Société

Le Québec de demain

La jeune génération se fait entendre. Elle veut changer le Québec. Mais comment ? Une Y, un X et un baby-boomer répondent.


 

Émilie Guimond-Bélanger, 22 ans, étudiante, militante féministe et altermondialiste

Elle vient de terminer un bac en service social après sept semaines de grève. « Je travaille le jour et je manifeste le soir! » Porte-parole de Québec solidaire pendant quatre mois, à la demande de Françoise David, la jeune femme originaire de Québec entend se présenter aux prochaines élections.

« Je fais partie de cette génération qui veut changer le Québec. On rêve beaucoup. On a soif de justice sociale. La jeunesse est là pour dire dans quel monde elle a envie de vivre. Elle a le côté rebelle, qui est l’oxygène en démocratie : elle critique et propose de nouvelles façons de faire.

Les jeunes refusent les retours en arrière par rapport aux acquis de la Révolution tranquille. Nous sommes conscients d’être devant une logique de privatisation d’un service public, qui doit le rester. Il existe des solutions de rechange au financement des services publics : une taxe sur le capital des entreprises, sur le profit des banques… La hausse des droits de scolarité pose la question suivante : Dans quelle société veut-on vivre? Une société où chacun investit dans son capital personnel et intellectuel, ou une société où le savoir est partagé? L’accès à l’éducation est un vecteur de mobilité sociale important qui permet d’améliorer les conditions de vie. La hausse est une attaque directe à un projet de société. Les gens ont fait le lien collectivement. C’est une excellente nouvelle.



 

Hugo Latulippe, 38 ans, cinéaste (Bacon – Le film, Ce qu’il reste de nous)

Avec ses pistes de réflexion pour construire le Québec de demain, son film République – un abécédaire populaire l’a propulsé au coeur du mouvement étudiant. Nous l’avons joint en Suisse, à la veille de son retour au pays.

« J’ai beau avoir 38 ans, j’appartiens à cette tribu en ébullition! Notre génération est en train d’entamer le basculement du Québec. On prend les rênes de notre société, qui aura comme grands axes l’environnement, l’équité, le rapport aux autochtones et aux immigrants, l’occupation de l’espace public (nouveau mode de scrutin, nouvelle façon de faire de la politique).

Ces préoccupations remontent à 1994, avec le soulèvement zapatiste, qui a précédé le mouvement altermondialiste, très fort ici. On ne se retrouvera pas du jour au lendemain dans une société différente, mais on est sur la bonne voie. Je trouve ça enthousiasmant.

Notre génération est fatiguée de la « langue marchandise » utilisée sur la place publique. Je pense qu’on va assister à un retour de la langue foisonnante, inventive et belle. Les trois leaders des associations étudiantes s’expriment avec plus de clarté que presque tous les ministres du gouvernement Charest! Ils parlent de ce qui nous préoccupe pour vrai, sans détour. Ils apportent une richesse de débat qu’on n’a pas vue depuis longtemps. Ce qui fait que, en exil depuis deux ans, je commence à souffrir. Je veux rentrer chez nous!



 

Michel Venne, 52 ans, fondateur et directeur de l’Institut du Nouveau Monde

Chaque été, près de 800 jeunes se réunissent à son « école de citoyenneté » pour réfléchir à leur monde rêvé. Michel les écoute, discute avec eux. Il dresse le bilan de leurs revendications.

« Les jeunes réclament une société juste qui prône l’accès à l’éducation postsecondaire. La décision de doubler (ou presque) les droits de scolarité sur une période de cinq à sept ans leur apparaît injuste. Ils désapprouvent cette façon de concevoir le financement des services publics qui remet en question l’accès à l’éducation. Ce message, c’est la deuxième fois en sept ans qu’ils nous le lancent (en 2005, le gouvernement voulait transformer des bourses en prêts, mais il a dû reculer devant la grogne).

« Chacun doit payer sa juste part. » En utilisant cette expression, le gouvernement a élargi le débat à la justice sociale. Mais les étudiants s’interrogent : les compagnies minières et gazières la paient-elles, leur juste part, en redevances? Et que dire de la collusion dans le monde de la construction? Avant de saigner les étudiants et leurs parents, assurons-nous d’établir un système fiscal qui soit juste.

Avec la contestation étudiante apparaît aussi une nouvelle pensée politique – le développement durable –, qui tient compte des dimensions à la fois économiques, sociales, environnementales et culturelles : il faut penser aux conséquences à long terme. La décision relative aux droits de scolarité, c’est-à-dire mettre plus d’argent dans les coffres des universités, fait fi des impacts sociaux.

Les jeunes souhaitent enfin avoir voix au chapitre. Ils veulent se prononcer entre les élections. Aujourd’hui, les élus décident, l’opposition s’élève. Cette façon de faire la politique va devoir évoluer et transformer l’opposition en participation. Le dialogue social et la concertation favorisent le développement de la société.

Présentement, nous vivons dans une ère de polarisation. Le gouvernement nous a amenés à choisir entre lui et nous, les pacifiques et les violents, les enfants-rois et la classe moyenne… Mais il y a une réaction dans la population : la majorité appuie la hausse des droits de scolarité, mais désapprouve la manière dont le gouvernement a géré la crise. Les jeunes finiront bien par retourner sur les bancs d’école et aller chercher leurs diplômes. Mais ils disent : « Comptez sur nous pour faire évoluer la société. Quoi qu’en pense le gouvernement. »