Société

Mes vieux chéris

Ils m'apprennent à apprécier le moment présent.

Un dîner d'été en famille. Une tribu plus calme que d'autres. Mais aussi heureuse.

Un dîner d’été en famille. Une tribu plus calme que d’autres. Mais aussi heureuse.

Mes vieux chéris

Disons qu’on décide, mon chéri et moi, d’afficher les petits autocollants représentant notre famille sur la lunette arrière de la voiture. Il y aura un monsieur (lui), une dame (moi), grand pitou et petit toutou. Et puis, en option, Papi en marchette et Super-Mamie avec sa canne.

Une famille élargie ? Oui, et un peu différente aussi, personne de notre génération n’ayant eu d’enfants. À nos épluchettes de blé d’Inde, les « jeunes » ont des cheveux gris. Ou alors ils ont quatre pattes. Et nos partys se tiennent parfois dans un salon privé du CHSLD…

Dans 100 ans (et même bien avant), il ne restera rien de notre tribu, pas même un brin de code génétique. Nous représentons, en termes évolutionnaires, un ratage de première catégorie. Pas bien grave : je crois que le 22e siècle se débrouillera très bien sans nous.

En attendant, notre famille pas comme les autres est bien vivante. Dans nos partys, ça ne danse pas beaucoup, c’est vrai. Mais on y entend des histoires merveilleuses. Sur comment on jeunessait dans la première moitié du 20e siècle. Sur les négociations nécessaires pour arriver à partager une chambre à coucher avec ses trois sœurs sans que personne y laisse sa peau. Sur l’importance du facteur dans la vie d’une famille quand les quatre plus vieux sont partis à la guerre « de l’autre bord ». Sur les bataillons d’hommes qui, les lendemains de tempête de neige, dégageaient les rues de Montréal à la pelle. Sur la meilleure façon de faire 12 tourtières pour accompagner les deux dindes du réveillon de Noël. Et de remettre ça pour le jour de l’An.

Se baigner dans la mer pour la première fois... à 75 ans.

Se baigner dans la mer pour la première fois… à 75 ans.

Ma drôle de famille m’a permis de comprendre vraiment, profondément, la valeur des choses. À 85 ans, on sait qu’on n’ira probablement jamais à Shanghai et on n’essaie plus de s’entraîner pour le demi-marathon. On n’a plus beaucoup d’avenir, alors on met tout son cœur et toute son énergie à profiter au maximum du présent. On apprécie chaque jour pour ce qu’il apporte et chaque personne pour ce qu’elle est. On devient un peu bouddhiste.

À 85 ans, même en pleine forme, on est vulnérable. Et condamné à accepter l’aide des autres, même si c’est seulement pour aller à la pharmacie ou pour se dépatouiller avec les 356 pitons d’une télécommande. Dans cette époque qui glorifie l’indépendance et l’individualisme, où on mesure la valeur d’un individu à son succès, à son look, à ses possessions et à ses réalisations, il faut beaucoup de sagesse et de grandeur d’âme pour recevoir un coup de main. Mes chéris à cheveux blancs m’apprennent qu’on peut le faire avec dignité, avec grâce. Et redonner tellement en échange. En conseils. (« Soigne tes mains ! Elles vieillissent vite et vont te trahir plus tard… ») En expérience. (Une vraie crise économique, une guerre, ça peut arriver. Et balayer toute une génération.) Et surtout, en présence et en sollicitude. Mes vieux adorés ont le temps, eux, de s’intéresser à nous, à ce qu’on fait et à comment on va.

Alors, le voyage à Shanghai, le demi-marathon, les vacances en camping, c’est avec les amis qu’on les rêve, qu’on les planifie et qu’on les fera peut-être. Quand ton terreau d’origine ne te fournit pas tous les nutriments nécessaires, tu étends tes racines plus largement. Aux amis, aux voisins, au quartier, aux organisations bénévoles, aux générations suivantes. Ta famille, tu te la crées.