel que je l’avais prévu. Ces constatations me viennent une à une, de façon éparse, au fil des jours. Un peu comme des bulles qui montent et se brisent à la surface de mon quotidien déjà chamboulé, me tirant chaque fois quelques larmes.

Je n’aurai pas de moments de solitude paisibles pour prendre soin de moi avant l’accouchement. Je n’irai pas prendre un café avec ces amies à qui j’avais promis une rencontre trop longtemps repoussée. Pas non plus de dîner d’au revoir avec l’équipe de Châtelaine, ni de «shower».

Je sais bien que ce sont là des broutilles, mais, avec mes hormones qui jouent du yo-yo, chacun de ces renoncements me paraît comme une montagne… jusqu’à ce que ma peine soit balayée d’un coup par une singerie de mon fils de six ans, un coup de pied de bébé ou une promenade au soleil. Je m’y ferai. «Ça va bien aller» devient mon nouveau mantra.

D’autres changements sont plus difficiles à avaler, toutefois, comme le fait que mon conjoint ne pourra peut-être pas être à mes côtés pour toute la durée de l’accouchement. Pas qu’il risque de se voir refuser l’entrée, non. Les directives gouvernementales n’en sont pas là, heureusement. Mais il devra tout de même gérer le reste de notre petite famille. Mon beau-fils de 13 ans a beau être un garçon responsable et un grand frère exceptionnel, on ne peut le laisser s’occuper seul de notre fils de six ans pendant toute une journée. Et, puisqu’on ne peut demander à quelqu’un de venir garder sans ouvrir notre cercle d’isolation, papa devra rester avec les grands, au moins pendant une partie du travail. Je devrai être forte.

Après plusieurs jours de visualisation, je commence à me faire à l’idée. Je me débrouillerai seule pour les premières contractions… en croisant les doigts pour que papa arrive à temps pour accueillir notre petit trésor.

Je veux ma maman!

Il reste un deuil que je n’arrive pas encore à faire : celui de l’absence de ma mère. Diabétique (et donc à risque si elle contracte la COVID-19) et résidente de Lévis, elle ne pourra pas venir nous voir à Montréal. Normalement, elle nous aurait prêté main forte pendant environ une semaine pour les relevailles. Je l’imaginais déjà berçant sa nouvelle petite-fille, profitant de doux moments pour faire connaissance avec cette petite boule d’amour comme elle l’avait fait quand mon fils est né. Sa présence réconfortante m’avait permis à l’époque de mieux récupérer et d’apprécier ces premiers jours. Cette fois-ci sera bien différente.

Je suis une adulte, et certainement pas la première femme à donner naissance loin de sa mère. Mais le simple fait d’y penser me fait encore monter les larmes aux yeux. Pour la toute première fois de ma vie, je vivrai un moment charnière de mon existence sans qu’elle soit à mes côtés.

Avec son éternel positivisme, elle me dira assurément que ce n’est pas grave, qu’elle verra bébé par Skype, qu’on se rattrapera quand toute cette crise sera derrière nous… Et elle aura raison.

Nous passerons à travers cette épreuve. J’accoucherai, même si je dois le faire sans la présence aimante de mon compagnon. Nous célébrerons cette naissance avec ma mère et toute la famille. Peut-être pas tout de suite. Peut-être même pas cet été. Mais ce jour viendra.