Une dictature du bonheur?

il y a un monde entre le bonheur qu’on projette et la réalité, écrit Geneviève Pettersen à la suite du visionnement du documentaire La dictature du bonheur.

 

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Samedi soir, j’ai eu la chance de visionner, dans le confort de mes draps en flanelle, La dictature du bonheur, un documentaire touchant, intime et un brin révoltant de la journaliste et scénariste Marie-Claude Élie-Morin. Cette dernière a travaillé avec le réalisateur Frédéric Nassif. Je ne vous le cacherai pas, j’avais très envie de voir leur travail parce que l’incessante poursuite du bonheur me rend mal à l’aise. Je n’ai pas été déçue. Marie-Claude frappe en plein dans le mille.

three smiling fingers that are very happy to be friends, family concept
Photo: iStock

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On nous répète partout que le bonheur est un choix et qu’il suffit d’adopter une attitude positive pour éloigner les malheurs, la maladie et les problèmes de son existence. On a été élevé avec l’idée que le bonheur est le but ultime à atteindre, l’objectif de vie suprême. Et cette quête du bonheur a donné lieu à toute une industrie qui génère désormais des milliards de dollars.

Tour au long de sa démarche, Marie-Claude Élie-Morin interviewe plusieurs intervenants du milieu, dont Guy Corneau, Sonia Lupien, directrice du Centre d’études sur le stress humain, et les blogueuses Marie-Philippe Jean et Carolane Stratis, pour n’en nommer que quelques-uns. Mais c’est sa rencontre avec David Bernard, un des conférenciers les plus populaires au Québec (et ancien porteur de la valise #26 à l’émission Le banquier) qui, à mon sens, met véritablement le doigt sur le bobo. David confie qu’il n’a pas toujours pratiqué ce qu’il enseigne pourtant à des milliers de gens. Dans un moment de franchise très touchant, il avoue que, pendant l’écriture de Prêt pour l’amour – Attirez le partenaire de vos rêves (Éditions Un monde différent), sa vie conjugale s’écroulait – il s’est d’ailleurs séparé deux mois après la sortie du livre.

Oui, il y a un monde entre le bonheur qu’on projette et la réalité. C’est d’ailleurs sur ce point qu’insiste Marie-Philippe Jean quand elle rencontre ses admiratrices dans les écoles secondaires. C’est que la star d’Instagram a vite réalisé que les jeunes filles l’idéalisaient et n’avaient aucune idée des difficultés qu’elle pouvait vivre ou des épreuves qu’elle avait dû surmonter par la passé. On ne met pas ce genre de contenu à l’avant sur les médias sociaux. Oh, on «poste» bien la fois où on a raté sa sauce à spaghettis, mais les supposés échecs que l’on consent à partager nous permettent aussi, dans une certaine mesure, de rayonner, avance Arnaud Granata, éditeur d’Infopresse et chroniqueur publicité. Il vient d’ailleurs de lancer le livre Le pouvoir de l’échec (aux Éditions La Presse).

La dépression et les émotions négatives sont devenues taboues socialement. On cherche à les réprimer. Rien ne doit dépasser de cette grande courtepointe de bonheur sous laquelle on s’abrite. Or, on a besoin à mon sens des émotions négatives. Et comme le souligne avec justesse Sonia Lupien, elles existent pour une raison, tout comme la douleur. Le mal-être, les émotions pas plaisantes et la déprime sont là pour nous dire que quelque chose ne tourne pas rond. Ignorer ces signaux, c’est foncer tout droit dans le mur.

Le bonheur, la perfection et l’épanouissement personnel n’échappent pas à cette culture de performance dans laquelle on baigne depuis la tendre enfance. Ces valeurs sont au centre de tout, à un tel point que l’on se sent coupable de ne pas être heureux ou de ne pas aller bien. Parce qu’être heureux, c’est quelque part être plus «performant» comme humain.

La dictature du bonheur. Diffusion le 14 novembre à 21 h à Télé-Québec.

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Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com
Pour réagir sur Twitter: @genpettersen
Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)

 

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