Lâchée lousse

La vie et rien d'autre

Dominique Boisvert y pensait depuis des années. Puis, un jour, il s'est lancé dans une nouvelle aventure : vivre pour rien.

PlainPicture/Cultura

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Avocat, auteur, blogueur, membre fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire, Dominique Boisvert est une espèce de success-story de ce mode d’existence – avec un revenu d’environ 30 000 $ par an, son couple a réussi à vivre confortablement, à élever deux enfants, à se payer une maison et à prendre une retraite très, très anticipée.

Il réfléchit depuis des années aux exigences qu’on se fixe, à celles que la société nous impose. « Nous passons nos vies à courir, dit-il. Pour gagner des sous mais aussi pour se faire croire qu’on n’a pas de limites, qu’on peut toujours en faire davantage. Mais on finit parfois par se perdre. Qui suis-je, au-delà des attentes de mes parents, de ma blonde, de mes boss ? Au-delà de ce que je fais ? Qu’est-ce que je veux vraiment, moi ? »

Après des années de questionnement, il a trouvé sa réponse. Ce qu’il veut, c’est la gratuité. Non, il n’essaie pas de vivre sans argent du tout. Il veut apprendre à vivre pour RIEN. Pas pour l’argent, pas pour obtenir la reconnaissance des autres. Ni même pour atteindre un résultat ou se prouver quelque chose. Et en faisant moins de choses. Seulement pour s’affranchir le plus possible des conformismes de la société, pour gagner en liberté.

Il y a 18 mois, Dominique a annoncé à ses proches qu’il écrivait un livre. « C’est ma justification. Pour m’affranchir, dit-il.  L’ouvrage est commencé, mais pas fini. Si je le termine, qu’il est très bon et qu’il contribue à un débat, on dira qu’il aura servi à quelque chose. Dans le cas contraire, je ferai partie des illustres inconnus. Et alors ? Il m’aura nourri. À quoi ça sert, un poète, une championne de danse à claquettes ? À rien, en tous cas selon les lois du marché ou celles de la logique. Mais une société ne se construit pas qu’avec des éléments mesurables. Et puis, de toute façon, il faut des centaines d’écrivains du dimanche pour qu’émerge une Anne Hébert. »

C’est drôle, parfois, le hasard. Deux jours après cette conversation, un livre est tombé sur mon bureau. Le communiqué qui l’accompagnait qualifiait son auteure, Ginette Levesque, d’« auteure caritative ». Pardon ? Je l’ai appelée. « Ça existe, ça, un auteur caritatif ? » Elle ne savait pas. En tout cas, si ça n’existe pas, elle a inventé le concept.

Pour gagner sa croûte, Ginette Levesque dirige un centre de formation professionnelle dans l’ouest de Montréal. Mais elle écrit depuis toujours. Pas pour devenir riche ou célèbre. Parce qu’elle aime ça, tout simplement. Quand même, quand on écrit, on a envie d’être lu par quelqu’un d’autre que son tiroir. Alors elle a décidé de créer un recueil de textes et de chroniques. Et comme il est presque impossible pour un inconnu d’intéresser un éditeur, elle s’est publiée elle-même. Elle a fait imprimer son livre (qui s’intitulait Petit pot de biscuits) à 300 exemplaires qu’elle a distribués, entre autres, dans une librairie de Blainville, où elle habite.

Ils se sont presque tous vendus. Une fois ses frais absorbés, il lui restait 700 $. Elle les a versés à la Fondation du CHU Sainte-Justine. Ses lecteurs en ont redemandé. Alors elle a recommencé. Petit pot de biscuits 2 vient de sortir des presses. Et, cette fois-ci, elle a décidé d’en offrir les profits à l’Association pulmonaire du Québec. Vous ne trouverez jamais ses Petit pot de biscuits dans une grande librairie. Personne n’en fera la critique dans les journaux. Ginette Levesque s’en fiche. Elle écrit. Elle est heureuse. Comme ça, pour rien.

Louise.gendron@chatelaine.rogers.com